…Maintenant. En habits de dimanche, en attente. Maman dans le fauteuil de papa. Notre bruit, elle ne l’entend pas, la tête dans un brouillard jaune, dans un tournesol, de ceux qui poussent chez le voisin. Nous tournons autour d’elle, elle est lourde de pensées. « Il arrive quand papa ? » C’est Jean, las de faire l’ours en cage. Stanis abandonne l’idée de rejouer aux cow-boys, se saisit du seau près du poêle, claque la porte. Il n’est pas content de cette corvée. Il sort maman de sa léthargie en enjambant le cheval imaginaire pour aller plus vite au robinet et remplir ce foutu seau. En partant il pense à son histoire, celle qu’il imaginait avec ses épingles. Sa tête reste pleine de « bang-bang » qu’il voulait retrouver au plus vite. Au retour il racontera son aventure en long, en travers, en biais, avec une excitation commune à son caractère. Stanis, corvée accomplit. « Maman, au robinet, y avait Robert qui m’a embêté. »
Stanis, il ne l’aime pas ce Robert, une rivalité qui vient de l’école, encore de billes volées, alors pour un rien ils se battent. Parce que mon frère il a peur de rien. Stanis raconte. Il lui a demandé de s’écarter du robinet, Robert s’écarte, mon frère lui dit merci. D’un ton craintif, Robert marmonne. C’est incompréhensible sauf pour Stanis qui sait, ce marmonnement est une emmerde menaçante, il doit se taire. Yeux dans les yeux pendant que l’eau coule. Le seau rempli. En se dégageant, Robert bouscule Stanis, renverse le seau, une bousculade violente, la bagarre commence. En moins de deux, Robert s’avoue vaincu, lui qui dit être le plus fort, il a avalé sa langue à marmonner. « Il est tombé, j’ai re-rempli mon seau, je suis parti sans me retourner, j’ai marché plus vite que Vietto et voilà. » Maman demande à Stanis s’il n’avait vraiment pas de seau. « S’il en avait un, je l’ai pas vu. »
Papa lui avait dit une fois qu’il n’avait pas voulu se battre, « la force c’est la vie et le respect ». Depuis Stanis vivait bien.
Maman connaît ce Robert et sa famille, elle tenait une mercerie qui a fermé à l’entrée en guerre sans motif apparent, le père n’était pas mobilisable du fait de son âge. La peur d’être pillé sans doute. Ils en avaient parlé les parents des commerçants qui avaient le trouillomètre à zéro à cause de la dernière, celle des monuments aux morts.
Quand Stanis rentre il éclabousse le carrelage, il doit passer la serpillière.
«Où est papa ?
- Il est parti cherché du pain, il n’est pas encore revenu, je réponds. Hein maman c’est vrai ?
- Oui Célestine.
- J’ai faim maman, dit Jean.
- Il faut le temps mon fils, la boulangerie est loin. »
Une chose que je pouvais rien, un truc inutile, un geste, une action, j’ai pissé dans ma culotte. Et j’ai repris ma vie.
(elle fera tout le long de sa vie des actions normales mais non dite dans la description du personnage.)
*
« Hein maman, j’ai des beaux souliers ! »
Répond pas. Ouvre la porte, toujours le flot d’humains éperdu, entend aussi des coups de canons pas très loin. Elle décide : « les enfants on va à l’abri, papa va nous y rejoindre. » Un bombardement au loin. Il faut se protéger même si les usines sont à plus de cinq kilomètres. Papa dit que les boches aiment le mal. S’ils pouvaient, ils tueraient tous les Français, eux les boches. Maman me demande d’aider Jean à mettre son manteau pendant qu’elle bourre ses poches : papiers d’identités, argent, quelques bijoux, encore deux ou trois trucs, les choses les plus importantes.
Maman reste prudente, elle laisse un mot à papa posé sur la table de la cuisine en cas où. Elle sait qu’il ira directement à l’abri mais… « Nous sommes à l’abri… » L’écriture est brouillonne, sans faute d’orthographe, il pourra le lire. « Je t’aime. Ta femme. »
Elle claque la porte sans la fermer à clé. Ils casseront moins les pilleurs. Le seul abri anti-aérien derrière l’école, c’est un ancien tunnel inexploité faute d’un charbon de qualité, il s’enfonce profondément, il est à dix minutes de nous, au-delà de la barre. Nous sortons de la maison, bien groupés, moins beaucoup de monde dans les rues. Les autres préfèrent se terrer dans leurs caves par refus de croire qu’une bombe puisse les toucher, par peur des pillages. Avec ces maisons abandonnées y en avaient de plus en plus des pillages, des brutaux. Des meurtres mêmes. Dans les deux camps. Dans leurs caves les hommes étaient armés, en cas où. Si des pilleurs pointaient leurs nez, les braves gens tiraient sans préavis, dans les jambes, dans le buffet, la tête. Le cave devenait un champ de tirs. S’ils avaient compris la leçon, c’est qu’ils étaient morts, ils devenaient des disparus, parce que les cadavres s’évaporaient par enchantement. Avec ça, les rescapés ne faisaient plus dans la dentelle. Dans la commune voisine, la semaine dernière, une famille du grand-père au petit fils a été zigouillée, d’après les dires de la boulangère. Comme c’étaient des juifs, faut croire qu’il y avait beaucoup d’argent à voler.
Elle se saisit des mains des petits, l’un à droite, l’autre à gauche, me demande de rester en avant sans courir. Faire marcher Jean n’est pas chose facile, il aime pas ça, quant à moi, je veux pas salir mes beaux souliers, les flaques d’eau sont trop nombreuses pour marcher imprudemment. L’alarme ne cesse pas. Jean veut les bras de maman. « Célestine, tu ne dois pas courir mais tu peux marcher plus vite. » Voilà comment je les salis dans cette boue qui voudrait les avaler mes souliers.
Un bombardement. Qui est la cible ? Les usines ? Je crois. Pourquoi elles ? On ne fabrique pas d’armes là-bas, seulement des pièces de rechange pour les autos, c’est ça que savent les parents. Dans le ciel, les bruits des moteurs d’avion, des explosions au fond, des détonations de toutes sortes, ça obligent maman à forcer le pas, moi à courir avec effort. L’entrée de l’abri est dans le virage. Maman lâche Stanis qui fonce. « Vas-y aussi Célestine, je vous rejoins. » Jean l’alourdit. Patatra, la boue m’en vole un. Maman me pousse dans le dos. Je cours à cloche-pied. « Célestine qu’est-ce que tu fais ? » Elle comprend. « Tant pis, court…on va retrouver après. »
Stanis sait très bien où se trouve l’abri, après l’école, ses corvées, il y va jouer avec des copains, quand maman lui permet, pas au fond, fait trop sombre, dans la pièce aménagée qui sert alors de salle de jeux. Tous les enfants connaissent l’endroit, plus encore les anciens qui ont creusé les galeries. Il est dedans, à l’entrée, il est champion du monde. Je le rejoins trop déçue. Nous encourageons une maman extenuée pour les derniers mètres qui pose Jean. « Maman, mon soulier…
- Ce n’est pas le moment. »
L’écho d’une bombe éclatée au souffle lointain est un soulagement car ça signifie qu’elle n’est pas tombée sur les maisons, mais là-bas, dans un champ d’os, parce que maintenant nous sommes près de la protection. On y est. Là, elle ne pense plus qu’à son mari, maman. Papa. À l’entrée de l’abri elle reconnaît la carriole de la « Graveline ». « Pour ton soulier nous le chercherons après…
Un escalier d’une cinquantaine de marches mène dans une galerie, « indestructible, même un coup de grisou ne l’ébranlerait pas » a dit le maire « Vous descendez et vous m’attendez. » Je dois encore tenir mes frères dans les mains. J’obéis. Stanis peut râler, il s’exécute toujours. Il pense trop être l’aîné. Une fois au fond du fond, je les emmène sur le dernier banc, celui qui colle à la paroi de charbon, le mauvais, celui qui ne méritait pas que papa y vienne pour le casser avec son piqueur. « Où sont vos parents ? Vous pouvez vous approcher, je ne mords pas. » C’est la Graveline, sur un autre banc, une mendiante qui traîne sa poussette remplie de n’importe quoi, qui dort dans le bois. Nous la connaissons, papa l’invite quelque fois à boire un coup à la maison. Ce besoin d’inviter les pauvres, je ne le comprenais pas. Surtout elle, elle est laide, elle pue. « Vous me reconnaissez, je suis venue chez vous beaucoup de fois. » Presque sans cheveux, une peau terreuse, un grain de laideur poilu au-dessus du bec de lièvre, une bouche sans dent. Nous approchons, les parents ne veulent pas que les enfants désobéissent aux adultes. « Ne soyez pas timides, je ne mords pas. Pas n’importe qui.» En disant ça, elle montre une bouche gouffrante qui statufie. Stanis esquisse un triste sourire, Jean immobile s’en fout son regard balaie une toile d’araignée, moi je ne pense plus à mon soulier en les regardant.
*
Du temps. Maman, elle attend papa à l’entrée de l’abri la mitraillette dans les yeux prête à flamber l’inconnu qu’il le toucherait, fusse-t-il un boche. « Il est où votre papa ? »J’ai maintenant un nouveau soulier. L’autre je l’ai perdu, je vais le retrouver après l’alerte quitte à y passer des heures. J’ai dis ça tout haut, je ne le savais pas, je lui ai parlé. « Il est bien beau ton soulier Célestine. Serait dommage d’en avoir qu’un.
- Elle l’a perdu dans la boue, dit Stanis.
- Je vais aller voir si papa arrive.
- Moi aussi.
- Moi aussi. »
Bref, désobéissants, avec eux, je rejoins une maman toujours à l’affût. Toujours des bombes au loin. « Qu’est-ce que vous faites ici ?
- La Graveline pue beaucoup trop.
- Ils ont eu peur les garçons.
Plus tard, de ces temps-là, je n’aurai que des souvenirs flous.
Nous attendons les quatre dans un vent giflant d’Ouest, nous papa, elle son mari. Il y a de la riposte dans l’air dans la zone interdite, genre tirs de canons pour faire fuir les avions aussi bruyants que des corbeaux. Nous avions interdiction d’aller là-bas sous peine de mourir, Stanis y a été avec Robert, un pari, comme quoi des fois ils étaient comme larrons en foire, il m’a raconté, flatté de sa bêtise, un soir dans notre chambre. « Les français sont là-bas, avec des gros canons pour faire sauter les avions. Ils ne se laisseront pas faire les soldats. »
Je vois maman inquiète, mais papa va apparaître à l’autre bout de la rue des écoles, elle est en pente, c’est le passage obligé quand on revient de la boulangerie. Pour maman, l’amour est devenu une grande peur. Elle pense ça depuis le début de la guerre, « et si une bombe incendiait la maison, et si une bombe tombait sur l’école, et s’il mourrait mon mari ? ».
Elle m’a racontée leur histoire simple. C’était son voisin, il a toujours été gentil, elle l’a toujours trouvé beau, quand il l’a embrassé la première fois, dans le poulailler, au fond de son jardin à elle, il était venu pour aider à nettoyer les cages à lapins, parce que son père était mort, ce jour-là, oui, ce fameux jour, elle a accepté qu’il l’embrasse. Il y avait tellement eu des tentatives infructueuses, avant. De ce baiser est venu le frisson qu’elle a ressenti, qu’elle ressent encore aujourd’hui, le plus petit dénominateur de sa passion. Mais il y a eu la famine. Pour vivre, ils ont fui le village, leur pays, ils ont traversé l’Allemagne. Pour faire bouillir la marmite, papa a dû travailler en Silésie, dans une mine, quelques mois, pour aussi faire des économies. Puis ils sont venus ici, parce qu’il y avait une grande communauté de slaves, des mineurs comme lui pour la plupart. C’est ici qu’elle l’a épousé, il y a treize ans. Si le père de maman n’était mort, papa n’aurait pas nettoyé les cages à lapins, ils ne seraient jamais embrassés, je n’existerais pas. Les morts peuvent donc faire du bien.
Je vois papa. Je crie. « Maman, c’est papa, … » Qu’est-ce je fais, je sors de ma mère, je cours, je cours vers mon père qui a les bras encombrés de pain. Il ne me voit pas, moi oui. Je le rejoins je lui tire la manche. « Papa ! » Mais qu’est-ce que je vois ! Le soulier vernis que je pensais avoir perdu. À quelques mètres de l’entrée je le lâche : « qu’est-ce que tu fais Célestine ? Reviens vite ici.
- Mon soulier maman, il est là. »
Alors un avion lâche un chapelet de bombes. Une fonce nous. Il n’aurait pas dû être là l’avion, c’est vrai, les usines sont plus loin, mais je ne pense pas à ça en le ramassant mon soulier, à l’avion qui a craché son fiel. Papa au bras de maman me crie de courir, Stanis grignote un morceau de pain, Jean me fait des signes insignifiants. Le dernier sourire de maman. La bombe explose entre l’entrée de l’abri et moi. Des vitres fondent, des éclats percent, les murs et tout, et des corps.
Plus tard. Encore du temps. Plus d’explosion. Un s’expulse de l’abri, trébuche, se relève et les autres jusqu’à la Graveline qui se signe pour le remercier de quoi, de ne pas avoir totalement bouché l’entrée. Je les cherche, du regard, ils ont dû rentrer dans l’abri quand la bombe est tombée. Certainement. De la panique ! Ils sortent de l’abri comme des pigeons voyageurs du pigeonnier, bruyamment, dans tous les sens, en pleurant pour certains. Je ne peux pas bouger. Je suis en partie enterrée. Je cherche ma famille, « je suis-là ! »Pourquoi ils ne viennent pas ? Puis je m’endors. Combien de temps. Quelqu’un me tapote les joues. Je ne peux pas bouger. Pourquoi je ne peux pas bouger. Il a du sang sur le front, ça va me dégouliner sur mes habits du dimanche. Je suis allongée dans la boue. Je ne comprends pas ce qu’il dit. Je perds les yeux, y a plus que du flou que je peux voir. Je me sens moins lourde, il me dégage, il jette les débris qui m’ont recouverte plus loin. Il me tâte le poignet, je ne peux toujours pas parler, tourner la tête, les jambes non plus, plus rien ne fonctionne sauf mes oreilles, et mêmes elles, elles commencent à lâcher. « Oui, elle vit. Je l’entends.» Qui parle ? Pourquoi il pose sa paluche sur ma poitrine ? « Je suis monsieur Jules, tu me reconnais, je suis venu ce matin chez vous. Tu t’appelles Célestine. Tu m’entends. Tu as perdu conscience. Tu es blessée. Ne bouge pas. »
Monsieur Jules m’a raconté cette première version plus tard. Il a dit qu’après l’alerte il s’était précipité dans la rue pour soigner, comment il m’avait trouvée, jambe mutilée, sang coulant. Il a dû me faire mal pour stopper l’hémorragie, il a dû appuyer fort sur ma jambe en lambeaux pour faire le garrot. Il s’est agenouillé, a essuyé mon visage sale, il a presque pleuré. Douze ans c’était encore trop tôt pour souffrir, pourtant il en avait réparé dans les tranchées pendant la première, des moitiés d’hommes à peine sortis de l’adolescence, sans sourciller, sans la moindre émotion. J’étais une jeune fille qu’il connaissait, c’était çà la différence. Il a enlevé sa veste, oublié la fraicheur, pour emmailloter le moignon. Il m’a dit ensuite que je m’étais évanouie, qu’il continua à me parler. « C’est çà Célestine dors, ne te réveille pas, pas tout de suite » Il m’a dit encore qu’il me laisserait seule quelques instants, le temps d’aller voir plus loin, parce qu’il avait cru voir un mouvement. En quelques pas il atteignit l’entrée de l’abri totalement vidé des vivants effondrée en partie. Quand il voit un doigt, un minuscule doigt, et un bras, et une jambe, il a encore de l’espoir. Il appela à l’aide pour déblayer en commençant frénétiquement avec ses mains à dégager des cercueils de gravats des visages, un homme et une femme, deux garçonnets, la famille de Célestine. En quelques minutes, des hommes et des femmes l’entourèrent, continuèrent le travail de dégagement. Plus personne ne fut trouver à cet endroit. Les corps furent dégagés par morceaux. Certains sortent des mouchoirs, la majorité fixe ce drame sans dire un mot. Ils sont hypnotisés. « Ce sont les Lyszyk. » Ils sortent maintenant d’un peu partout, des parlottes commencent à monter. Monsieur Jules retourna vers moi, me souleva délicatement. Une dame demanda si elle pouvait aider, elle a reconnu Célestine. « Mon Dieu, qu’est-ce qu’il va lui arriver à la petite ? » Monsieur Jules m’a aussi raconté les gens qui s’agglutinaient autour de lui, moi toujours inconsciente, quand il a dit qu’il m’emmenait chez lui pour continuer les soins. Celui-là qui parlait de son frère en Allemagne, celle-là qui trompe son mari avec le voisin, cette mère seulement horrifiée, et bientôt tout ce monde eut quelque chose à raconter.
Monsieur Jules habitait en face de la quincaillerie, il se faufila entre les curieux. Il précisa qu’il ne fallait pas toucher les corps, qu’ils allaient être emportés et regroupés dans l’église comme à chaque fois. Une horrible habitude. Chez lui il désinfecta les plaies, m’emmena chez lui. Il n’y avait plus rien à faire pour ma jambe.
C’était le 19 mai 1940, à Oignies. Première armée du monde, la Française !
Il y eut des odeurs de cendres un jour et deux jours.
Après le bombardement la bocherie entra dans la commune. Ils incendièrent notre maison et d’autres, massacrèrent des hommes-femme-enfants, et flambèrent les corps dans la cour du château. Nous nous en sortîmes. Pas de miracle, il était docteur, il a soigné du SS. Quant aux morts de l’église, leur Dieu intervint trop tard en début d’un après-midi.
Pendant des semaines Jules me soigna chez lui avec douleur pour moi. Pendant ces temps je l’interrogeai en gueulant trop fort qu’il disait, sur leur village, là-bas, en Ukraine…en Pologne…en Russie. Il se rappelait seulement de la pauvreté, de la bouffe de cochon, de sa solitude parce qu’il fallait qu’il se débrouille seul pour tout. C’était les raisons pour lesquelles ils partaient, comme maman et papa.
Mi-juillet 1940.
Suis transportée à l’hôpital de Lille colonisée par les boches pour la deuxième fois, pour un examen de contrôle qu’il dit Jules. Il y a quelques semaines on a déjà coupé un bout de moi. Est-ce que ça va être suffisant ce morceau en moins ?…

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