À la fin comme au début, un peu après le début, aussi avant la fin.
Je n’ai jamais aimé vivre, c’est comme ça, je suis née, il a fallu que je respire. Pas forcément à contre souffle. Le plus souvent par habitude. Je vivais. J’essayais des fois d’exister quand il n’y avait pas grand monde, hors de ceux qui parlent fort, à passer les mots sous une sirène alarmiste, à m’étouffer. J’avais beaucoup de choses à dire, je n’ai rien dit bien souvent, parce qu’avec une jambe en moins il aurait fallu que je sois moins lâche, moins dans l’alcool, pour plus m’immerger avec les autres que je n’aimais pas et dans les jours qui me dépassaient. Qu’est-ce qu’ils m’ont dit les autres jusqu’à la fin ? Que je devais respirer, oui. Respirer c’était un devoir pour respecter les parents, pour ne pas mourir aussi. Belle fantaisie du temps que la respiration.
Hier la voisine, la seule qui me visite, a amené de l’encre, une plume et du papier. Je lui ai demandée ça il y a quelques jours pour écrire ma fin. Elle l’a fait par amitié, je crois, parce que je ne sais pas si elle me considère vraiment comme une amie. Pas moi en tout cas, c’est une femme gentille, un point c’est tout. Aujourd’hui elle ne viendra pas. Elle a pas de chance, elle a encore beaucoup de temps à vivre.
Je voudrais laisser une lettre, pour je ne sais pas pourquoi, pour quelque chose, peut-être pour ma fille. Le papier est de mauvaise qualité, du papier buvard, il boit les mots, il les altère, il les rend flous et incompréhensibles. Elle m’a dit qu’elle savait pas lire, pas écrire, je ne peux pas lui en vouloir pour le papier.
J’en sais maintenant plus. Quand on meurt lentement ce n’est pas de la conscience qui s’effrite, mais de l’engrais qui se crée. Être sur un lit de mort a un avantage, rien de pire ne peut arriver. J’ai refusé le curé, pas pour vexer, non, par croyance, rien n’existe après. Pour le présent j’ai toujours eu un doute.
Je n’ai presque plus mal. De la drogue. « Ce cancer tue aussi sûrement qu’une balle en pleine tête » a dit l’infirmière. Une autre Gertrude. Encore quelques jours. À voir les tronches des autres malades, je ne serai pas la seule à retourner en poussière, il va en voir du tirage cette semaine, le mec du nuage. Le four va ouvrir sa gueule, nous brûler les fesses.
Je n’aurais pas dû naître, je suis née par le hasard d’un coup de foutre, je regrette tout. J’ai peur de rien.
*
Voilà donc une vie. Y a de la vie là-dedans, encore, pas pour longtemps, assez pour rigoler. Qu’on m’expulse, on est toujours expulsé du début à la fin, c’est la nature.
La mienne ma vie. Allongée de toute ma maigreur, si je croyais, je dirais être maudite. Même pas cette chance. Y a rien. Oui, vraiment rien. Les autres ils peuvent me dire des choses, ce sont des cornes de porcelaine, c’est de l’imagination, du hasard, un truc peaufiné par le Big-bang. De la glaise sur mes souliers vernis dès le début. Mon papa, ma maman, mes frères, le grand et le moins, j’ai tellement de peine à me rappeler, oui, l’explosion, et le sang de la chair. Même cette horreur est devenue du lointain, d’un autre pays.
Dans cette salle commune, comme un rappel. Une enfilade de lits, hommes et femmes, comme autant de tombes. Pas envie de les voir à faire les immortels, ni les entendre s’étendre sur leurs maladies toujours exceptionnelles. Je connaissais.
Début de la séance. Au fond passe le docteur, avec son infirmière qui note, aujourd’hui avec un seul étudiant pour se lécher des jeunes femmes à dénuder, comme quelques uns qui sont pas encore dans la maturité. Comme lui. Il s’écarquille quand il m’a dégagée les seins le docteur, lui. Son regard, il est du même acabit de l’alcoolique devant une goutte de Wambrechies. Une blouse blanche avec un nouveau stéthoscope autour du coup, avant que je sache, me dit qu’il pourra pas m’opérer. Mon foie il est tout foutu. Pour le bébé, il faudrait que je vive encore au moins quinze jours pour qu’il ait une chance de s’en sortir. Il me demande de faire cet effort. Je réagis comment ? Je devrais peut-être pleurer, pleurer ça ferait sens pour montrer que je suis une mère, une bonne nouvelle Fantine qui vendrait son âme pour lui. Mais je n’en ai pas, je suis l’hêtre qui crame pour donner du chardon, pas d’âme. Je le regarde ce docteur. Il est fixe, je ne réagis pas, il papote avec l’infirmière, ils sortent les blousés.

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