Les personnages
FAMILLE 1
JEAN, marié à Jeanne
JEANNE, marié à Jean
PAUL, fils de Jean et Jeanne
FAMILLE 2
PAUL, le mari de Marie
MARIE, la femme de Paul
MARIE-PAULE, la fille
LA FOULE
LE GARCON, garçon de café
Famille 1 devant la tour Eiffel. Chaque membre prend une photo de la tour Eiffel, du même angle, et un selfie seul d’abord et ensuite en famille. Euphorique ils courent vers notre Dame. Pareil, ils prennent chacun une photo. Ils la comparent. Ils sont heureux. Un selfie individuel puis un en commun. Direction les invalides. Quelques hésitations devant un monument consacré aux morts. Mais heureux ils prennent encore une photo d’un détail, le même, sans oublier le selfie devant le détail. Puis encore un selfie de groupe.
JEANNE
Voilà une journée bien remplie.
JEAN
Bien remplie.
PAUL
Là, il y a en encore à tirer des photos.
JEAN
Paul, je suis fatigué.
JEANNE
Comme moi mon mari. Elle l’embrasse.
La famille partage leurs photographies qui sont toutes absolument identiques.
JEAN
Nous sommes dans le même monde. Nos photos sont toutes identiques au détail prés.
JEANNE
Des belles photos en trois exemplaires. Nous aurons les mêmes souvenirs.
JEAN
Cette fontaine je vais la photographier sous cet angle. Il prend son portable.
JEANNE
Moi aussi.
PAUL
Moi aussi.
LA FOULE
Nous aussi.
PAUL
Il y a beaucoup de monde à Paris.
JEAN
Belle terrasse. Qui a soif ? Paul et Jeanne lèvent la main. Ils se posent à la terrasse d’une brasserie. Regardez les Chinois, ils photographient n’importe quoi.
JEANNE
C’est quand même l’Arc de Triomphe.
JEAN
Aucune technique.
Paul court vers un Chinois.
JEANNE
Regarde ton fils. Qu’est-ce qu’il fait ?
JEAN
Il lui montre le meilleur angle pour prendre en photo cette merveille Napoléonienne.
Paul revient.
PAUL
Ce sont des Chinois, ils ne comprennent rien. Ils sourient. Pour sourire ils sourient. J’ai eu beau leur dire d’aller plutôt avenue Foch pour l’angle et la lumière ils n’ont pas bougé. Ils ont souri, surtout ce petit gros.
JEAN
C’est ça les Chinois, tu veux les aider, ils te sourient. Il y a en même qui te volent tes inventions.
JEANNE
Depuis quand tu es inventeur ?
JEAN
J’ai commencé ce matin à inventer. Ne m’en demande pas plus, ils sont partout, ils écoutent, ils enregistrent.
PAUL
Papa, sur mon portable il est écrit « made in China ». Tu crois que ceux sont qui l’ont fabriqué.
JEAN
Peut-être, sans savoir ce qu’ils fabriquaient. Chez Renault, beaucoup ne savent pas conduire et pourtant ils construisent des voitures.
PAUL
Voilà pourquoi il y a des accidents.
JEANNE
Je ne peux pas le croire, des gens construisent des voitures sans savoir conduire…
JEAN
Un exemple… toi tu es coiffeuse…
JEANNE
Je suis coiffeuse.
PAUL
Maman est coiffeuse.
JEAN
C’est donc un bon exemple. Tu es coiffeuse. Sais-tu pour autant fabriquer un peigne ?
PAUL
Maman ! Il prend en photo sa mère.
JEAN
Chérie ne bouge pas. Il prend en photo sa femme. Jeanne se fige, elle se prend en selfie.
JEANNE
Je veux me voir. Jean et Paul lui montrent leurs photos. Elle les compare à la sienne. Nous sommes une vraie famille. Les mêmes. Elles se ressemblent comme deux gouttes d’eau.
LE GARÇON
Votre commande. Les trois le photographient. Il prend des poses. Ce sera cent euros.
JEAN
Nous n’avons pas encore commandé et déjà vous me demandez cent euros.
LE GARÇON
Le droit à l’image, que dis-je le droit aux images. Vous êtes trois, vous m’avez pris au moins dix fois chacun. Trente photos. Cent euros ce n’est pas cher.
JEANNE
Nous sommes une famille. Je m’appelle Jeanne, mon mari Jean, notre fils Paul.
JEAN
Jeanne, je vais expliquer à ce monsieur. Monsieur le garçon de café, nous vous montrons nos portables…
LE GARÇON visionne les trois portables.
C’est la même photo. Trente photos, trois fois dix, le même moi.
JEANNE
Nous sommes une famille en osmose.
PAUL
Sur cette photo…il reçoit des coups de pied…l’éclairage…j’ai mal.
LE GARÇON
Très bien, vous ne me devez rien. J’attends votre commande.
JEAN
Une bière à la pression.
JEANNE
Pareil.
PAUL
Pareil.
LE GARÇON crie.
Trois bières.
LA FOULE
Pareil !
PAUL
Nous ne voulons pas trois bières, mais une bière pour trois.
JEANNE
Ce que mon fils veut dire, c’est que la bière doit sortir du même fût.
LA FOULE
Pareil.
LE GARÇON
Impossible, les fûts font cent litres, pas une tonne.
JEAN
C’est navrant.
JEANNE
Nous n’allons pas vous faire de la réclame.
PAUL
Je sais qu’il existe des fûts de mille litres.
JEAN
Nous partons.
Les trois s’éloignent.
JEAN
Jeanne !
JEANNE
Oui Jean.
PAUL
Papa !
JEAN
Oui Paul.
JEANNE
Notre TGV part dans une heure.
PAUL
En prenant le métro, et dans l’hypothèse que la rame arrive dans les dix minutes, nous serons à la gare du Nord dans quarante trois minutes.
JEAN
Mon fils, ton hypothèse est surprenante, mais pour tout te dire j’adopte ton point de vue.
JEANNE
Moi aussi.
LA FOULE
Nous aussi. D’ailleurs vous êtes dans le TGV.
Dans le TGV. Ils lisent tous les trois le même journal.
JEANNE
Je ne sais pas pour qui voter.
JEAN
Nous déciderons démocratiquement une fois chez nous.
PAUL
La droite de la gauche ou la gauche de la droite ?
JEAN
Nous ferons comme pour les municipales, celui qui aura la plus belle coupe de cheveux.
JEANNE
C’est le meilleur critère.
PAUL
Il ne nous cherchera pas des poux dans la tête celui-là.
JEANNE
Demain nous avons des invités.
PAUL
Nous leur montrerons nos photos.
JEAN
Ils vont en baver de jalousie.
JEANNE
Comment trouves-tu Marie-Paule ? Paul, je te parle.
JEAN
Le mari de Marie s’appelle Paul, comme toi mon fils. Ils ont appelé leur fille Marie-Paule…les deux le regarde…ça ne marche pas. Je pensais…
PAUL
Marie-Paule n’est pas faite pour moi.
JEANNE
Tu as raison mon chéri, elle est beaucoup trop grande.
JEAN
Elle est mignonne.
PAUL
Elle ne joue pas au football.
JEAN
Pas de foot pas de chocolat.
JEANNE
Paul, Marie et Marie-Paule seront nos invités demain midi.
JEAN
En quel honneur ?
JEANNE
La mort du grand-père il me semble.
PAUL
Ce ne serait pas plutôt pour rien ?
JEANNE
Je me souviens. Demain ce sont nos vingt ans. Notre anniversaire de mariage, vingt ans déjà, déjà vingt ans.
PAUL
Pourquoi les avoir invités ?
LA FOULE
Pour les cadeaux.
JEANNE
Pour les cadeaux.
JEAN
Tout le monde le sait.
LA FOULE
Vous êtes déjà demain.
Le lendemain, à table, avec Paul, Marie, et Marie-Paule.
MARIE
Jeanne, vos beignets sont succulents.
JEANNE
Je sais. C’est une recette de grand-mère. Une précision, dans votre famille il n’y a eu aucun mort récemment ?
MARIE
Maintenant que vous me posez la question, je peux répondre non.
JEANNE
Tant mieux.
PAUL (le fils).
Où sont les cadeaux ?
JEAN
D’où vous vient votre prénom Paul ?
PAUL(le mari)
Ce sont mes parents qui me l’ont donné.
JEAN
Comme pour mon fils Paul, c’est sa mère et moi qui le lui ont donné.
PAUL(le mari)
Je crois que pour les Paul ça se passe toujours comme ça.
JEAN
Je le crois aussi.
MARIE-PAULE
Je ne pourrais jamais épouser un garçon qui a le même prénom que mon père, j’aurai l’impression de voler le mari de ma mère.
JEANNE
Tu es vraiment grande.
PAUL (le mari)
Sans te marier, tu pourrais quand même coucher avec un Paul.
MARIE-PAULE
Coucher évidemment, d’ailleurs c’est justement mon cadeau.
PAUL (le fils)
Je m’y attendais. Nous ne pouvions pas rester bloquer sur des fellations.
JEANNE
Les enfants ont l’air de s’entendre.
MARIE
Elle va lui demander de coucher.
JEANNE
Vraiment !
MARIE
Elle en a marre de sucer, elle veut passer à l’étape supérieure.
JEANNE
Elle a de l’ambition, ce n’est pas pour me déplaire.
MARIE
Elle sait ce qu’elle veut.
JEAN
Le pape aussi s’appelle Paul.
PAUL(le mari)
Des Paul, sans compter les Paulo, Paullio et Ballou, il y en a des milliers.
JEAN
J’en claque les dents d’étonnement. Des milliers !
PAUL(le mari)
En tout cas, les milliers d’individus dont je vous parle se prénomment tous Paul.
JEAN
Tu entends chérie, il y a des milliers de Paul dans le monde.
JEANNE
Mon mari aime blaguer.
MARIE
Comme le mien.
JEANNE
Les enfants ont l’air de bien s’amuser. J’espère que…
MARIE
Quand nous sortons elle prend toujours ses précautions, elle a l’habitude.
JEAN
Paul, arrête de gesticuler…
PAUL(le fils)
Marie-Paule, tu n’es pas chez toi…
MARIE
Hier vous avez passé la journée à Paris ?
JEANNE
Qui est votre informateur ?
MARIE
Vous.
JEAN
Nous revenons de Paris. Une journée formidable.
PAUL
Paris est à la France ce que le sable est au Risotto.
JEAN
Vous croyez vraiment ce que vous dites ?
MARIE
Paul pense plus vite que sa voix ce qui fait qu’il y a souvent encombrement à la sortie des cordes vocales.
Jeanne ouvre son portable bientôt suivie par Paul (le mari) et Jean.
MARIE
Moi aussi j’avais une grand-mère.
JEANNE
La mère de ma mère n’est pas morte. C’est ma mère qui est morte. Par contre mon grand-père je ne suis pas certaine.
MARIE
La mienne aussi est aussi vivante que moi. J’imagine que vos succulents beignets ne sont pas empoisonnés ?
MARIE-PAULE
Vous n’en n’avez pas mangé.
PAUL(le fils)
Ma mère cuisine, mais elle ne mange que des conserves.
JEANNE
Feu ma mère a voulu très tôt que je sois habituée à la malbouffe.
MARIE
Je croyais que…
JEANNE
La mère de ma mère est vivante, pas ma mère.
MARIE
Quelque fois je suis d’une maladresse.
JEANNE
Ce n’est pas grave.
PAUL (le fils)
Ma mamie est morte comme Jeanne d’Arc.
JEAN
C’est la télé.
JEANNE
Il croit n’importe quoi.
MARIE-PAULE
J’aime donner des graines aux oiseaux.
PAUL(le mari)
Ma fille est écologiste. C’est pour ça qu’elle m’emmerde. J’aimerai bien la donner à n’importe qui. Haut. Si tu donnes encore, ne serait-ce qu’une graine à un stupide moineau des rues, je te casse les deux bras. Je vous prends à témoin. Mon jardin est envahi d’oiseaux ravageurs. Des ravageurs ! J’attends impatiemment l’ouverture de la chasse pour sortir le fusil et faire un carton plein.
MARIE-PAULE
Assassin !
JEAN
Vous allez tous les tuer ? Je parle des oiseaux.
PAUL
Aucun survivant.
JEAN
Tous ! C’est beaucoup.
PAUL
Plus un seul.
JEANNE
Vous ne respectez rien.
MARIE-PAULE
Je ne suis pas chasseuse.
PAUL (le mari)
Je ne respecte plus rien. À quoi bon, tout va péter.
PAUL (le fils)
Je suis pêcheur.
JEAN
J’aime bien boire.
PAUL(le mari)
Comme moi. Mais jamais d’alcool sans ma femme.
MARIE
Une petite goutte.
JEANNE
Je vais vous montrer les photos que nous avons prises à Paris.
MARIE
Nous aussi nous avons des photos à vous montrer de notre maison en construction.
JEANNE
C’est moi la première.
PAUL (le fils)
Moi aussi j’ai pris des photos à Paris.
JEAN
Moi aussi. Je ne voudrais vous ennuyer.
Jean, Jeanne, Paul leur montrent des photos.
PAUL, (le fils)
Sa photo est moche, regardez la mienne. Un temps. Alors ?
Paul, Marie, et Marie-Paule se regardent.
MARIE
Voici les photos de notre maison.
PAUL
Ma photo !
PAUL (le mari), MARIE, MARIE-PAULE
Vous avez photographiez les mêmes photos. Vos photos sont identiques. En trois exemplaires.
PAUL(le mari)
Vous ne comprenez pas que vos photos sont trois fois une.
MARIE
Voilà les photos de notre maison.
PAUL(le mari)
Voici les miennes.
MARIE-PAULE
Moi aussi.
JEANNE
Nous allons continuer le repas.
MARIE
Moi ma cuisine je la mange. Elle lui montre une photo d’elle qui mange. Voilà, je mange des lentilles.

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