Les personnages
L’ÉCRIVAIN
L’ÉDITEUR
VOIX OFF
Un écrivain habillé tout en blanc avant de toquer entre prudemment dans le bureau de l’éditeur.
L’ÉCRIVAIN, à lui-même.
Quelle bizarrerie d’avoir une bibliothèque pleine de livres avec la même couverture blanche !
L’ÉDITEUR
Qui est là ?
L’ÉCRIVAIN
C’est moi.
L’ÉDITEUR
Je connais votre visage.
L’ÉCRIVAIN
Je vous ai envoyé quelques photos pour que vous me confondiez avec un autre.
L’ÉDITEUR
Mille cinq cent treize. Ma messagerie est pleine de vos photos. Il en regarde quelques-unes. Vous avez vraiment dansé avec des gorilles au milieu de la forêt tropicale congolaise ? Ne dites pas non, la photo ne ment pas.
L’ÉCRIVAIN
Aucune parole menteuse ne peut sortir de ma bouche, je suis croyant. Il lui montre un collier avec un signe.
L’ÉDITEUR
Ce n’est pas une croix.
L’ÉCRIVAIN
C’est au-dessus d’elle.
L’ÉDITEUR
Un ange, quoi. Entrez monsieur Michaud.
L’ÉCRIVAIN
Brigadier Michaud.
L’ÉDITEUR
Parce qu’en plus d’être écrivain, vous êtes brigadier ! Je ne le savais pas. Aucune photo n’indique votre grade.
L’ÉCRIVAIN
Je ne voulais pas paraître prétentieux. Il souffle.
L’ÉDITEUR
Il n’y a pas de prétention à exhiber son talent.
L’ÉCRIVAIN
Je suis aussi peintre. Il montre une photo.
L’ÉDITEUR
Un style aquatique.
L’ÉCRIVAIN
Il montre une photo. Je suis aussi astronaute. Il montre une photo. Là je suis jockey.
L’ÉDITEUR
C’est un cheval à bascule.
L’ÉCRIVAIN
Et sur celle-là vous verrez…
L’ÉDITEUR
Bref, nous sommes là pour parler de votre manuscrit. Ce que j’ai remarqué de suite, c’est qu’il n’y avait pas de titre.
L’ÉCRIVAIN
Si vous l’éditez, je mettrais un titre. Évidemment.
L’ÉDITEUR
Évidemment. Un temps. Votre manuscrit comporte deux cent trente trois pages.
L’ÉCRIVAIN
Pour l’instant. Parce que, quand je vous aurais donné le titre du livre, il faudra une page supplémentaire.
L’ÉDITEUR
Évidemment.
L’ÉCRIVAIN
Évidemment.
L’ÉDITEUR
Ce que j’ai remarqué, en dehors de l’absence du titre, il y a aussi une absence complète de mots. Pas un seul mot. Pourquoi ?
L’ÉCRIVAIN
Enfant, adolescent, jeune adulte, j’ai beaucoup lu. Beaucoup. Beaucoup. J’ai lu des livres avec beaucoup de mots. Beaucoup. Beaucoup. Le même jour où je suis entré dans la gendarmerie, j’ai décidé de devenir écrivain. Mais, suivre deux carrières en parallèle, c’était fatiguant. Alors, quelques jours après cette décision, une nuit, une voix m’est venue comme une gifle. Elle m’a dit la voix : « Pour ne pas t’épuiser à la tâche, tu vas écrire une page sans mot par jour». J’ai mis deux cent trente trois jours à l’écrire. Puis, je vous l’ai envoyé.
L’ÉDITEUR
Je résume. Pour écrire ce roman sans mot, il vous a suffit qu’une nuit, vous receviez une gifle et qu’une voix vous parle.
L’ÉCRIVAIN
Il ronronne comme un chat. La nuit. Simule la gifle. Pan ! Imite une voix profonde. « Tu dois écrire un livre sans mot ». Voilà comment ça c’est passé
L’ÉDITEUR
Si j’étais croyant, je dirais qu’il y a quelque chose de divin dans cette révélation tonitruante. Mais comme je suis terre à terre, pas encore mort, pas la terre sur ma tête, il ne faut pas prendre les morts pour des suicidés. Je dirai… vous avez une sacré imagination.
L’ÉCRIVAIN
En dehors du talent, qu’en avez-vous pensé ?
L’ÉDITEUR
Je mettrai votre œuvre romanesque en parallèle avec les œuvres picturales de Klein. Il peignait des toiles exclusivement en bleues. Que des toiles bleu !
L’ÉCRIVAIN
Pourquoi pas des toiles blanches ?
L’ÉDITEUR
Cela avait déjà était fait.
L’ÉCRIVAIN
Il y plante un clou en son centre, et la création est jouée.
L’ÉDITEUR
Une toile ne sera jamais blanche avec un clou en son centre, ni même faite de collages. Ce ne serait plus de la peinture. Enfin je crois, et en plus je m’en fous. Les peintres font ce qu’ils veulent. Moi j’édite et je fais ce que je veux.
L’ÉCRIVAIN
Klein, je ne le connais pas. ! Mon collaborateur le connaît peut-être. Il faudra que je lui demande.
VOIX OFF
Qui connait Klein ? Suivant les bras levés, il y aura du comédien un jeu de scène à son choix.
L’ÉDITEUR
Vous avez un collaborateur ?
L’ÉCRIVAIN
J’avais oublié ce détail. Ce roman a été écrit à quatre mains.
L’ÉDITEUR
Stupéfiant. Où cachez-vous les deux autres ?
L’ÉCRIVAIN
Ce sont les deux mains de mon collaborateur qui font que j’en ai quatre.
L’ÉDITEUR
Que je suis bêta ! C’est pour ça, il glousse, une confidence qui n’en est plus une, puisque son journal qui est devenu genre Gala pour des gens comme moi, a eu envie…je suis de droite…alors la maison Krasny m’a renvoyé, licencié, brut de pomme, sans écume. Bien leur a pris, aujourd’hui je ne travaille plus dans un goulag, parce que j’ai monté cette maison d’édition, ma propre maison, et je suis heureux.
L’ÉCRIVAIN
Vos mots sont votre affaire. Moi…je pense…que vous avez compris, pour les deux autres mains. Quand j’écrivais, elles se reposaient, et vice-versa. D’où le roman à quatre mains.
L’ÉDITEUR, redevient sérieux.
Même avec des lunettes astronomiques, je vois que les pages sont blanches !
L’ÉCRIVAIN
Nous simulons le geste avec un stylo à encre sans encre. Si vous saviez la concentration qu’il faut, pour écrire sur une page imaginaire sans avoir aucune idée.
L’ÉDITEUR
J’imagine. Revenons au réel. Votre collaborateur est aussi dans la gendarmerie.
L’ÉCRIVAIN
Brigadier, comme moi.
L’ÉDITEUR
Que traite-t-il ? De quoi traite-t-il ?
L’ÉCRIVAIN
Il ne traite personne, c’est un homme digne.
L’ÉDITEUR
Le roman. Quel est son thème ?
L’ÉCRIVAIN
Un héros va découvrir un nouveau thème astral pour tout public qui sera autorisé par la censure officielle. Avec l’approbation de Jupiter, la directrice de l’audiovisuel public va en faire une fiction.
L’ÉDITEUR
Hé bien ! Pour que cette agence d’état investisse sur votre roman, il faut vraiment que vous soyez…enfin que vous soyez.
L’ÉCRIVAIN
Vous avez mon manuscrit. Vous l’avez lu attentivement. Certainement que vous allez me proposer un contrat. Alors, je veux être clair : à moins de cinq cent mille exemplaires au premier tirage, je ne signerai pas.
L’ÉDITEUR
Cinq cent mille, c’est un sacré tirage. Admettons. Comment allez-vous répartir les droits d’auteur ? C’est une question purement technique.
L’ÉCRIVAIN
C’est mon mari, donc rien ne s’oppose à ce que je perçoive les 100%.
L’ÉDITEUR
Ouah, vous êtes marié avec un homme ! Sacré wook ! S’il est d’accord, je n’ai rien à dire.
L’ÉCRIVAIN
Alors, je le signe ce contrat ?
L’ÉDITEUR
Avant d’investir dans l’encre, je voudrais connaitre, enfin, le tire de ce chef d’œuvre.
L’ÉCRIVAIN
« Le livre blanc »
L’ÉDITEUR
Encore ! Regardez ma bibliothèque, il n’y a que des livres blancs. Des livres blancs, nous en publions à la pelle par catégorie. Communication, entreprise, gestion, corruption, politique, économique, romans, transformation digitale et du petit doigt, cuisine wok, ossements, et j’en passe, et des pires.
L’ÉCRIVAIN
Il y a eux et nous. Dans notre roman, il n’y a aucun mot. C’est un vrai livre blanc. Vierge. Tandis que dans les vôtres, il y a plein de mots, plein d’encre. Leurs titres induit le lecteur en erreur. Nous, nous sommes clairs, dans notre livre blanc, il n’y a aucun mot.
L’ÉDITEUR
Le conseil d’administration n’acceptera jamais.
L’ÉCRIVAIN
Des dizaines de pages blanches pour ne rien lire, ce titre me semble adéquat.
L’ÉDITEUR
Tout ce qui est blanc aujourd’hui a très mauvaise renommée. Vous ne regardez jamais les publicités ? Une France nouvelle émerge.
L’ÉCRIVAIN
Tant qu’elle ne se noie pas !

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