Scène 6 « le mystère des 10 curés ».
La baignoire est posée sur le bureau d’Henri. Tous les protagonistes sont serrés les uns contre les autres. Henri est devant un tableau vide. Fanny fume et boit un coup. Momo examine la baignoire avec une loupe. Le médecin entre, une doudoune sur le dos.
ALFRED
Quand j’ai demandé qu’on le mette au frigo, je n’imaginais pas que j’allais l’accompagner.
ROSE
Le frigo de la boucherie d’en face était la seule qui pouvait accueillir le mort.
HENRI
Il n’a rien à te refuser.
ROSE
Un boucher-charcutier, c’est un peu le médecin légiste des animaux.
ALFRED
Mademoiselle Rose, ce que vous dites est juste. Un boucher-charcutier est le médecin légiste des animaux.
ROSE
D’autant plus qu’il n’a pas peur de la viande froide.
FANNY
Que pouvez-vous nous dire du curé que nous ne sachions pas.
ALFRED
Que savez-vous au juste ?
FANNY
Quand nous l’avons vu, ce curé était mort.
ALFRED
Je ne sais pas si c’était réellement un curé. En tout cas, il n’était ni juif, ni musulman.
FANNY
J’aurais pu vous le dire.
HENRI
Vous lui avez regardé le…
FANNY
La bite. Oui ! Une bite morte. Rien de bien sensuel.
ALFRED
Pour conclure mon examen, je dirai qu’il est en effet bien mort.
HENRI
Frappé par un objet contondant, je sais.
ALFRED
Vous ne savez rien du tout, il est mort d’une crise cardiaque.
HENRI
Pourtant dans le feuilleton, “Section de recherche”, c’est toujours un objet contondant responsable du coup sanglant que reçoit la victime.
FANNY
Henri, tu regardes trop la télé. S’il est mort d’une crise cardiaque, il n’a pas été assassiné.
ALFRED
Comme les neuf autres.
ROSE
Quels neuf autres ?
HENRI
Avant le nôtre, déjà neuf curés étaient morts non loin d’une baignoire volée.
MOMO
Il y a une différence de taille avec les neuf précédentes.
HENRI
La taille, j’aurais dû m’en douter.
MOMO
Les tailles des baignoires sont normalisées, ce n’est pas la taille qui les différencient.
FANNY
Je suis curieuse de le savoir.
MOMO
Les neuf précédentes étaient en porcelaine blanche, celle-ci, comme chacun d’entre vous peut le constater, elle est en plastique rose, recouverte de décalcomanies enfantines d’un vulgaire nauséabond.
ROSE
En effet, elle sent le plastique.
HENRI
Mettons sur le tableau ce que nous savons.
Fanny va au tableau, elle accroche les photos des neuf curés morts précédemment, à côté des neuf baignoires, et des neufs lieux ou on les a trouvés.
FANNY
Je résume. Les curés morts. Paul, Pierre, Jacques, Benoit, Roger, Yves, Claude, Bernard, Popol. Comme le prénom Paul était déjà pris, je l’ai appelé Popol pour ne pas les confondre. Les lieux maintenant. Bordeaux, Bordeaux, Bordeaux ; Bordeaux, Bordeaux, Bordeaux, Bordeaux ; Bordeaux, Bordeaux. Neuf prénoms différents, neuf baignoires identiques, et neuf morts à Bordeaux.
HENRI
Pourquoi il n’y a pas mon mort?
ROSE
Et la photo de notre baignoire.
FANNY
Rien pour photographier.
ROSE
Je vais y remédier, j’ai un polaroid. Elle sort l’objet de son tiroir, demande la doudoune d’Alfred, sort, revient avec la photo du corps, rend la doudoune à Alfred, photographie la baignoire, prend un calendrier accroché au mur, arrache une page, et accroche les photos et le plan de la commune arraché au calendrier. Voilà le résultat. Les cinq regardent fixement le tableau.
ROSE
Si j’ai bien compris, elle enlève les photos des curés morts, ils sont tous morts d’une crise cardiaque.
ALFRED
Exact. Je peux vous le jurer.
FANNY
Elle est sur une piste. Elle lui propose de boire un coup.
ROSE
Je ne bois plus, j’ai le foie en chou fleur et des granules cancéreuses au fond de la glotte.
HENRI
C’est horrible ! Tu aurais pu m’en parler.
ROSE
Tu ne m’as jamais aimé.
ALFRED
Chère petite, si je peux faire quelque chose pour toi.
ROSE
Peut-être plus tard, beaucoup plus tard, quand notre commune ressemblera aux coupes gorges que sont devenus les trente quatre milles neuf cent cinquante quatre autres communes.
HENRI
Si j’avais su !.
ROSE
D’après toi, pourquoi je veux devenir un homme ?
HENRI
Je l’ignore.
ALFRED
Il n’y a que les médecins qui peuvent comprendre.
MOMO
Je crois savoir ce que Rose va nous dire.
FANNY
Alors !
MOMO
Je préfère qu’elle le dise. Je ne voudrais pas lui enlever le pain de la bouche.
ROSE
J’hésite.
FANNY
Je propose de lui laisser du temps pour réfléchir. En attendant, nous pourrions faire une partie en buvant un coup. J’imagine que tu n’as pas de sandwiches…
HENRI
Seulement des cacahuètes.
Ils s’attablent. Fanny sort un jeu de carte. Elle les distribue.
ROSE
Je sais ce que je veux vous dire. Si les curés sont tous morts d’une crise cardiaque, c’est qu’il n’y a jamais eu de crime. Le voleur de baignoires a maquillé ses vols en crimes pour brouiller les pistes.
FANNY
Dommage que tu vas mourir bientôt, tu aurais fait une excellente enquêtrice.
HENRI
Elle ne va pas mourir. Rose, je ne veux pas que tu deviennes un mec comme moi.
FANNY
Donc, nous recherchons un voleur de baignoires.
ALFRED
Sans crime, je n’ai plus rien à faire dans ce trou perdu. Je rentre à Bordeaux.
MOMO
Je t’accompagne, je ne vais pas me casser les couilles pour des baignoires.
ALFRED
Monsieur, mesdames, nous vous saluons.
ROSE
Vous devez répondre à ces questions : premièrement, pourquoi avoir systématiquement posé le corps d’un curé mort près d’une baignoire. Deuxièmement, pourquoi avoir volé des baignoires si c’est pour les abandonner. Troisièmement pourquoi avoir effectué le dernier vol ici, chez nous, dans la commune la plus sûre de France ? Quatrièmement : le coupable est celui à qui profite le plus le crime.
FANNY
Henri, tu voulais sortir ta commune de la paix, de la tranquillité, de la quiétude pour ne plus t’ennuyer.
HENRI
Fanny, avec ce que nous avons vécu ensemble, tu ne peux pas me soupçonner.
FANNY
Il y a encore quatre heures, nous ne nous connaissions pas.
ROSE
Quatre heures et onze minutes.
FANNY
Avoue que tu es le voleur ?
HENRI
Si j’étais le voleur, j’aurais volé une baignoire en porcelaine blanche, et pas une rose pour poupée Barbie.
ROSE
Pour une raison simple…
FANNY
Je t’en pris.
ROSE
Parce que dans la commune, il n’y a aucune baignoire en porcelaine blanche. Avec la promotion l’année dernière des douches italiennes, tous les habitants ont changé de salle de bain et mis à la déchetterie leurs anciennes baignoires blanches.
HENRI
Ce n’est pas possible. C’est un cauchemar.

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