LE PILI TRIANGULI ET CANALICULI

Une étrange maladie.

Les personnages

JEAN, le père.

LA MÈRE

LA FILLE, atteinte du syndrome des cheveux incoiffables.

LE DOCTEUR

LE COMMISSAIRE

LE CURÉ

LE PSYCHIATRE

UNE PASSANTE

UN TUEUR

DIEU

1

La mère tente de coiffer sa fille. Elle descend le ruban qui tient les cheveux de sa fille sur ses yeux.

LA MÈRE

Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour qu’il t’ait donnée des cheveux incoiffables ? Regarde celui-là, il est plus épais qu’un bâton de berger.

LA FILLE

Maman, je ne peux rien voir. 

LA MÈRE, lui descend son ruban d’abord sur la bouche.

Parle plus fort, je n’entends rien. Tu n’as rien à dire. Elle descend le ruban autour du cou de sa fille. Ce ruban dans tes cheveux ne sert absolument à rien.

LA FILLE

Comme collier il fera l’affaire.

LA MÈRE

Ma fille, je vais te décevoir, mais je ne réussis pas mieux aujourd’hui qu’hier. Pour ta fête tu devras te contenter de cette coiffure.

LA FILLE

Maman tu n’as même pas pu en coiffer un seul. Ce n’est pas une coiffure, c’est une touffe.

LA MÈRE

Je n’arrive pas à les aplatir.

LA FILLE

Tu pourrais essayer avec un autre peigne.

Le père entre dans la pièce.

JEAN

Il faudrait un râteau à ta mère pour arriver à te coiffer. Je ne t’ai pas vexée au moins.

LA FILLE

J’aurais tant aimé être belle pour la fête des écoles.

JEAN

Tu es belle ma chérie. Très belle.

LA MÈRE

Aucune fille de ma famille n’a jamais eu cette maladie.

JEAN

Le pili trianguli et canaliculi.

LA MÈRE

Qu’est-ce que tu dis ?

JEAN

C’est le nom du syndrome, le pili trianguli et canaliculi. Ce n’est pas une maladie.

LA FILLE

Si je ne suis pas malade, maman devrait pouvoir me coiffer.

JEAN

En théorie…non…mais…voilà.  Il sort de son manteau un flacon. Magique !

LA MÈRE

Qu’est-ce que s’est ?

JEAN

Je suis allé à l’association des gens qui ont le pili trianguli et canaliculi comme le docteur me l’avait conseillé.

LA MÈRE

Un an après, tu t’es décidé, un an après, à aller les voir.

JEAN

Oui je sais, je suis un peu lent, mais voilà le résultat. En un an la science a fait d’immenses progrès que je n’aurai pas connus si j’y avais été tout de suite. 

LA MÈRE, elle prend le flacon.

Donc, tu prétends que ce produit est efficace pour le pili etc.

JEAN

De mes yeux, j’ai vu les poils malades d’un rat devenir aussi soyeux que les cheveux d’une Barbie.

LA FILLE

Maman, lave-moi les cheveux avec. Si le rat a été content, je le serai aussi.

LA MÈRE

Je viens de te les laver.

LA FILLE

Maman je t’en prie.

JEAN

Si j’en crois le mode d’emploi l’effet est immédiat.

La mère va chercher une bassine d’eau, plonge la tête de sa fille dedans, la shampooine.

LA MÈRE

Voilà le résultat.

2

Chez le docteur. La fille a les cheveux multicolores, elle ne fait que pleurer.

LA MÈRE 

…et voilà le résultat.

LE DOCTEUR

C’est certain que le remède est efficace.

JEAN

Maintenant les cheveux sont coiffables, mais… tu te tais ! Cesse de pleurer. Ce n’est pas si dramatique.

LE DOCTEUR

La couleur ne vous plaît pas.

LA MÈRE

Quelle couleur ! Il y en a tellement.

LE DOCTEUR

Le couleur arc-en-ciel.

JEAN

Docteur, comment expliquez-vous que le rat qui a été soigné avec ce remède avait un très beau poil gris ? À sa fille qui pleure toujours. Tais-toi chérie.

LE DOCTEUR

Scientifiquement le rat est différent de la femme.

LA MÈRE

Ne pleure pas ma chérie, c’est plutôt rassurant pour toi.

JEAN

Pourquoi est-ce que sur le flacon les effets secondaires ne sont pas décrits ?

LE DOCTEUR, il tend la main au père qui lui donne le flacon. Le docteur l’examine.

Vous n’avez pas pris le bon remède. Celui-là est le spécial rat. Il fallait acheter le spécial humain.

JEAN

Vous voulez dire… Il lui reprend le flacon. C’est écrit en…

LE DOCTEUR

En Tibétain, vous avez raison.

JEAN

Tout est de ma faute. Je ne sais pas lire le Tibétain. Pourquoi est-ce que je ne sais pas lire le tibétain ? Pourquoi ?

LE DOCTEUR

Vous êtes français, au collège vous avez pris l’anglais en deuxième langue, le Tibétain était facultatif. Voilà tout.

JEAN

Merci docteur, c’est exactement ça. Mais pourquoi écrivent-ils en Tibétain ?

LA MÈRE

Tu vois ma fille, ton père ne l’a pas fait volontairement.

LE DOCTEUR

La vraie question est pourquoi le directeur de l’association vous a vendu un spécial rat. Vous avez bien précisé que votre fille était humaine. N’est-ce pas.

JEAN

Je l’ai volé.

LA FILLE 

Papa !

LA MÈRE 

Jean mon chéri !

LE DOCTEUR 

Vous !

JEAN 

Le directeur m’a montré le rat dans sa cage. Le flacon était posé juste à côté. Alors quand il a été appelé pour signer le courrier dans le bureau d’à côté, j’ai volé le flacon et je me suis enfui.

3

Au commissariat, le père est interrogé.

LE COMMISSAIRE 

Donc… vous reconnaissez avoir volé l’orange du marchand.

JEAN 

Pourquoi une orange ? Je déteste les oranges. Jamais je ne volerai une orange.

LE COMMISSAIRE 

Tout le monde dit ça, et pourtant il n’y a jamais eu autant d’oranges volés que cette année. Sans compter les pépins.

JEAN

Voilà pourquoi je n’aime les oranges, elles sont bourrées de pépins.

LE COMMISSAIRE,

Vous êtes dans le pépin. Il reprend ses notes.  Vous avez volé un remède magique pour guérir votre fille du pili triangulilli et canalicucuquilili.

JEAN 

Le pili trianguli et canaliculi.

LE COMMISSAIRE

Rien que de l’entendre, ça fait peur.

JEAN

Ces mots sont détestables.

LE COMMISSAIRE 

Comme quoi vous pouvez voler quelque chose que vous détestez, alors pourquoi pas une orange.

JEAN 

Je répète que je déteste les oranges, jamais je ne volerai une orange.

LE COMMISSAIRE 

Il faut pourtant des voleurs pour expliquer le vol des oranges ?

JEAN

Vu sous cet angle je vous comprends, mais ce n’est pas moi. Moi, j’ai volé un remède magique qui aurait dû guérir ma fille du pili trianguli et canaliculi.

LE COMMISSAIRE

C’est-à-dire…

JEAN

Ma fille a des cheveux incoiffables.

LE COMMISSAIRE

Si elle s’engage dans l’armée on lui fera la boule à zéro, ça ne se verra plus.

JEAN

Jusqu’au jour où les cheveux repousseront.

LE COMMISSAIRE

Quel âge a-t’elle ?

JEAN

Douze ans. Pourquoi me regardez-vous comme ça ?

LE COMMISSAIRE

Qui est capable de voler un flacon est capable de voler une orange.

4

En prison. Le père est derrière les barreaux. La mère lui rend visite.

LA MÈRE 

Le commissaire m’a tout expliqué. Tu as volé des oranges pour les offrir à une nommée Pillili.

JEAN 

Quelle Pillili ! Je ne connais pas de Pillili. Il a confondu avec pili trianguli…

LA MÈRE 

Tu as volé des oranges pour cette garce.

JEAN 

Quelle garce ? Le commissaire n’a rien compris. Il a le cerveau dérangé dans une béchamel.

LA MÈRE 

 Il n’a rien compris parce que tu lui as embrouillé la tête.  Je suis certaine qu’elle ne s’appelle même pas Pili.

JEAN 

Il n’y a pas de pili. En fait il y a bien un pili mais c’est un flacon, le flacon qui a servi à soigner notre fille.

LA MÈRE 

Ne mêle pas notre fille à tes mensonges. 

5

Dans la sacristie.

JEAN 

Voilà pourquoi monsieur le curé je ne veux pas me marier.

LE CURÉ 

Mon fils, tu as voulu me raconter ton cauchemar, je te comprends. Ce n’était qu’un cauchemar. Rien de réel.

JEAN 

Si je me marie je vais vivre l’enfer. Ma femme sera barjot, ma fille aura des cheveux incoiffables, je deviendrai un voleur d’oranges et j’irai droit en prison.

LE CURÉ 

Si les voies de Dieu sont impénétrables, le reste est tout aussi imprévisible.

JEAN 

C’est quoi le reste ?

LE CURÉ

Si je le savais !

JEAN

Je sais. Dieu ne veut pas que je me marie, parce que lui il sait que ce mariage m’amènerait droit en prison.

LE CURÉ 

Je ne crois pas que Dieu vous parle. Il ne m’a jamais parlé alors que je prie matin midi soir…Même si Dieu t’avait parlé, tu n’aurais rien compris.

JEAN 

Pourquoi donc ?

LE CURÉ 

Il parle Araméen.

JEAN 

Qui vous dit que je ne parle pas Araméen ? Je parle Araméen. Même l’Araméen ancien et le Tibétain.

6

À l’asile.

LE PSYCHIATRE 

Voilà dix ans que vous êtes dans notre institut.

JEAN 

Nommer clairement cet endroit, c’est un asile. Vous avez peur du mot monsieur le psychiatre.

LE PSYCHIATRE 

Je n’ai peur de rien du tout. Je suis ici parce que ça fait dix ans que je vous soigne sans résultat. Vous êtes toujours aussi fou alors j’ai pris une décision.

JEAN 

C’est pour ça que vous m’avez convoqué un dimanche matin avant le petit déjeuner.

LE PSYCHIATRE 

Ce que je vais vous dire ne concerne personne d’autre que vous et moi.

JEAN 

Et moi et moi.

LE PSYCHIATRE 

Si vous voulez. Je vais vous libérer.

JEAN 

Ce n’est pas possible, je ne suis pas guéri. Si vous me relâchez je risque de tomber amoureux, de me marier, de faire un enfant et de voler pour lui. Non, non et non, je ne suis pas d’accord, je veux rester ici.

LE PSYCHIATRE 

Je vous propose une solution. Elle vaut ce qu’elle vaut mais c’est une solution gratuite. Devenez homo.

JEAN 

Moi !

LE PSYCHIATRE 

Il n’y a que nous deux dans la pièce et comme je suis marié avec une femme merveilleuse qui m’a donné cinq enfants merveilleux, je ne veux pas devenir ce que je vous propose de devenir.

JEAN 

D’accord, si vous pensez que c’est la meilleure solution. 

LE PSYCHIATRE 

Vous me signez toutes ces décharges pendant que je rédige votre bon de sortie. Il y a encore cette feuille. Celle-là. Et aussi celle-ci.

JEAN 

Elles n’ont pas la même couleur.

LE PSYCHIATRE 

Vous êtes libre. Il lui tend le bon de sortie.

7

Dans la rue, Jean fait la manche.

JEAN 

À votre bon cœur madame, à votre bon cœur.

LA PASSANTE 

Voilà mon brave, promettez-moi de ne pas acheter de l’alcool.

JEAN 

Pas d’alcool, que des cigarettes.

LA PASSANTE 

Pas de cigarette non plus. C’est très mauvais pour la santé et en plus c’est très cher. Elle s’assied prés de lui. Ainsi vous vivez dans la rue. Vous n’avez pas de famille ?

JEAN 

Si je vous raconte ma vie…vous m’avez touché la main.

LA PASSANTE 

Comment vous appelez-vous ?

JEAN 

Jean, je suis homo.

LA PASSANTE 

Depuis toujours ?

JEAN 

Depuis que je suis sorti de l’asile. C’est une idée de mon psychiatre pour éviter de me marier. Parce que si je me marie ma femme va accoucher d’un enfant malade ce qui provoquera chez moi comme une envie de vol.

LA PASSANTE 

Mon pauvre Jean, c’est que vous pensez rencontrer une femme mal foutue. Je suis en parfaite santé. Aucun problème génétique dans ma famille depuis mille ans.

JEAN 

Et avant.

LA PASSANTE 

Si vous le souhaitez, vous pourriez venir habiter chez moi.

LE TUEUR 

Haut les mains ! Il tire sur la femme.

JEAN 

Pourquoi l’avoir tuée, elle venait juste de m’offrir le gîte et le couvert ?

LE TUEUR 

Je suis un tueur, un tueur tue. Il tire une nouvelle fois sur la femme. Elle bougeait encore.

JEAN 

Nous aurions peut-être pu la sauver.

LE TUEUR, il tire encore une nouvelle fois.

C’est fou comme les femmes sont résistantes cette année. Il tire sur Jean.

JEAN 

Vous me tuez.

LE TUEUR 

Je suis un tueur.

JEAN 

Je n’ai même pas d’argent.

LE TUEUR 

Vous me prenez pour qui, je ne suis pas un voleur.

7

Dans le ciel.

JEAN 

Je ne suis pas du tout d’accord. Pourquoi voulez-vous que je naisse ? Vous avez beau être Dieu, je ne vous obéirai pas.

DIEU 

Mon fils…

JEAN 

Vous parlez comme le curé d’une paroisse de campagne. Je ne suis pas votre fils. Je ne suis rien qu’une âme. Je n’existe pas encore et je ne veux pas exister plus tard. Faites en vivre un autre.

DIEU 

Comme tu es une créature étrange. Habituellement les âmes humaines veulent

vivre, elles voudraient vivre éternellement que se soit au paradis ou en enfer. Toi tu refuses même de naître.

JEAN 

J’ai vu. Vous m’avez donné la possibilité de voir ce que serait ma vie, je vous en remercie et elle ne m’intéresse pas.

DIEU 

J’ai la possibilité de te donner une autre vie.

JEAN 

Je sais.

DIEU 

Par exemple celle d’un bébé génial qui grandira dans une famille bourgeoise, qui aura toutes les réussites du monde, femmes et argent.

JEAN 

Où est l’arnaque ?

DIEU 

Il y aura des petits inconvénients sinon la vie ne serait pas marrante. Avec la célébrité, l’argent coulera à flot. Tu deviendras infidèle, alcoolique, drogué, cancéreux. Tu te marieras cinq fois. Tu mourras jeune. Ne me dis pas que ce n’est pas une belle vie ?  Cette belle vie, je te l’offre.

JEAN 

Si je prends cette vie, je vais divorcer quatre fois.

DIEU 

Je n’ai pas compté. Ce qui est certain c’est que tes familles seront décomposées. Mais rien de plus banal sur terre. 

JEAN 

Vous me proposez une vie de rêve !

DIEU 

Tu auras tellement d’aventures féminines ! Tu ne connaîtras pas moins de trois cent cinquante-deux poules, des jeunes beautés. C’est un joli cadeau que je te fais, non !

JEAN 

Merci Dieu, mais non, même célèbre et riche, je préfère ne pas vivre.

DIEU, ironique.

Je t’ai donné le libre arbitre, ma parole ne te plaît pas, prends-toi en charge.

JEAN 

Le libre arbitre ! Une belle invention.

DIEU 

Bon, puisque tu restes sur ta position, tu peux rester éternellement près de moi avec les galopins.

JEAN 

Merci mon Dieu vous êtes vraiment sympa.

DIEU

Si je savais qui est le voleur d’oranges !

A propos de encrier310154 932 Articles
Je suis né en 1954. Enfant de la DASS, placé dans une famille d'accueil, j'ai dû rapidement travailler. Ce qui ne m'a pas empêcher de suivre des cours du soir et d'obtenir un DESS en sciences économiques. Parallèlement j'ai découvert le théâtre. De 1975 à 1980 j'ai travaillé le jeu d'acteur, puis les deux dernières années j'ai suivi des cours théoriques sur l'histoire du théâtre. J'ai commencé à écrire vers 16 ans, mais du fait d'un temps de travail important, je n'ai pu qu'écrire des synopsis pendant une quarantaine d'années. Depuis 2016, année de ma retraite, je les travaille.

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