L’ACCIDENTÉe, roman.

Les premières pages.

Avant propos

Voilà, depuis qu’il est à la retraite, le jour de ses soixante deux ans, en janvier, il a la tête dans un puits infernal, il pense trop, à la fin de sa vie évidemment, aussi à ce qu’il va faire du temps qui reste.

En ce début de printemps, dans le garage, entre deux coups de rosé, il ouvre la malle métallique où il a entassé les milliers de notes qu’il a écrites depuis plus de cinquante ans. Il ose en lire quelques unes ce qui le fait vomir sur les autres.

Il voulait planter des plants de pomme de terre précoces, pas lire du passé. Avait-il honte de n’avoir pas fait grand-chose de ses soixante deux ans, devant cette malle ouverte, cette prétention d’avoir voulu un jour être écrivain.

Il brûla beaucoup, au hasard. Le temps l’avait déjà assommé, il y a une trentaine d’années quand je l’ai quittée. Il brûla des cahiers d’écoliers où il avait entassé des notes sur sa vie qu’il appelait « journal » en référence à Kafka. À cette époque, il lisait aussi le journal de Gide : il ne savait pas encore que cet homme était un puant de pédophile. Quand il l’a su, il a cendré, en pensant à la nuit de cristal, les livres de ce salaud, y compris ceux de la pléiade. Les pédophiles ne méritaient aucune postérité. Il tomba sans hasard sur son roman manqué, celui qui datait de l’année de ma mort, des feuilles  agrafées à la va-vite. Le titre était « Laëtitia, la portion de gros caca. » J’ai été Laetitia.   

Mon assassin

À couilles rabattues, voilà comment était celui qui m’a assassinée, juste avant le procès …pas longtemps… à couilles quand même pour baiser encore après le jugement, et baiser, et jouir, et s’amuser des années encore, aller en vacances de neige, voir un sentier où il sera le premier à la salir la neige en Finlande, s’ensoleiller aux Antilles, faire encore deux enfants, tromper sa jeune femme, et continuer à boire des grands crus en conduisant des voitures haut de gamme. Je suis en colère. Je n’existe plus. Lui, il est mort octogénaire avec de la peur au dernier souffle, une certaine justice divine.

Je vais le faire

« Parrain, tu dois le faire. Je t’aiderai. Je te soufflerai jusqu’au plus petit mot, le plus petit vermisseau qui traîne sur mon cadavre sera pour toi une syllabe… je sais, tu n’étais pas toujours avec nous à la loge, tu en sais peu. J’en ai besoin…toi aussi tu en as besoin…tu crois que je ne connais pas ta tristesse, tes larmes…tu es tout en moi…alors tu dois me raconter, me sortir de tes tripes, ça ne devrait pas être compliqué, tu es à la retraite, tu vis à peine, ça te fera une activité. Et puis tu aimes écrire. Jusqu’à huit heures par jour, tu m’écriras jusqu’à mes huit ans. » 

Elle me soufflera quoi ? Des bavardages de cour de récréation ! Je ne vivais pas avec elle, que des moments, pour quelques anniversaires, un ou deux noëls. Laëtitia, j’ai d’autres choses à penser, putain, je suis à la retraite, plus beaucoup de temps pour encore aimer ma vie encore et encore. Ma chérie, je voudrais le faire, t’écrire, j’ai essayé, j’ai posé des textes le jour même de ta mort. Pendant des mois j’ai labouré mes souvenirs, j’ai refusé mes émotions pour ne pas sombrer dans la mélancolie. Rien n’en est sorti d’intéressent. J’ai dû abandonner, passer à autre chose. Et là, à plus de soixante dix ans, tu me demandes un effort, je n’en ai plus la force  Je suis fatigué.  Pourquoi moi ? Il y a ta mère, elle pourrait l’écrire ta vie, elle sait écrire,  en rassemblant ses souvenirs, elle en aurait de tes morceaux à assembler. Pourquoi tu ne lui demandes pas ? J’écris comme je lis, par loisir, toujours par loisir depuis mes seize ans, sauf cette année-là où je pensais pouvoir te redonner vie. Si je devais reprendre mes synopsis, me remettre à écrire ta vie, ce serait comme un nouveau travail. C’est trop tard, je n’en veux plus,  plus maintenant du travail, j’ai déjà donné quarante deux ans par contrainte, aujourd’hui je voudrais choisir. 

*

Grace à des somnifères, je ne l’entendais plus la nuit. La journée, c’était une autre histoire. Aucune pudeur, jusque dans les chiottes elle me suppliait. Elle n’abandonnerait jamais. Après le refus strict, j’ai ouvert une fenêtre.  J’ai feinté, en lui faisant plaisir, en prenant quelques notes. Erreur ! Elle m’a pris au sérieux. Elle n’arrêtait plus, à chaque seconde, de me souffler des mots, des phrases, des morceaux d’elle. Je n’ai pas pu faire l’ignorant bien longtemps. Elle a deviné. Elle a feinté. Elle disparut, elle me quitta. J’étais redevenu normal. Ma femme chérie trouva que la cure de somnifère avait été bénéfique. J’ai replongé dans mes temps de loisirs. Pas pour longtemps, quelques semaines. Elle revint dans un souffle, silencieuse. Un zéphire  pire que ses pleurs, un harcèlement gentilé, un doux vent qui me donnait des maux de tête au point que j’ai dû refaire une cure. Pas d’épreuve à la Ulysse. J’ai abandonné, je lui ai dit de revenir, le roman de sa vie, je vais le faire.

Par tous les détails, j’en ai parlé à Sandrine. Je pensais qu’elle me dirait d’aller consulter un psychiatre, pas du tout. Elle se mettait du côté de la petite.

 « Plutôt d’écrire tes conneries du matin, pourquoi pas.  Écrire une bibliographie, même courte, ce sera du temps que nous ne passerons pas ensemble. »

Laëtitia trouva une alliée de force, une alliée impliquée qui commença alors à me poser des tas de questions sur les notes que j’avais prises, de les lui raconter avec du « dans quel chapitre tu vas interposer cette anecdote ? Celle-ci ? Très intéressante »

J’avais deux poids à charge, la plus cogneuse restait quand même Laëtitia. Elle me cassait la tête la petite, du premier pipi au dernier coup de lumière de la journée. Elle me détournait les oreilles de l’extérieur pour que je n’entende qu’elle. Elle n’en pouvait plus de me supplier, c’était pire depuis que Sandrine était devenue son incontournable alliée. Chaque soir elle voulait lire les pages sans dire un mot qui étaient souvent une page, voire quelques phases. Sans bureau, j’écrivais dans la pièce à vivre : une télé allumée sans pause, à des moments elle me demandait de l’aide pour trouver le bon mot de son Suttum, quand ce n’était pas le téléphone qui me déréglait. J’ai pris donc une décision sans opposition,  celle de travailler à la bibliothèque.

*

« Ce désir de résister, dés que maman a eu le courage d’accepter qu’on me débrancha cinq jours après l’accident. Parrain n’avait jamais autant pleuré, ne pleurera jamais plus, même le jour de la mort de son père. Dés l’enterrement, il avait beau s’étouffer dans le travail  quatre vingt heures par semaine, j’arrivais à évacuer sa fatigue, lui remplir la tête de cette envie d’écrire la petite vie de sa filleule, pour ne pas totalement m’oublier devant la longue vie qui lui restait. 

Au début je voulais que son roman soit rempli de toute mon existence, de la naissance à mes huit ans. » 

  • Pourquoi faire, qu’il m’a demandé au moins cent fois ? 
  • L’illusion de la trace, laisser un reste sur du papier. 
  •  Laëtitia, je n’ai pas de matière pour écrire ne serait-ce qu’un épisode complet d’une portion de ta vie. 

« Je lui soufflerais, y compris des bavardages de cour de récréation, s’il faut noircir une page. Les digues de la résistance ont vite été submergées, même son manque de talent n’a pas porté. Alors il a fini par dire oui. Pas un franc et massif, non, un de fatigue, un pour faire plaisir.

Je compris, il m’écrirait avec ma détermination nos moments particuliers, dans sa vérité, dans sa glaise, dans son jus. Puis vint les questions techniques, le plan, la mise en forme des notes et toute la mécanique. Je ne lui pas demandais de faire un chef-d’œuvre, seulement de bien me raconter dès le début, d’avant ma naissance au jour de l’accident, une vie seulement anecdotique pour les autres. Il était tellement négatif, j’ai décidé,  dictatorialement de ne lui  laisser aucune initiative. Je lui soufflerais toute l’écriture un point c’était tout. Il deviendra ma marionnette, une secrétaire effacée. Il deviendrait mon « je ». Il écrirait, il ne ferait que taper sur le clavier. »

*

Savait-elle au moins ce qu’elle allait me souffler ? Les premières pages furent catastrophiques, même avec un plan serré, pas assez de matières. Vite découragé. Je ne vivais pas avec elle, que des moments, quelques anniversaires, seulement un ou deux noëls. J’avais autres choses à penser, putain, j’étais à la retraite, je voudrais encore aimer  ma femme encore et encore sans fantôme. Elle m’occupait trop. J’étais fatigué, je méritais une médaille après quarante deux ans de travail salarié sans un jour d’arrêt de travail, aucun retour sur les cotisations sociales que j’avais versé ces années-là. Mais là, je méritais cet arrêt. Au bout d’une semaine chaotique, nous sommes tombés d’accord : elle me dicterait des moments vécus,  nécessaires ; quant à moi se sera principalement les dernières semaines de sa vie quand je vivais avec eux, nous trois à la loge.

A propos de encrier310154 932 Articles
Je suis né en 1954. Enfant de la DASS, placé dans une famille d'accueil, j'ai dû rapidement travailler. Ce qui ne m'a pas empêcher de suivre des cours du soir et d'obtenir un DESS en sciences économiques. Parallèlement j'ai découvert le théâtre. De 1975 à 1980 j'ai travaillé le jeu d'acteur, puis les deux dernières années j'ai suivi des cours théoriques sur l'histoire du théâtre. J'ai commencé à écrire vers 16 ans, mais du fait d'un temps de travail important, je n'ai pu qu'écrire des synopsis pendant une quarantaine d'années. Depuis 2016, année de ma retraite, je les travaille.

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.