J’AIME UNE VRAIE POULE

C’est ma poule.

Les personnages

L’ACCUSÉ 

L’AVOCAT

LE JUGE 

Dans un tribunal.

LE JUGE 

Monsieur, vous êtes jugé ici pour avoir eu une relation non consentie avec une poule.

L’ACCUSÉ 

Je suis étonné que la justice s’occupe des poules alors qu’il y a tant de chiens et de chats dans les rues.

L’AVOCAT 

Monsieur le juge, mon client est analphabète, né de père inconnu et de mère connue, élevé au lait de poule, dans un collège de quartier où la langue poule était seulement enseignée en sixième langue. Avouez qu’aujourd’hui lui reprocher d’avoir abusé d’une poule dont il ne connaissait même pas les codes culturels est exagéré.

L’ACCUSÉ 

Merci monsieur mon avocat. Je veux rajouter que j’étais persuadé qu’elle était consentante.

LE JUGE

Soit. Votre femme a porté plainte contre vous. Elle vous accuse de l’avoir trompée à plusieurs reprises avec cette poule.

L’AVOCAT

Balivernes !

LE JUGE

Vous savez que les relations hommes bêtes sont légitimées depuis la dernière loi à condition que cette relation soit transparente. Or il n’en est rien, vous l’avez cachée à votre femme.

L’ACCUSÉ 

Cette loi, ils en ont parlé à la télé, jamais les journalistes n’ont précisé que je devais en parler à ma femme.

L’AVOCAT 

Monsieur le juge, quand le journaliste Lamousse dit en public qu’il vit avec une chèvre, il ne précise à aucun moment que cet aveu est obligatoire. Moi-même je l’ignorais jusqu’à ce que je prenne cette affaire.

LE JUGE 

Maître je comprends très bien qu’un justiciable ne connaisse pas les lois, pour vous ça m’étonne.

L’AVOCAT 

Je m’étonne moi-même.

LE JUGE 

Pourquoi ne vous êtes-vous pas soulagé dans le poulailler plutôt que dans le lit conjugal. Vous êtes stupide ou quoi ?

L’ACCUSÉ 

C’était la première fois avec une poule, je voulais que cela soit le mieux possible, pour qu’elle n’ait aucun regret.

L’AVOCAT 

Mon client, depuis plusieurs jours, réparait le poulailler. Par amour des animaux, il ne pouvait laisser sa poule dehors, sans protection, avec un risque pour ses plumes. Car un renard rodait.

LE JUGE 

Maître, vos arguments sont pénétrants. Mais votre client ment. Monsieur, votre fille, votre propre fille, jure qu’elle vous a vu plusieurs fois dans des positions compromettantes, pendant plusieurs années, avec des poules de toutes les races.

L’ACCUSÉ 

Monsieur le juge, c’était avant que je connaisse La Roussette. Les autres n’avaient aucune importance, c’est pour ça que je dis que c’était la première fois.

LE JUGE 

Vous appelez votre poule La Roussette.

L’AVOCAT 

Quoi de plus normal ! Monsieur le juge je peux vous nommer des centaines d’éleveurs qui donnent un nom à chacune de leurs bêtes. C’est une forme de reconnaissance.

L’ACCUSÉ 

Elle est rousse, ce prénom me paraissait approprié.

L’AVOCAT 

Monsieur le juge, regardez les chapiteaux sculptés qui ornent ce tribunal.

LE JUGE 

Maître, je ne vois pas où vous voulez en venir.

L’AVOCAT 

Ils ne représentent que des animaux.  Peut-on dire pour autant que ces animaux ont été les compagnes, les compagnons de ceux qui les ont sculptés ?

L’ACCUSÉ 

 On les appelle des sculpteurs.

LE JUGE 

 Vous avez fait français en deuxième langue ?

L’ACCUSÉ 

Non, en première langue, pour faire comme les autres.

L’AVOCAT 

Mon client a arrêté ses études en cinquième, à l’âge de treize ans.

L’ACCUSÉ

Je ne m’en souviens plus, j’étais si jeune.

L’AVOCAT

Au même âge un terrible drame survint, il tomba dans une fosse à purin.

L’ACCUSÉ

Une malchance, j’ai glissé sur une bouse. Croyez-moi une bouse ça glisse plus qu’une peau de banane.

L’AVOCAT

Depuis ce jour-là il y a un mélange dans sa tête qui lui brouille encore ses pensées. En fait, depuis ce jour-là, il ne peut plus penser.

LE JUGE 

Soit. En plus le boucher de votre village, vous accuse aussi de cannibalisme. Lui, il savait que vous vous amusiez avec vos poules. Si j’en crois sa lettre anonyme il prétend que depuis plus de cinq ans vous n’achetez plus chez lui de poulet rôti. Maître, laissez votre client s’exprimer.

L’ACCUSÉ

Parce que vous préférez croire un boucher plutôt qu’un honnête père de famille !

LE JUGE

Il en a déduit que vos poules finissaient au pot.

L’AVOCAT 

Monsieur le juge, vous ne voyez pas que mon client suffoque sous les accusations. Comment peut-il prétendre, ce tueur de cochonnes, que mon client oserait même toucher le poil d’une plume d’une des poules qui lui ont donné tellement.

LE JUGE 

Je vais laisser de côté les poules pour l’instant. Parlez-moi de votre chèvre.

L’ACCUSÉ 

Vous voulez parler de Biquette.

LE JUGE 

Je ne savais pas qu’elle s’appelait Biquette.

L’ACCUSÉ 

Elle n’avait pas de prénom. Je dis Biquette, comme bicyclette, camionnette ou purée.

L’AVOCAT 

Monsieur le juge, mon client vous a clairement dit que La Roussette, cette brave poule, sa compagne d’un instant, était la seule qu’il avait reconnue. La chèvre, cette Biquette n’est restée qu’une chèvre parmi tant d’autres, une inconnue, une passade, un moment d’égarement.

LE JUGE 

Maître, il est temps de conclure.

L’AVOCAT 

Merci monsieur le juge.  Je dirais simplement, pour en finir, que mon client, un brave parisien, sans connaissance des mœurs paysannes, inconnu des services secrets, alcoolique, n’a rien avoué à sa femme pour ne pas la plonger dans un état lamentable. Aujourd’hui mon client est soulagé que la vérité se sache. Il aime sa femme, il n’aime plus sa fille, il a oublié ses mauvaises aventures, il voudrait continuer à travailler durement. Il va abandonner son métier de député et se tourner vers l’élevage. Si sa femme lui pardonne, il pourra élever sa femme, enfin l’éduquer à la tolérance, lui acheter des trucs en plume, et vivre sa vie en toute légalité.

L’ACCUSÉ 

Bravo !

LE JUGE 

Vu qu’il a caché à sa femme sa relation avec La Roussette, je le condamne à payer cinq mille euros de dommages et intérêts à la SPA et une interdiction de détenir des poules jusqu’à la fin de semaine. Que justice soit faite !

A propos de encrier310154 932 Articles
Je suis né en 1954. Enfant de la DASS, placé dans une famille d'accueil, j'ai dû rapidement travailler. Ce qui ne m'a pas empêcher de suivre des cours du soir et d'obtenir un DESS en sciences économiques. Parallèlement j'ai découvert le théâtre. De 1975 à 1980 j'ai travaillé le jeu d'acteur, puis les deux dernières années j'ai suivi des cours théoriques sur l'histoire du théâtre. J'ai commencé à écrire vers 16 ans, mais du fait d'un temps de travail important, je n'ai pu qu'écrire des synopsis pendant une quarantaine d'années. Depuis 2016, année de ma retraite, je les travaille.

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