saynète du quotidien, tome 3, « les maux des hommes ».
Les personnages
LA MÈRE
LE PÈRE
LE FILS
VOIX OFF
Une cuisine, une table, trois chaises. Un adolescent en costume sur son portable. Il s’assied. Son ventre gazouille. Il se lève. Ouvre le frigo.
LE FILS
J’avais oublié. Il tape sur son portable.
LA MÈRE en pyjama descend les escaliers suivit par son mari aussi en pyjama.
Pas sans moi.
LE PÈRE
Pas sans moi.
Ils s’installent tous les trois autour de la table.
LA MÈRE
Tu voulais le faire sans moi.
LE PÈRE
Sans nous.
LE FILS
Cet appli c’est moi qui l’ai découverte.
LA MÈRE sort son portable comme son mari.
En même temps que moi.
LE PÈRE
J’allais le trouver après le match.
LE FILS
Maman il faut commander aujourd’hui, il n’y a plus rien dans le frigo. J’ai faim, moi.
LA MÈRE
Je ne me souviens plus du nom.
LE PÈRE
Pour ce midi…
LE FILS
Non. Dark Kitchen.
LA MÈRE
Pourquoi toujours en anglais. Elle tape sur son portable Dark kitchen, une dizaine de sites apparaissent.
LE PÈRE regarde au dessus de l’épaule de sa femme.
Cuisine sombre. Ma chérie, j’étais très fort en anglais. Dark Kitchen veut dire « cuisine sombre ». Pour commander un repas, ce n’est pas le genre que je fréquente.
LE FILS
Papa, tu n’y connais rien. Il n’y a rien de sombre.
LE PÈRE
Il n’y a rien de clair non plus.
LE FILS
Ce sont des plateformes qui livrent sur internet.
LE PÈRE
Je préfèrerai qu’elles livrent ici.
LE FILS
Maman, tu choisis n’importe quel site, j’ai faim. Maman, tu ne réfléchis plus, tu prends n’importe quel site, tu commandes des hamburgers, ils nous les livrent en moins d’un quart d’heure et nous mangeons.
LA MÈRE
Pour le petit déjeuner, des hamburgers, c’est lourd. Pas diététique. Américain, mais pas diététique.
LE FILS
Pour vous il est sept heures du matin, pour moi…
LE PÈRE en colère.
Il est sept heures du matin, même pour un homme qui a fait la fête jusqu’à sept heures du matin.
LE FILS
Je fêtais mes seize ans.
LA MÈRE
Chérie, nous étions d’accord.
LE PÈRE
Moi aussi j’ai faim. Alors tu choisis le site que tu veux, moi je veux un café chaud avec deux croissants.
LE FILS
Je commande. Il n’y a plus de croissant.
LE PÈRE rit.
Donc tu commandes, parce que je ne suis pas difficile, tu commandes un chocolat chaud…avec deux croissants.
LE FILS
Papaaa. Tu es sourd ? Il n’y a plus de croissant. C’est encore une de tes blagues. Je commande trois petits déjeuners standards, trois hamburgers pour le déjeuner.
LA MÈRE
Sans lard pour le mien.
LE PÈRE
Avec des tranches de lard grillées pour moi. Trois. Trois tranches de lard.
LE FILS
C’est parti. Maman, carte bancaire.
LA MÈRE
Carte bancaire.
LE PÈRE
Pour des repas fantômes, combien ça va nous coûter ? Ma chérie, pour ton anniversaire…
LA MÈRE
Tu arrêtes de râler, ce n’est que de la bouffe.
LE FILS
Cent trois euros dix centimes.
LA MÈRE
Quand même !
LE PÈRE
Pour de la graisse et du sucre, c’est cher le kilo. Pourquoi…
LE FILS
Non.
LA MÈRE
Chéri, le monde ancien est fini. Tu dois l’accepter.
LE FILS
Maman a raison, tu dois l’accepter. Finis les téléphones filaires, finis les cabines téléphoniques, finis les bips, bips, bips. Papa, dans l’air du numérique…dans l’air du numérique…
LA MÈRE
Oui, dans l’air du numérique…
LE FILS
C’est le numérique qui gagne.
LA MÈRE
Surtout quand il faut manger.
LE PÈRE
Il livre quand ?
LE FILS
Qui ?
LA MÈRE
Le livreur.
LE FILS
Dans dix minutes.
VOIX OFF
Cher public, nous n’allons pas vous faire patienter dix minutes.
LA MÈRE
Une comédienne comme moi, je cherche le cachet. J’ai trouvé cette scène, je ne vais pas y passer encore dix minutes pour deux cent euros.
LE FILS
Je suis un pro. Ma phrase finale est : tiens, on a sonné, c’est le livreur.
LA MÈRE
D’accord. Il est à l’heure.
LE PÈRE
Je n’aime pas les hamburgers.
Un fantôme apporte le repas immatériel. Le fils, la mère et le père mangent du vide.
LE PÈRE
Si ce n’est pas de L’IA, c’est de la merde.

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