1+12 COUPS DE COUTEAUX

Lucie, étudiante en médecine légale, est amoureuse de Luc, un chômeur, dragueur, menteur invétéré. Il a l’habitude de trouver ses proies sur les campus des facs. Jeune, beau garçon, il n’a pas de difficulté à leur faire croire qu’il est lui-même étudiant. Quand il chope Lucie, au début, c’était pour son plaisir, mais un sentiment plus fort prend forme. Pourtant, il ne pourra pas résister aux avances de Gabrielle, étudiante en psychologie, meilleure amie de Lucie.  Ce qui n’aurait jamais dû arriver, arriva.   

Les personnages, par ordre d’entrée sur scène 

Les personnages

VOIX OFF

LUC : amoureux de Lucie.

LUCIE : amoureuse de Luc.

BRIGITTE

GABRIELLE

LE SERVEUR

LE DOCTEUR

LA BELLE-MÈRE

LE FILS

ROSA

HENRI

LE GARDIEN

LA FILLE

L’ATHLÈTE

LA CONCIERGE

Un chemin forestier. Lucie fait son jogging, lieu désert.  

VOIX OFF

Sur un écran , l’image de l’univers. L’univers c’est quoi ? Nous ne savons même pas qui il est !…l’univers !…treize milliards d’années lumières de diamètre !…enfin il pourrait être rectangulaire ! …après tout, l’univers est un inconnu. Treize milliards d’années lumières ! À comparer avec la date de naissance de la famille hominidé, neuf millions d’années, et un peu plus tard celle des Dieux. Paul Claudel peut se rechausser, son soulier, même de satin, ne va pas le faire ressurgir d’entre les morts. Messieurs, mesdames, mauvaise nouvelle, vous allez mourir. Dans quelques dizaines d’années, après votre mort, le monde qui vous aura ignoré de votre vivant,  vous ignorera pareillement. Alors stop à la grande phrase « tant

que je me souviendrais de toi, tu vivras. »La vie est un one-shoot, un one-shoot ridicule. Je me fais taper sur les doigts en régis pour avoir inventé cette introduction. Ok. Je sais. Je m’excuse de vous avoir perturbés. Vous n’avez pas payé pour entendre la voix off d’un cancéreux un peu pommé prendre des chemins de traverses qui n’ont rien à voir avec le thème du spectacle. Mais quand même un petit peu.  Ici, vous allez vivre un drame.

LUCIE

Stoppe sa course, se colle contre un arbre. J’ai envie. Un temps. Je n’en ai pas envie. Elle se claque la tête contre l’arbre.  J’ai envie. Un temps. Je n’en ai pas envie. Elle se claque la tête contre l’arbre.J’ai envie. Un temps. Je n’en ai pas envie. Elle se claque la tête contre l’arbre.J’ai envie. Un temps. Je n’en ai pas envie. Elle se claque la tête contre l’arbre. Sort de sa poche une lettre, elle la murmure. Comme une vieille chaussette !

LUC, voix off.

Chère Lucie…Je vais peut-être te rompre le cœur…

LUCIE

Me rompre le cœur ! Ça se prend pour un poète !

LUC, voix off.

Je n’ai jamais eu l’impression que tu m’appartenais.

LUCIE

Connard, je suis une femme libre.

LUC, voix off.

Je toquais à la porte de ton cœur…tu ne m’as jamais ouvert.

LUCIE

Combien tu as baisé de pouffiasses ?  Un couple libre, un couple libéré des contraintes bourgeoises. Dans la réalité, un seul était libre.

LUC, voix off.
Je te demande de ne pas chercher à me revoir. Je ne veux pas avoir de seconde chance. 

LUCIE

Je suis vraiment trop bête. Gabrielle avait raison.

LUCIE, voix off.

Blablabla.

LUCIE,

Elle regarde sa montre connectée. La tension s’affiche. Quinze-dix.  On peut dire qu’il me met la pression.  

Lucie prend sa course sur quelques mètres. S’arrête. Quelque chose la trouble. Elle avance vers ce qui semble être une fourmilière. Elle découvre un corps, face contre sol. À ses pieds un couteau. Elle regarde le corps. Elle ne le retourne pas. Lui donne un coup de pied. Le piétine. Tourne autour. Un peu perdue. Puis se ressaisit. Le regarde de nouveau. 

VOIX OFF

Un de plus. 109 par minute. 157.000 par jour. 57 millions de morts par an. Même s’il n’est pas toujours agréable d’y penser, la mort est la deuxième étape obligatoire pour nous, après la naissance. Vous n’avez pas eu peur de naître, n’ayez pas peur de mourir. Moi je dis ça parce que je serai bientôt concerné par le néant. Enfin, je crois. Oui, je me tais.

Lucie s’éloigne, revient vers le corps, se saisit du couteau avec précaution.

LUCIE

Un mètre soixante quinze environ. Habillé jeune. Un coup de couteau dans le dos.

VOIX OFF

Elle s’appelle Lucie. Interne en médecine légale.  La mort, elle s’en tape.

Lucie imagine une scène. Ils sont enlacés dans un lit. Ils viennent de faire l’amour.

LUCIE

Dis-moi que tu m’aimes. Tu as promis de le dire après cette fois-ci.

LUC

Je te le dirai. Pas encore aujourd’hui.

LUCIE

Qu’est-ce qui ne va pas avec moi ?

LUC

Tout va. Tu es merveilleuse. Ce sera pour bientôt. 

LUCIE

Tu me l’as promis en m’embrassant, tu me l’as promis en me déshabillant, tu me l’as promis pendant l’amour.

Luc reste couché dans le lit, tandis que Lucie se lève. Retour à la réalité. Elle s’adresse par moment au corps.

LUCIE

Les promesses, tu m’en as fait.

LUC, voix off.

Qui ne fait pas de promesses ? Je t’ai choisie. Un égoïste qui aime les femmes, qui en choisit une, qui devrait être flattée que je la choisisse. 

LUCIE

Je les ai crues.

LUC, voix off.

Tu es jeune, belle, intelligente, une femme parfaite que j’ai rajouté à mon palmarès. Tu as partagé ma vie, soit heureuse avec ce que je t’ai donné.

LUCIE

Tu voulais que nous vivions ensemble.

LUC, voix off.

Un moment de faiblesse.

LUCIE

Moi, je pense à toi tout le temps. J’ai toujours soif de toi, de ton corps, de ta voix…tes mimiques. Gabrielle peut dire ce qu’elle veut, tu seras à moi pour toujours.

LUC, voix off.

Toujours n’est pas dans mon vocabulaire.

LUCIE

Ton vocabulaire commence par la lettre « M », comme menteur. Toi, étudiant en littérature ! Je n’y ai jamais cru. Pas étudiant du tout. Pareil pour ton âge, un mensonge. Tes vingt-cinq ans, tu les as dépassés, j’en ai l’instinct. D’ailleurs pour une thèse…

LUC, voix off.

Possessive et jalouse, un cocktail saoulant que je supportais de moins en moins.

LUCIE

Quoi !

LUC, voix off.

Tu n’as toujours pas compris. Tu le fais exprès. Je ne supportais plus ta  jalousie intelligemment maladive.

Lucie revoit une autre scène de leur vie. Luc sort du lit. Cherche quelque chose. Revient avec un ordinateur portable. Il l’ouvre sur ses genoux.

LUCIE

Qu’est-ce que tu fais ?

LUC

Cherche un site. Or. Pas d’argent. Que de l’or pour toi !

LUCIE

Lui saute au cou. Une bague, je ne te crois pas. Tu va m’offrir une bague ?

LUC

Que penses-tu de celle-là ?

LUCIE

Je voudrais les voir toutes avant de choisir.

LUC

Ça va durer une plombe. J’ai un cours ennuyeux dans une heure. « Le théâtre antique ».

LUCIE

Alors, ce sera celle-là. Je n’avais pas regardé le prix.

LUC

Je vais devoir économiser. Disons que je pourrais te l’offrir pour Noël.

Retour à la réalité.

LUCIE

Se parle à elle-même. Il est bien mort. Pourquoi est-ce que je n’appelle pas la police ? Dans cette situation tout le monde appelle la police. Il est à demi recroquevillé. À demi allongé. Raideur banale d’un mort qui n’a pas agonisé. On pourrait même dire qu’il était heureux de mourir. Comment peux-tu dire ça, tu n’as même pas vu son visage ? Je ne veux pas voir son visage. Tu devrais. Il est très bien comme il est. D’ailleurs la police interdit qu’on touche un cadavre quand on en trouve un.   Alors téléphone. J’ai décidé de ne pas téléphoner. De le laisser là. Je ne me demande pas le pourquoi de ton choix. C’est comme çà. Il est allongé dans une flaque de sang. Le couteau perpendiculaire au corps. Ce ne sera pas un fait divers, seulement un disparu de plus si je n’en parle pas…Elle s’assied et joue des jambes comme une enfant. J’ai eu une enfance heureuse. Papa bien. Maman bien. Un frère aussi. Elle l’imagine devant elle. 

LUC

Tu n’étais pas vierge.

LUCIE

Ma virginité, je l’ai perdu avec un tampon périodique. Tu sais que ces pénis en tissu absorbent le sang.

LUC

Arrête s’il te plaît.

LUCIE

Tu ne m’as jamais crue. Il fallait le dire au premier rendez-vous que tu étais obsédé par la virginité.

LUC

Idiote ! Parce que tu m’as menti plus d’une fois.

LUCIE

Quand…dis-moi quand ? Quand ! Quand !

VOIX OFF

Donc la mort. Une fois mort, ce qu’il se passe après pour notre corps est relativement fascinant…âme sensible n’écoutez pas…assez dégoûtant pour ceux qui vivent dans le confort de l’ignorance. Pour les gens qui passent du temps devant des séries policières et hospitalières, vous connaissez déjà quelques éléments de la mort. Bouchez-vous les oreilles pour les autres. La rigidité cadavérique par exemple. De Colombo à Véra en passant par les enquêtes de Murdoch , celles de Monk, cette expression est dans toutes les mâchoires des médecins légistes comme les charmantes Alexandra Ehle ou Julia Ogden. La rigidité cadavérique, même pas peur. Ce n’est qu’une infime partie de ce qui se passe après un décès. Je veux bien vous en faire un petit récapitulatif. Je ne crois pas que ce sera possible.  La future médecin légiste va le faire mieux que moi. 

LUCIE,

 Revient au réel. Un coup de couteau. En quelques secondes, sa vie s’est arrêtée comme le pompage du sang par le cœur et tout le tintouin. Elle se saisit du couteau qui était près du  corps.  Un vrai couteau de boucherie.  Vu le travail qu’il a fait sur ce bonhomme, il doit être bien affûté.  Tout d’abord, dans les premières secondes l’activité cérébrale s’arrête. Puis la température corporelle commence à baisser. Elle passe progressivement de 37 °C à la température ambiante. Si la peau se refroidit vite, ce n’est pas le cas de l’intérieur du corps. La vitesse de refroidissement est estimée à environ 1 °C par heure pendant les 24 premières heures. C’est notamment grâce à ce phénomène que nous arrivons à estimer l’heure des décès. En effet, selon les conditions environnementales et la température du corps lorsqu’il est découvert, il est possible de calculer le temps qu’il a fallu pour que la température baisse, donc on a une indication sur l’heure de la mort.  Un temps. Ohé du mort, tu n’as pas d’âme ! Un truc chrétien. Un truc crétin. J’avais envie de faire encore ce jeu de mots. Si c’est un jeu de mots. Un temps.. Mon existence se résume à moins de dix personnes. Gabrielle dirait que je ne peux pas dire ça, simplement pour être solidaire avec le reste de l’humanité. Demain, quand je vais ouvrir un cadavre, je vais réfléchir à ça : combien de personnes pensent à lui ? Elle recouvre le cadavre et le couteau de branchages.

VOIX OFF

Quelques minutes plus tard, les cellules de la peau commencent à mourir à cause du manque d’oxygène. Elles commencent à s’assécher et à tomber. C’est à ce moment que commence le processus de putréfaction : la décomposition de la matière organique par des champignons et des bactéries.

Dans une pizzeria. Au bar. Arrive Brigitte. Elle embrasse Luc, il se laisse faire.

BRIGITTE

Tu veux m’inviter à manger, c’est gentil.

LUC

Qu’est-ce que tu fais là ?

BRIGITTE

Tu es toujours amoureux de moi ?

LUC

Nous avons rompu.

BRIGITTE

Pour moi, c’est oublié. J’ai oublié la rupture. 

LUC

Depuis quelques jours, je fréquente une autre femme. Elle ne va pas tarder. Je ne voudrais pas qu’elle te voit. 

BRIGITTE

Au serveur. Une bière, s’il vous plaît.

LUC

Tu vas te montrer raisonnable, ne pas faire de scandale.

BRIGITTE

Pourquoi je ferais ça ? Tu es tordu. Je sais très bien que nous sommes toujours ensemble. Le fait de te trouver dans notre pizzeria préférée n’est pas dû au hasard, comme tu oses le prétendre.

LUC

Je ne t’aimais pas. Nous, c’était ton illusion. Il faudra te le dire combien de fois.

BRIGITTE

Je ne suis pas une femme jalouse. Tu veux t’envoyer en l’air avec des putes, fais-le. Je sais que tu me reviendras toujours.  

LUC

Ce n’est pas une pute. C’est une femme belle, intelligente. Notre rupture a été nette. Pour moi, tu es du passé.

BRIGITTE

Le serveur lui sert la bière. Elle lui jette la bière au visage. Au serveur…Ce connard paiera.  Elle sort.

Luc va dans les WC s’arranger, stoïque. Quand il revient des WC, Lucie l’attend.

LUCIE

Tu empestes. Ironique. Tu t’es saoulé ?

LUC

Je buvais une bière en t’attendant, quelqu’un m’a bousculé. Voilà ! Au serveur.  J’ai réservé une table pour le déjeuner. Près de la fenêtre. Le serveur les conduit. Tu veux prendre un apéritif ?

LUCIE

Un muscat.

LUC

C’est une boisson de grand-mère.

LUCIE

J’aime bien.

LUC

La même chose.

LUCIE

Une boisson de grand-père. Elle sourit. 

LUC

Tu as de la répartie. 

LUCIE

Je tiens de ma mère. À la maison, elle tient bien son petit monde.

LUC

Personne ne m’a encore apprivoisé.

LUCIE

Le serveur se rapproche pour la commande. Une moyenne chèvre-miel.

LUC

Une moyenne orientale. Voilà, je voudrais qu’on sorte ensemble.

LUCIE

C’est ce qu’on fait maintenant il me semble.

LUC

Tu m’as compris. Je voudrais qu’on aille plus loin.

LUCIE

Pour toi, sortir avec une fille, c’est au du bout, c’est coucher.

LUC

Pas que. Tu simplifies. Mais oui, sans hypocrisie, ça devrait nous amener à ça.

LUC

À ça !

LUC

À s’aimer. Tu m’as parfaitement compris.

LUCIE

Je ne sais rien de toi.

LUC

Pose une question, je te répondrai.

LUCIE

Tu fais quoi dans la vie ?

LUC

Je t’ai déjà répondu. Comme toi, étudiant. En littérature. En littérature moderne. Troisième année. À la fac, en centre ville.

LUCIE

Tu serais plus jeune que moi ? J’ai vingt huit ans.

LUC

Hésitant. Vingt-cinq.

LUCIE

Tu loges où ? Je ne t’ai jamais vu au CROUS.

LUC

La fac de lettres, ce n’est pas la porte à côté. J’ai un T2 avenue Garibaldi. Mes parents ont les moyens. Et toi ?

LUCIE

Dans un studio près de la fac.

LUC

C’est confortable.

LUCIE

Hormis des mouches l’été, quelques fourmis, une ou deux araignées, je ne suis pas trop dérangée. Le prix du pas chère. 

LUC

C’est quoi exactement la médecine légale ?

LUCIE

Je t’ai déjà un peu expliqué. Je ne voudrais pas que tu fasses des mauvais rêves.

LUC

Aucun problème de sommeil, je dors aussi bien qu’un mort. 

LUCIE

Exactement ça. Mon travail, ce sont les morts. Un long silence. Je veux être certaine d’être la seule.

LUC

La rupture avec mon ex  a été franche. Nous sommes restés copains…copines. Pas d’embrouille.   

LUCIE

Elle s’appelait comment ?

ETC

A propos de encrier310154 932 Articles
Je suis né en 1954. Enfant de la DASS, placé dans une famille d'accueil, j'ai dû rapidement travailler. Ce qui ne m'a pas empêcher de suivre des cours du soir et d'obtenir un DESS en sciences économiques. Parallèlement j'ai découvert le théâtre. De 1975 à 1980 j'ai travaillé le jeu d'acteur, puis les deux dernières années j'ai suivi des cours théoriques sur l'histoire du théâtre. J'ai commencé à écrire vers 16 ans, mais du fait d'un temps de travail important, je n'ai pu qu'écrire des synopsis pendant une quarantaine d'années. Depuis 2016, année de ma retraite, je les travaille.

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