théâtre court.

Les personnages
LE PÈRE
UN VENDEUR, le premier et le deuxième
LE FILS
Le père entre avec le fils qui est habillé très étrangement, mi-garçon mi-fille, dans le magasin.
LE PÈRE, à son fils.
Tu as eu un vingt à l’école, je te l’avais promis, tu peux choisir le téléphone que tu veux.
LE VENDEUR
Bonjour. C’est votre fils.
LE PÈRE
Il ne me ressemble pas. Comment avez-vous deviné ?
LE VENDEUR
Un adulte rentre avec un enfant, j’imagine qu’ils sont parents, en l’occurrence ici, un père et un fils.
LE PÈRE
Parce que vous avez deviné que c’est un garçon.
LE VENDEUR
Il aurait pu être une fille, dans ce cas-là je me serai trompé.
LE PÈRE
Depuis que sa mère est partie il veut s’habiller seul.
LE VENDEUR
Mes condoléances, je ne savais pas.
LE PÈRE
Vous avez perdu quelqu’un ? Vous dites « mes condoléances », « mes », les vôtres, moi je ne peux pas dire « mes condoléances » puisque ce sont les vôtres.
LE VENDEUR
Je vous dis mes condoléances par rapport à votre femme qui est partie.
LE PÈRE
Elle n’est pas morte, elle est partie avec mon meilleur ami, qui est encore aujourd’hui mon meilleur ami. Un vrai salaud.
LE VENDEUR
Vous êtes ici pour…
LE PÈRE
Il a eu vingt à l’école alors je l’autorise à choisir un téléphone.
LE VENDEUR
Vingt en quelle matière ? Je vous demande ça parce que mon fils aussi est un très bon élève.
LE PÈRE
En gymnastique. Il a réussi une roulade arrière et hop, de suite vingt. Les jours précédents il avait eu de suite zéro en Français, zéro en mathématique, et un en géographie parce qu’il ne se perd pas quand il rentre chez nous à pied de l’école. Faut dire que nous habitons en face de l’école. Dix mètres à tout casser. En fait c’est un crétin qui s’ignore. Je l’encourage…pas facile…il est vraiment atteint.
LE VENDEUR
Pour le mobile ?
LE PÈRE
Quel mobile ?
LE VENDEUR
Le téléphone.
LE PÈRE
Oui, je lui ai dit de choisir un téléphone, pas un mobile.
LE VENDEUR
Un téléphone mobile quoi !
LE PÈRE
Pas mobile, seulement un téléphone. Si vos téléphones sont mobiles ce n’est pas étonnant que vous les enfermiez à clé dans des vitrines.
LE VENDEUR
Ils ne sont pas mobiles dans le sens de bouger. Dans les vitrines ils ne bougent pas
LE PÈRE
Alors pourquoi vous les appelez mobiles s’ils ne bougent pas ?
LE VENDEUR
Mobiles parce que les clients peuvent les prendre avec eux quand ils se déplacent. Ce sont les clients qui sont mobiles.
LE PÈRE
Alors appelez vos clients des mobiles et non des clients, ce serait plus logique. Montrez-moi celui-là. Le vendeur lui montre le téléphone. Il n’y a pas de file à vos téléphones.
LE VENDEUR
Ils sont portables.
LE PÈRE
Un téléphone ne pèse pas lourd, il est toujours portable. Vous connaissez des téléphones qui ne sont pas portables ?
LE VENDEUR
Pas à ma connaissance. Celui-là doit peser à tout casser deux cents grammes.
LE PÈRE
Je ne vous demande pas de le casser.
LE VENDEUR
Je n’ai aucune envie de casser quoi que ce soit. Ici nous ne vendons que du neuf. Avec humour. Comme vous pouvez le remarquer même nos prix ne sont pas cassés.
LE PÈRE, soupçonneux.
Vous prétendez, si vous le vouliez vraiment, vous prétendez pouvoir casser un prix. Montrez-moi pour voir ! Par exemple celui-là. Deux cents euros. Cassez-le ?
LE VENDEUR
Je n’ai pas le pouvoir de baisser le prix.
LE PÈRE
Je ne vous demande pas de le baisser mais de le casser. Allez-y ! J’attends. Je le savais bien que vous ne pouviez pas casser un prix. Personne ne le peut. Des balivernes, comme mobile et portable.
LE VENDEUR
Hormis vous, je vous assure que nos clients comprennent quand je parle de mobiles.
LE PÈRE
Je ne sais pas s’ils le comprennent, en tout cas il n’y a pas grand monde dans votre boutique. Un conseil, oubliez le mot mobile et dite seulement « téléphone ». Ils reviendront.
LE VENDEUR
Beaucoup de clients désignent le téléphone par mobile alors si j’oublie le mot je ne pourrais pas comprendre ce qu’ils cherchent. Quand ils reviendront dans la boutique.
LE PÈRE
Mettez un panneau sur votre devanture en précisant que dorénavant vous ne vendrez que des téléphones, comme ça vos clients ne vous demanderont que des téléphones. Un mot un produit, c’est plus simple.
LE VENDEUR
Évidement c’est plus simple pour les gens simples.
LE PÈRE
Comme vous dites.
LE VENDEUR
Je me parlais à moi.
LE PÈRE
À moi ?
LE VENDEUR
Pas à toi mais à moi.
LE PÈRE
Jeune homme, pas de familiarité, j’ai beau ne pas aimer le football, je veux qu’on me respecte.
LE VENDEUR
Je crois que votre fils a choisi. Pourquoi est-ce qu’il fait une roulade ?
LE PÈRE
Il est heureux. C’est grâce à ce geste qu’il a eu vingt. Le fils fait encore une roulade.
LE VENDEUR
Il est vraiment très heureux.
LE PÈRE
Monsieur a compris, tu peux t’arrêter. Monsieur a compris. Il a un truc dans la tête qui le dérange.
LE FILS
Je suis content j’ai eu vingt.
LE VENDEUR
Tu es en quelle classe ?
LE FILS
Au CP ?
LE VENDEUR
Comme mon fils. Mon fils est plus petit.
LE PÈRE
Votre fils aussi a eu vingt en gymnastique ?
LE VENDEUR
En Français.
LE PÈRE
Il est Français.
LE VENDEUR
Nous sommes Français depuis toujours.
LE PÈRE
C’est plus facile d’avoir vingt en Français quand on est Français depuis toujours. Mon fils a eu vingt en gymnastique sans être gymnaste. C’est tout de même extraordinaire pour un enfant qui ne sait ni lire ni écrire.
LE VENDEUR
Vous êtes de quelle origine ?
LE PÈRE
Français du côté de ma mère depuis vingt générations et Français du côté de mon père depuis seize générations. Un déséquilibre ancestral, vingt du côté de ma mère seize du côté de mon père, qui peut expliquer pourquoi à douze ans il a le vocabulaire d’un retardé. Un crétin.
LE VENDEUR
Mon petit, tu as choisi quel téléphone ? Il le montre du doigt. Celui-là. Non. Celui-là.
Non plus. Le blanc. Mets ton doigt au-dessus que je puisse le voir.
LE PÈRE
S’il met le doigt dessus vous ne verrez rien. Fiston tu ne mets pas ton doigt dessus mais au-dessus. Il met son doigt dans la narine du vendeur. Pas dans le nez de monsieur, au-dessus. Tu comprends ? Par dessus sans le « par ». Dessus.
LE VENDEUR
Je vais ouvrir la vitrine ce sera plus simple. Il cherche la clé.
LE PÈRE
Vous ne trouvez pas la clé. Elle est peut-être mobile ?
LE VENDEUR
Je vais la trouver. Le père lui tend une clé. Elle est accrochée à son pantalon par un ressort. Ce n’est pas la bonne clé.
LE PÈRE
C’est la bonne clé pour rentrer chez moi.
LE VENDEUR
Pour rentrer chez vous peut-être, pas pour ouvrir la vitrine.
LE PÈRE
Je ne tiens pas à rentrer dans la vitrine.
LE VENDEUR
Alors pourquoi vous me tendez votre clé ?
LE PÈRE
Pour rendre service.
LE VENDEUR
Là voilà ! Il ouvre la vitrine. Tu peux prendre le téléphone qui te plait.
LE PÈRE
Vous lui donnez le téléphone ?
LE VENDEUR
Il peut le prendre, il vous le donne et vous vous payez. Il regarde le prix.
LE PÈRE
J’ai dit qu’il pourrait choisir un téléphone, pas que je le lui achèterai.
LE VENDEUR
Si vous ne l’achetez pas, il ne pourra le prendre.
LE PÈRE
S’il le prend et qui vous le rend aussitôt, je ne le paierai pas.
LE VENDEUR
Vous êtes un malin.
LE PÈRE
Je ne suis peut-être pas Français depuis toujours mais je ne suis pas du genre à être roulé. Par curiosité il vaut combien.
LE VENDEUR
Cent cinquante euros.
LE PÈRE
Cent cinquante euros pour un jouet !
LE VENDEUR
Ici nous ne vendons pas de jouet.
LE PÈRE
Vous en êtes certain ?
LE VENDEUR
Vous êtes dans un magasin de mobiles portables.
LE PÈRE
Inutile de vous énervez. Un vendeur doit avoir un peu de psychologie. Vous auriez pu deviner que je n’allais pas lui acheter un vrai téléphone pour avoir réussi une roulade. Faut être débile pour croire ça. Monsieur, je crois que vous n’avez rien à faire dans le commerce. Rien du tout. Mais alors rien. Sur ces mots, viens fiston, on va en face, tu pourras choisir un jouet.
Le père et le fils traversent la rue et rentrent dans un magasin de jouets.
LE VENDEUR
Bonjour monsieur, bonjour jeune homme. Vous désirez.
LE PÈRE
Que nous soyons clairs entre nous, mon fils sait faire des roulades, il aime les téléphones qui ne sont pas mobiles. Il n’est pas assez fort pour soulever un téléphone non portable, donc il doit être léger.
LE VENDEUR
Portable.
LE PÈRE
Pourquoi portable ? J’ai dit léger.
LE VENDEUR
S’il est léger il est portable.
LE PÈRE
Il n’y a pas à dire les commerçants disent les même choses. Donc, où sont vos téléphones.
LE VENDEUR
Vous trouverez des téléphones dans les jouets premiers âges.
LE PÈRE
Qu’est-ce que vous entendez par premiers âges ?
LE VENDEUR
Quel âge à votre fils ?
LE PÈRE
Si le premier âge c’est un an, il a eu douze fois le premier âge.
LE VENDEUR
Il est trop vieux pour un jouet premier âge.
LE PÈRE
Vieux, lui ! Qu’est-ce que vous pensez de moi ?
LE VENDEUR
Vous êtes un adulte, je ne vous vois pas jouer avec un téléphone.
LE PÈRE
Vous ne pouvez pas me voir jouer avec un téléphone puisque je n’en ai pas.
LE VENDEUR
Vous voulez que votre fils en ait un.
LE PÈRE
Je lui demande de choisir un téléphone, ce n’est pas pour ça que je vais lui en acheter un.
LE VENDEUR
Nous vendons des jeux pour adultes. Le père le regarde fixement. Pourquoi vous me regardez avec vos yeux ?
LE PÈRE
Ce sont les seuls que j’ai. Ils sont marron. Comme des marrons. Des jeux pour adultes !
LE VENDEUR
Nous avons un large choix de jeux de société.
LE PÈRE
Je ne vis pas avec la société, seulement avec mon fils.
LE VENDEUR
Le jeu de dames se joue à deux.
LE PÈRE
Je ne suis pas né d’hier, je sais que le jeu de dames se joue à deux, comment croyez-vous que ma femme a accouché de ce crétin ?
LE FILS
J’ai choisi ce téléphone.
LE PÈRE, il l’inspecte dans tous les sens.
Il a un fil, c’est un vrai téléphone.
LE VENDEUR
C’est un faux.
LE PÈRE
Quoi ! Pourquoi vendez- vous des téléphones qui sont faux ?
LE VENDEUR
Nous ne vendons que des jouets.
LE PÈRE
Des faux jouets.
LE VENDEUR
Des vrais jouets.
LE PÈRE
Alors pourquoi dites-vous que ce téléphone est un faux.
LE VENDEUR
Ce n’est pas un vrai téléphone mais un vrai jouet.
LE PÈRE
Je suis certain qu’il y a embrouille sous roche.
LE VENDEUR
Ce jouet est une imitation d’un vrai téléphone.
LE PÈRE
Où est-ce que je pourrais trouver le vrai téléphone ?
LE VENDEUR
En face. Tenez, justement il change de pancarte. Il lit. « Ici vente exclusive de téléphone ».

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