SCÈNES

Une sélection parmi les 535 écrites à ce jour pour « Le théâtre court ».

LA COUR

LES PERSONNAGES

L’ÉDUCATEUR

PATRICIA

ANDRÉE

CATHIE

BETTY

JEANNE

LE SPECTATEUR

BERNARD

Une cour. Au milieu un banc. Sur le banc un homme, l’éducateur. Derrière lui une fille valise au pied attend.

L’ÉDUCATEUR

Patricia, que fais-tu là plantée dans la cour de récréation ?

PATRICIA

J’attends après mon train, monsieur l’éducateur.

L’ÉDUCATEUR

Es-tu certaine qu’un train va passer par ici ?

Andrée traverse la cour avec une porte de boîtes aux lettres sur le dos.

L’ÉDUCATEUR

Bonjour Andrée.

ANDRÉE

Bonjour monsieur l’éducateur.

L’ÉDUCATEUR, voit Andrée porter sur son dos une porte de boîtes aux lettres.

Que fais-tu avec cette porte sur ton dos. Surtout qu’elle doit être très légère.

ANDRÉE

Légère !

L’ÉDUCATEUR

C’est une porte de boîtes aux lettres…

ANDRÉE

…qui a avalé beaucoup de lettres. Patricia je constate que ton train est encore en retard ?

PATRICIA

Pourquoi tu portes une porte ?

ANDRÉE

La porte c’est pour l’échanger contre une boîte d’allumettes qui ne proviendrait pas du café de la poste.

L’ÉDUCATEUR

Ta fameuse collection de boîtes d’allumettes ! Vous savez vous deux que le feu est interdit dans cet établissement à moins qu’il ne provienne du café de la poste. Donc ma petite Andrée, si tu veux faire du feu, je t’échange ta porte contre mon briquet. Qui vient du café de la poste. Donc qui est autorisé dans notre établissement.

ANDRÉE

Que voulez-vous que je fasse avec votre briquet électrique ? Je collectionne les boîtes d’allumettes et rien d’autre.

L’ÉDUCATEUR

Le briquet électrique a les mêmes fonctions que les allumettes, et tu auras l’avantage d’avoir du feu pour l’éternité, tant que le briquet sera en état de fonctionner, évidemment.

ANDRÉE

Ça ne me servirait à rien d’avoir du feu pour l’éternité puisque je suis vouée à mourir dans cinquante ans ou moins. Et puis si j’échange une porte contre des allumettes, ce n’est pas pour avoir du feu, c’est pour pouvoir échanger les allumettes contre une boîte de haricots verts.

L’ÉDUCATEUR, étonné.

Pourquoi des haricots verts ?

ANDRÉE

Parce qu’aujourd’hui c’est raciste de dire haricots rouges. À cause des peaux rouges.

L’ÉDUCATEUR

Pas de problème, ils sont tous morts.

ANDRÉE

Alors je dirai haricots verts parce que comme je ne les mangerai pas tout de suite…le temps qu’ils mûrissent.

L’ÉDUCATEUR

S’ils sont dans la boîte, c’est qu’ils sont déjà mûrs.

ANDRÉE

Comment pourriez-vous le savoir puisque la boîte est fermée ?

L’ÉDUCATEUR

Je le sais parce qu’un industriel ne mettrait pas des haricots verts pas mûrs dans une boîte.

ANDRÉE

Ne mêlez pas les industriels, ce sont des innocents. Je ne vous écoute plus. L’ÉDUCATEUR

Andrée, tu devrais faire preuve de maturité.

ANDRÉE

Comme vous ?

L’ÉDUCATEUR

Parce que tu trouve que je suis… mâture ?

PATRICIA

J’ai couché avec vous, j’ai pu juger, vous êtes mûr.

ANDRÉE

Pour que je puisse vous répondre il faudrait que vous teniez cette porte. Elle lui donne la porte. Elle porte un sifflet à sa bouche, elle siffle.

L’ÉDUCATEUR

Que fais-tu là ?

Une aubergine arrive.

ANDRÉE

Il a volé la porte de ma boîte à lettres, celle qui me permettait de correspondre, via les égouts, avec ma famille.

L’ÉDUCATEUR

Jamais je n’ai mis les pieds dans cette boîte de strip-tease. Menteuse !

L’AUBERGINE

Je ne suis peut-être qu’une aubergine mais j’ai un cerveau. Vous la tenez pourtant avidement cette porte ! Il ne sera pas difficile de montrer qu’il y a autant d’empreintes sur cette porte que de trous de vers dans la charpente de l’église. .

L’ÉDUCATEUR

Je ne vais que très rarement dans cette boîte. C’est cette fille qui m’a obligé à la prendre pour qu’elle puisse me montrer que je suis un homme mûr.

Andrée sort de sa poche un hochet et une sucette.

L’AUBERGINE

Vous prêtez un acte aussi infâme à cette sœur. Regardez, l’innocence se lit dans ce hochet et dans la manière qu’elle a de l’agiter. Regardez ses yeux !

ANDRÉE, à l’Aubergine.

Je te donne une sucette.

L’AUBERGINE

Saligot ! Au commissariat, et toi ma petite reste bien sage. J’espère pour vous que cette petite n’a pas été traumatisée. Vous voulez peut-être que ça soit moi qui porte la porte !

L’ÉDUCATEUR

Dis-lui, dis-lui que je n’ai jamais volé cette porte. Andrée, je t’en supplie.

L’aubergine emmène l’éducateur.

ANDRÉE

Patricia, tu attends quoi ?

PATRICIA

Le train.

ANDRÉE

Nous sommes dans une cour.

PATRICIA

D’accord, tu me le signales dès qu’il aura l’autorisation de traverser la cour.

ANDRÉE

Je ne veux pas être happée par le train. Où sont les rails ?

Entre l’éducateur un vélo à la main.

L’ÉDUCATEUR

L’aubergine était carrément épluchée, folle en plus. Quand je lui ai dit que j’étais allergique à la salade niçoise, elle m’a emmené au deuxième étage de la Tour Eiffel. Moi, j’avais pris le terme « salade niçoise » dans son sens symbolique, non seulement aquatique comme elle l’aura sûrement comprise cette représentante de leur loi. Heureusement que j’avais un parachute et que j’aie pu fuir en vélo.

Depuis quelques instants est entrée une fille avec dans les mains un gâteau avec cent bougies. Elle s’approche de L’éducateur.

CATHIE

Joyeux anniversaire monsieur l’éducateur.

L’ÉDUCATEUR

Ô Cathie, il ne fallait pas. Il est merveilleux. Il compte les bougies Une, deux, trois …trente et une, trente-deux,…et…cent. Je suis si vieux que ça ? Comme le temps passe !

CATHIE

Il ne manque pas une seule bougie. Maintenant faut les souffler.

L’ÉDUCATEUR, vers le ciel.

Éteignez s’il vous plaît.

Noir. Grand bruit. Passage d’un train. L’éducateur souffle les bougies.

L’ÉDUCATEUR

Vous pouvez rallumer. Tu as entendu le bruit ?

CATHIE

C’est le train de Patricia qui est passé.

L’ÉDUCATEUR

Un peu à l’avance. Encore un peu on se faisait écraser. Il a volé mon vélo. Sauvage ! Qu’il est beau ! Merci, ô merci Cathie.

CATHIE

Coupez-le maintenant.

L’ÉDUCATEUR

On oserait à peine y toucher. Veux-tu ce morceau ?

CATHIE

Non merci, j’ai vu comment il avait été préparé.

L’ÉDUCATEUR

C’est quoi ça ?

CATHIE

Je ne vais pas vous le dire, je ne veux pas que vous vomissiez. 

L’ÉDUCATEUR

Ne soyons pas égoïstes, je vais garder des larges morceaux pour ma femme et mes gosses.

CATHIE

Maintenant faut que je retourne en classe. Nous apprenons comment faire avec des restes de poulet un canard à l’orange. Au revoir monsieur l’éducateur, joyeux anniversaire.

L’ÉDUCATEUR

Au revoir Cathie, merci encore. Brave petite quand même.

Jeanne passe.

L’ÉDUCATEUR

Bonjour Jeanne.

JEANNE

Monsieur, je ne vous parle pas.

L’ÉDUCATEUR

Pourquoi ?

JEANNE

Monsieur, je ne vous parle pas.

L’ÉDUCATEUR

Serais-tu fâchée ? Jeanne reste muette. Serais-tu muette ? Un instant. C’est vrai que tu es une fille qui parle peu.

JEANNE

En effet, je parle peu, je ne vous parlerai jamais, même si vous restiez le seul être humain sur cette terre après que la guerre, qui ne manquera pas d’avoir lieu, eut lieu. Vous pourriez me supplier à genoux et les bras en croix que je ne vous donnerai pas la confession, ni même le dernier sacrement de l’amant pleurant prés de sa belle à la fontaine aux mille plaisirs à Péronne ou à Venise, ou ailleurs, sous les ponts de Paris avec les odeurs qui désherberaient même les pelouses amazoniennes, là où je n’ai jamais mis les pieds. Surtout qu’on ne me dise pas que les boas sont plus beaux que  la Renault TL, car dans un accident d’automobile mieux vaut avoir une voiture qu’un boa tout juste bon à ramper dans la fange immonde de ce monde qui se décompose par les coups successifs de la sécurité sociale mais aussi du prix, hors prix, des boîtes de haricots verts. Un instant. Même si les agriculteurs font beaucoup d’efforts pour rendre ce légume accessible aux esquimaux. Monsieur, je ne vous parlerai plus jamais, jamais. Elle sort.

Andrée traverse la cour tout en parlant dans un micro.

L’ÉDUCATEUR

Andrée veux-tu venir ici ? N’aie pas peur, je ne te taperais pas.

ANDRÉE, qui tient un micro.

Vous ne m’en voulez plus pour la porte ?

L’ÉDUCATEUR

Mais non, la porte est en sécurité. Je l’ai mise dans un water-closet qui en manquait totalement d’où les fortes poussées d’hémorroïdes que cela provoquait chez les incontinents.

ANDRÉE

Pour le facteur ?

L’ÉDUCATEUR

Il fera avec, enfin sans. Que fais-tu avec ce micro ?

ANDRÉE

J’envoie des messages à la NASA.

L’ÉDUCATEUR

Un V3 ! Tu es un agent secret alors ? Un temps. Mais un micro ne peut pas envoyer de message à moins qu’il ne soit relié à un émetteur.

ANDRÉE

Vous, vous le savez que ce n’est qu’un micro, la NASA, l’ignore. Et tant qu’elle ne le saura pas, elle acceptera mes messages.

L’ÉDUCATEUR

Tu veux un morceau de gâteau ?

ANDRÉE

Je préfère le sexe, le gâteau ça me va aussi. Vous y avez à peine touché. L’ÉDUCATEUR

Moi aussi je préfère me sacrifier, faire plaisir aux autres.

ANDRÉE

Tiens, voilà Betty. Elle appelle. Betty !

Betty tient un réveil dans la main droite, et de la main gauche elle prend son pouls.

L’ÉDUCATEUR

Combien ?

BETTY

Cinq battements à la minute.

Andrée et l’éducateur sortent cinq euros chacun de leurs poches et les lui donnent.

L’ÉDUCATEUR

Voilà les cinq euros.

ANDRÉE

À prendre son pouls, ça rapporte.

BETTY

Maintenant je vais faire le coup à ceux-là. Elle se dirige vers un spectateur. Vous avez compris le jeu.

LE SPECTATEUR

Moi ?

BETTY

Qui voulez-vous que ce soit ? Je reprends. Vous me demandez « combien », je réponds un chiffre et vous me donnez en argent sonnant et trébuchant le chiffre correspondant. D’accord ! Elle prend son pouls. Quatre-vingt-trois.

LE SPECTATEUR

Je n’ai pas dit combien.

BETTY

Alors dites-le.

LE SPECTATEUR

Je ne suis pas médecin.

BETTY

Les cerveaux ne sont pas donnés à tout le monde. Je prends votre pouls, vous me demandez combien, je vous donne un chiffre et vous me donnez en argent le chiffre correspondant. C’est clair ? Je reprends. Au public. Nous, les acteurs, nous sommes mal payés, alors nous devons trouver des astuces. Elle lui prend son pouls. Quatre-vingt trois.

LE SPECTATEUR

Je n’ai pas de monnaie, je ne savais pas. Quand je suis sorti ce matin de chez moi, je savais que j’allais finir ici, je n’y ai pas pensé. Mais j’ai cent euros.

BETTY

Donnez-les-moi. Je vous rendrai la monnaie pour les fêtes de la sainte glinglin à Chalons.

LE SPECTATEUR, à Andrée.

Vous auriez de la monnaie sur cent euros ?

ANDRÉE

Je dois vérifier. Elle sort une tirelire, la secoue. À l’oreille, je dirai oui.

BETTY

Donnez-la-moi. Voici, sur cent euros vous me devez quatre-vingt-trois. Donc cent moins quatre-vingt-trois ça fait dix-sept. Vous me devez encore dix-sept euros.

LE SPECTATEUR

Vous en êtes certaine ?

BETTY

Je sais compter.

LE SPECTATEUR

Gardez la monnaie.

BETTY

Comme il se doit. À Andrée. Si mes comptes sont exacts vous me devez treize euros.

L’ÉDUCATEUR

Arrêtez, j’ai mal à la tête.

Betty revient sur scène, Andrée reprend son micro.

ANDRÉE, à son micro.

Ici « Tango Charlie ». Panique à la bourse des valeurs françaises.

Andrée sort de scène en répétant ce message.

L’ÉDUCATEUR, sort de scène.

Ô ma tête, ô ma tête.

BETTY

Votre gâteau monsieur l’éducateur. Qu’est-ce qui se passe ? Il y a une mouche qui a bouffé votre gâteau, et qui est…ce n’est pas possible. Elle prend le pouls de la mouche. Elle est morte. Traverse la scène un homme avec une jambe bois sur l’épaule. Nous sommes vraiment tous handicapés. C’est mon Johnny.

BERNARD

Je m’appelle Bernard, je suis un sosie de Johnny, que St-Bart soit avec lui.

BETTY

Vous lui ressemblez tellement.

BERNARD

Quand on est jeune il vaut mieux ressembler à une idole qu’être soi-même. Pour vous dire, je ne fais rien de ma vie. Je n’arrive pas à chanter dans le métro, il y a trop de Polnareff.

BETTY

Si je ferme les yeux, vous pouvez me chanter la plus grande chanson de « NikeTonPère ».

BERNARD

Évidemment. C’est plus un poème qu’une chanson, je vais vous la réciter. C’est un modèle pour notre jeunesse. Je suis fier de pouvoir vous réciter ce poème. Je vais vous le réciter. C’est un texte engagé. L’engagement du texte c’est de tout dégager, la police, la justice, la famille, pas Dieu. Son nom d’artiste est  « NikeTonPère », Père sans référence à Dieu le père. Je commence. L’action se situe en banlieue. La banlieue c’est mieux pour revendiquer contre. Je commence.

« Non, je ne regrette rien que les frites du 59,

Et la mayonnaise de Tourcoing

Chauffez, chauffez vos gueules, vos gueules malades,

Vomissez sur les trottoirs

Que les 93 sortent du flot

Que les 93 donnent des claques

Pas de Trac,

Des claques aux keufs… »

BETTY

Continuez, l’asile mérite ça.

BERNARD, il reprend.

« Vas Momo, brule le frelot

Met z’y le feu au bucher

Que se crame, sa crame, crame

Pour la came, came, came,

Gueule, gueule, gueule le sorcier

Qu’il la ferme. »

Chantez c’est mieux mais je n’ai pas de voix. Il y a un refrain. Enfin je ne sais pas trop si je peux dire refrain. Je continue. 

« Non, je ne regrette rien que les frites du 59,

Et la mayonnaise de Tourcoing

Y a plus de champ que des patates,

Entassées dans des cages, où sont les poules,

Ma musique ce s’ra de la bombe

Encaisse-là et crève putain de charnier… »

J’ai un trou.

BETTY

Les Français méritent bien que vous finissiez.

BERNARD

Je me souviens

« Non, je ne regrette rien que les frites du 59,

Et la mayonnaise de Tourcoing

Meugle, vole, beugle,

La basse-cour est sur le trottoir

Balance-ton porc et crève Paname

Y-a plus de connexion. »

Voilà, c’est fini.

BETTY

Oui, c’est fini ?

CHEZ MON ONCLE

Les personnages

L’ONCLE

LE FILS

LA TANTE

Un homme frappe à la porte d’une maison.

L’ONCLE

Qui est là ?

LE FILS

C’est ton neveu.

L’ONCLE

Quel neveu ?

LE FILS

C’est moi.

L’oncle ouvre prudemment la porte.

L’ONCLE

Donne-moi ta carte d’identité pour voir si tu es vraiment mon neveu. Tu es le fils de mon frère ?

LE FILS

Comme c’est écrit.

L’ONCLE

Il n’est rien écrit de précis, seulement ton nom, ton prénom et ta date de naissance. Ce n’est pas suffisant. Comment s’appelle ton père ?

LE FILS

Il s’appelait papa.

L’ONCLE

Mon neveu ! Mon neveu ! Mais entre donc. Parce que tu es bien mon neveu.

LE FILS

Je ressemble à mon père ?

L’ONCLE

Je ne l’ai pas vu depuis qu’il est mort à la dernière guerre, celle d’avant- hier…Pourquoi es-tu ici ?

LE FILS

Pour passer quelques jours de vacances à la campagne. Depuis que nous habitons en ville, je me sens tout retourné comme si je marchais la tête en bas et les pieds en l’air. Les gens des villes sont différents de moi. Des étrangers en quelque sorte. Pas tous, il y a quand même des gens comme nous.

L’ONCLE

Tous des étrangers, je te dis. Même ici, le boucher est un étranger. Le fils André, il est Marseillais.

LE FILS

Ne faut pas avoir peur comme ça des Marseillais.

L’ONCLE

Moi, je n’ai peur de personne, c’est ma femme qui est morte de peur.

LE FILS

Ma tante est morte ? Nous ne le savions pas.

L’ONCLE

Comment ? Ma femme est morte ? Berthe ! Berthe !

L’oncle la cherche dans une grande malle.

LA TANTE

Il est parti le Marseillais ?

L’ONCLE

Ne crains rien, c’est notre neveu.

LA TANTE

Tu as vérifié ses papiers ?

L’ONCLE

Je les ai même lus. Je te présente ta tante.

LE FILS

Bonjour ma tante.

LA TANTE

Il n’y a plus de bon jour depuis que les Marseillais ont envahi la France.

LE FILS

Les Marseillais, tu en as vu en ville ? Il y en a beaucoup ?

LA TANTE

Peut-être plus ?

LE FILS

Ce n’est pas trop grave. La tante s’évanouit

L’ONCLE

Ne fais plus ce genre de réflexion déplacée ou tu vas tuer ta tante.

LE FILS

Ce n’est pas grave. Je voulais dire que les Marseillais sont aussi des Français.

L’ONCLE

Les Marseillais, des Français ! Ta tante et moi le saurions si c’était vrai.

La tante revient à elle.

L’ONCLE

D’ailleurs, dans cette maison, je suis le seul Français.

LA TANTE

Je suis la seule Française de la France entière.

L’ONCLE

Je suis le seul Français du monde !

LE FILS

Eh bien, moi alors ? Qu’est-ce que je suis ?

C’HORRIBLE

Les personnages

LA JOURNALISTE

LA VEDETTE

LA JOURNALISTE, au téléphone. Parle à son staff.

C’est moi. Je parle en exclusivité d’un drame, roule les «r »quand elle emploie le mot horrible, horrible qui a touché cette vedette internationale. Elle est en face de moi. Je vais l’interviewer. C’est une exclusivité mondiale dans la mesure où cette vedette ne parlera qu’à moi. Comment ! Oui, je sais qu’elle n’est pas connue. Je mets le haut-parleur. Elle pose son téléphone sur la table. Elle s’adresse à la vedette. Madame, ce que vous avez vécu c’est horrible, horrible, horrible, horrible, horrible. Elle reprend le téléphone. Allô, vous m’avez bien compris ? C’est horrible. Non. Ah bon. Pourquoi ? Vous avez deviné que je ne suis pas on live. C’est bien beau de me demander d’aller sur place, je n’allais pas risquer ma vie pour un tsunami. Faites-le vous-même. Oui. Je suis à Los Angeles. Je ne mens pas. J’interviewe vraiment une vedette internationale qui a une compétence hors norme non seulement des tsunamis mais aussi des tempêtes, des pluies et de la bruine.  Comment ! Lui dire que c’est une vedette internationale, j’ai compris. Elle a compris.

LA VEDETTE

Je suis une vedette internationale.

LA JOURNALISTE

Je vous l’avais dit, elle n’est pas conne. Bref, c’est une vedette internationale. Madame la vedette internationale, vous pouvez nous en dire plus.

LA VEDETTE

Comme je suis internationale, je suis aussi locale. La semaine dernière encore, je nageais dans cette plage privée, et aujourd’hui j’apprends d’ici, de New York,…

LA JOURNALISTE, tout bas dans l’oreille de la vedette

Nous sommes à L.A.

LA VEDETTE

…donc j’apprends d’ici, de L.A, dans cet appartement de luxe,…

LA JOURNALISTE

… cet appartement est vraiment très luxueux…

LA VEDETTE

…j’apprends donc que ma plage préférée, que cette plage a perdu vingt pour cent de son sable.

LA JOURNALISTE

Quelle catastrophe !

LA VEDETTE

Il y aura évidemment moins de coquillages.

LA JOURNALISTE

Vous comprenez elle parle gastéropode. Allô, vous entendez, il y aura moins de coquillage. Elle est même compétente en gastéropidie. C’est une grosse vedette qui le dit. À la vedette. Vous êtes une grosse vedette, donc je parle de grosse vedette. Je ne dis pas que vous êtes obèse. Vous êtes grosse, c’est tout.

LA VEDETTE

Précisez au monde entier que je fais un régime. Le régime Ducon.

LA JOURNALISTE

Je précise pour vous, les Américaines ne sont pas toutes obèses même s’il y a beaucoup de grosses. La mode n’est-elle pas à la grosseur ? Pour ma part je ne voudrais pas interviewer une vedette maigrichonne.

LA VEDETTE

Vous pouvez voir sur mon agenda mes séjours dans cette île depuis dix ans.

LA JOURNALISTE

Vous parlez à mon Staff. Il ne peut rien voir puisque nous sommes au téléphone.

LA VEDETTE

Je me disais bien,  je ne vois pas de cameramen. Dans ce cas-là je ne vais pas me poudrer.

Mais elle se poudre quand même. Très mal.

LA JOURNALISTE

Vous n’êtes pas obligée de vous négliger. Vous devriez par respect de vos rondeurs vous poudrez mieux que ça et vous parfumez avec un vrai parfum. Elle se poudre et se parfume. Plus de parfum. Je vais vous en mettre. Il la parfume des pieds à la tête. Vous êtes comme vous êtes mais il ne faut pas exagérer. Encore un peu ici. Vous pouvez devenir belle, enfin dans une autre vie. Donc vous séjournez régulièrement dans cette île touchée par une bruine. Un orage. Une tempête. C’était un tsunami. Donc le Japon a provoqué ce truc-là.

LA VEDETTE, elle crie.

Si Godzilla continue à faire des tsunamis je n’irai plus là-bas.

LA JOURNALISTE

Tsunami, tsunami, c’est japonais non ? Poursuivez.

LA VEDETTE

Comme je vous l’ai dite, une semaine par an dans cette île pour le soleil et bronzer c’est largement suffisant. Hormis les cocotiers il n’y a rien à faire, je m’ennuie très vite.

LA JOURNALISTE

Temps mort. Il faut valoriser l’île et non pas dire ce que vous pensez. Je sais très bien qu’on se fait chier là-bas, mais pour l’Européen, c’est une île paradisiaque.

LA VEDETTE

Hormis à dire que ma plage préférée a perdu du sable, je n’ai plus rien à dire. C’horrible ce qui est arrivé à cette plage.

LA JOURNALISTE

C’est votre agenda. Je vois ici, la, la, la, la, la, la, la et la, vos rendez-vous avec Roy Rogers.

LA VEDETTE

On ne parle plus de la plage, du sable. D’accord pour parler du cowboy. Notre aventure a commencé en 88 et c’est terminé en 88. Il ne parlait que de son cheval et jamais des beaux bijoux de chez Tiffany.

LA JOURNALISTE

Quel goujat !

LA VEDETTE

Il m’a fait du bien un soir, pas assez pour que je lui sacrifie ma garde-robe.

LA JOURNALISTE, au téléphone.

Comment ? On laisse tomber le tsunami pour son aventure avec le cow-boy. Il y a eu huit morts sur l’île. Pas de vedette. Non, pas à Lille, sur l’île. Sur l’île. Je ne suis jamais allé à Lille. Ni sur l’île. Je prends mes vacances en Grèce. Vous vous en foutez ! Elle raccroche. Le journalisme aujourd’hui s’est nul. Qu’est-ce que voulez vous ?

LA VEDETTE

Je vous le dis de suite, j’ai beau être une vedette dans mon quartier, je ne dirige pas les éléments du monde entier. Un temps. L’ouragan, je n’y suis pour rien. Un temps. Pour rien. Si je pouvais diriger les éléments, le tsunami je ne l’aurais pas appelé Irma, comme Irma la douce, mais catastrophe comme Pompéi.

LA JOURNALISTE

Huit personnes sont mortes.

LA VEDETTE

C’horrible. Huit. Vous avez les noms ?

LA JOURNALISTE

Des pêcheurs.

LA VEDETTE

Je ne connais aucun pêcheur, je suis une actrice, jamais je n’ai joué un rôle de sirène. Alors vous pensez les pêcheurs ! Vous voulez un autographe ?

DIEU EST ALCOOLIQUE

Les personnages

MONSIEUR CLOCHARD

MONSIEUR MOCHARD

MADEMOISELLE

GERTRUDE

LE CURÉ

1

MADEMOISELLE GERTRUDE, le curé est visiblement saoul.

Monsieur le curé, vous n’êtes pas dans votre état normal. Vous êtes « certaine » de votre choix.

LE CURÉ

Mon époux me l’a soufflé cette nuit. Il souffle dans les cheveux de Gertrude. MADEMOISELLE GERTRUDE

Encore de l’eau-de-vie ! Vous pourriez boire autre chose. Vous allez vous ruiner le foie.

LE CURÉ

C’est gratis. Si Dieu le veut, ça restera gratis toute ma vie. Parce que Dieu aime l’eau-de-vie plus que l’eau-de-mort.

MADEMOISELLE GERTRUDE

Vous allez me dire que Dieu est alcoolique.

LE CURÉ

Ne blasphémez pas, il m’a parlé.

MADEMOISELLE GERTRUDE

Vous voulez dire que lui, il vous a parlé. Tout bas. Lui. Elle montre le plafond. Une trombe d’eau lui tombe sur la tête.  

LE CURÉ

Ce n’est pas le moment. Mademoiselle Gertrude. Elle marmonne. Vous pouvez parler plus fort. S’il est sourd pour l’humanité, pour vous il entendra tout.

MADEMOISELLE GERTRUDE

Il vous a parlé de moi. De ma situation. Je suis une vraie jeune fille. J’aimerai être une vraie jeune femme. Vous lui en avez parlé ? Non. Quarante ans, ce n’est quand même pas vieux pour enfin connaître le « youplaboum ».

LE CURÉ

Je parle eau-de-vie, l’eau de la vie mademoiselle Gertrude et vous me parlez d’un « youplaboum ». Vous devez voir ça en direct avec lui. Allez dans l’absidiole de Saint- Joseph et priez. Moi que je ne peux rien pour vous.

MADEMOISELLE GERTRUDE

Pourquoi celle de Saint -Joseph ? Je n’ai rien à avouer à un saint homme. Je préfère prier avec les saintes femmes.

LE CURÉ

Saint -Joseph est le plus compétent concernant les vierges. Si vous voulez sainte- Catherine, Sainte- Jeanne je n’y vois aucun inconvénient. Je ne les connais pas. Je ne parle qu’au chef.

MADEMOISELLE GERTRUDE

Justement, à moi Il ne me parle pas, à vous si. C’est injuste.

LE CURÉ

C’est-à-dire, j’étais dans mon lit,…

MADEMOISELLE GERTRUDE

…tous les soirs je suis aussi dans mon lit…

LE CURÉ

…je me posais cette fameuse question…

MADEMOISELLE GERTRUDE

…moi aussi je me pose une fameuse question…

LE CURÉ

…pourquoi la quête ne fonctionne plus ? Dimanche dernier, vous savez ce que les paroissiens m’ont donné ?

MADEMOISELLE GERTRUDE

Monsieur le curé, je sais, c’est moi qui fais la quête pendant que vous faites la messe. Dimanche il n’y avait qu’un seul paroissien, le père Henri. Un vieux radin ,tout bas, impuissant.

LE CURÉ

Mademoiselle Gertrude, je suis certain que vous dites ça parce qu’il a refusé vos avances.

MADEMOISELLE GERTRUDE

Il a mis un euro pour la quête. Un seul. Il était tellement rouillé que j’ai eu l’impression d’avoir un rouble dans la main.

LE CURÉ, Il marmonne.

Avec cent paroissiens par messe, un euro par paroissien, et cinq messes par semaine, il calcule, je pourrais bien vivre.

MADEMOISELLE GERTRUDE

Le père Henri est un radin un point c’est tout.

LE CURÉ

Il ne peut pas donner des milles et des cents, il vit de larcins. C’est un délinquant.

MADEMOISELLE GERTRUDE

Un délinquant ! Vous acceptez des délinquants dans votre église ? Heureusement qu’il m’a dit non.

LE CURÉ

Il a dit non à quoi ?

MADEMOISELLE GERTRUDE

Je ne sais pas. Je sais seulement qu’il a dit non.

LE CURÉ

C’est, mademoiselle Gertrude, c’est que je ne peux pas être difficile. L’église est vide, les caisses sont vides. Je ne peux même plus acheter de vin de messe. Heureusement que l’eau-de-vie est gratuite.

MADEMOISELLE GERTRUDE

Avec le très puissant, le très haut, parlez-lui de la quête.

LE CURÉ

Il faut bien que je vive. J’arrive encore à boire grâce à mon alambic, mais il faut bien que je mange. Les courgettes j’en ai raz le bol.

MADEMOISELLE GERTRUDE

 Quand il vous parle, Il vous dit comment c’est là-haut ?

 LE CURÉ

 Ce que je sais, c’est que les dinosaures occupent trop d’espace, ça s’est une autre histoire.

 MADEMOISELLE GERTRUDE, insistant.

Il ne parle jamais de moi. Je suis une vraie jeune fille, je ne veux plus être une vraie jeune fille.

LE CURÉ

Je comprends. C’est pourquoi il m’a parlé.

MADEMOISELLE GERTRUDE

Il a compris ma situation. Vous en avez de la chance. Je suis une vraie demoiselle et je jure…

LE CURÉ

…vous en avez bien de la chance…

MADEMOISELLE GERTRUDE

…et j’aimerais que le Très Haut me donne un coup de chance pour rencontrer un très bas. Il ira à la messe comme moi les dimanches.

LE CURÉ

Être comme vous, encore jeune, n’est pas plus dramatique que la vie d’un curé fauché comme les blés, le maïs et les betteraves réunies. Il ne m’a pas parlé de votre situation, je suis désolé, mais de la mienne et de mon ras-le-bol des courgettes. Il m’a donné une idée pour regagner des paroissiens, donc de l’argent. Je vais vous expliquer.

MADEMOISELLE GERTRUDE

Je suis déçue.

Ils sortent

2

Monsieur Clochard rentre dans l’église et se rue sur le bénitier. Il boit l’eau bénite. Il est rapidement en état d’ébriété. Il prie alors la tête penchée sur le bénitier. Il marmonne une prière tout en buvant l’eau du bénitier. Monsieur Mochard, un vieux paroissien, le rejoint avec un verre, le remplit d’eau bénite.

MONSIEUR MOCHARD, bouscule Monsieur Clochard

Vous prenez toute la place. Il remplit plusieurs fois son verre d’eau bénite et la boit goulûment

MONSIEUR CLOCHARD, le reconnaît.

Monsieur Mochard, qu’est-ce que vous faites dans une église.

MONSIEUR MOCHARD

Vous le voyez bien monsieur Clochard, je bois.

MONSIEUR CLOCHARD

Vous buvez l’eau bénite des croyants, vous n’avez pas le droit.

MONSIEUR MOCHARD

Je bois ce que je veux quand je veux. Je suis croyant, moi. Un temps. À la vôtre. Un temps. Ne me poussez pas comme ça, il y en a assez pour nous deux, le curé a fait le plein ce matin. Je vous retourne la question que faites- vous ici à retirer l’eau de la bouche des croyants.

MONSIEUR CLOCHARD

Depuis hier je suis croyant.

MONSIEUR MOCHARD

Monsieur Clochard est croyant. L’eau bénite n’y est pour rien. Évidemment. Il boit l’eau bénite. J’aime cette eau bénite. C’est une eau pour la vie.

MONSIEUR CLOCHARD

C’est une eau de Dieu. Monsieur Clochard tombe sur le cul.

MONSIEUR MOCHARD

Qu’est-ce qui vous arrive mon vieux ?

MONSIEUR CLOCHARD

Monsieur Mochard, j’ai trop abusé de l’eau bénite.

MONSIEUR MOCHARD

Soyez sérieux, l’eau bénite ne peut vous faire de mal, surtout un homme comme vous qui avez fait que le bien dans votre vie.

MONSIEUR CLOCHARD

C’est vrai, le curé pourrait vous le dire s’il savait quelque chose.

MONSIEUR MOCHARD

Le curé sait tout, il parle avec lui. Il collectionne les poupées de dinosaures. MONSIEUR CLOCHARD

Les timbres, c’est aussi bien.

MONSIEUR MOCHARD

Sans doute il préfère les poupées de dinosaures c’est son droit, non.

MONSIEUR CLOCHARD

Vous avez raison. J’aime beaucoup cette eau bénite.

MONSIEUR MOCHARD

Je crois en Dieu. Si un athée en boit de cette bonne eau bénite, il aura une cirrhose.

MONSIEUR CLOCHARD

Bien fait pour les athées.

MONSIEUR MOCHARD

Nous nous sommes croyants. Un croyant n’aura même pas un petit ulcère même s’il en boit des litres.

MADEMOISELLE GERTRUDE, elle entre dans l’église.

Monsieur Clochard, monsieur Mochard…

MONSIEUR CLOCHARD et MONSIEUR MOCHARD

Mademoiselle Gertrude !

MADEMOISELLE GERTRUDE

Vous êtes saouls comme des bourriques. Je l’avais dit à monsieur le curé que remplir le bénitier avec de l’eau-de-vie c’était une idée à attirer les poivrots du coin et pas du tout des jeunes célibataires.

MONSIEUR CLOCHARD

Nous sommes des enfants de Dieu, les vieux comme les jeunes.

MADEMOISELLE GERTRUDE

Mais vous êtes marié.

MONSIEUR CLOCHARD

Quand je vais rentrer, elle va demander le divorce, c’est certain. Mais je m’en fous.

MADEMOISELLE GERTRUDE

Vous avez un bon travail, une bonne femme et une maîtresse.

MONSIEUR CLOCHARD

Je n’ai plus de maîtresse. J’ai toujours un bon travail.

MONSIEUR MOCHARD

Qui vous dit que Dieu ne préfère pas l’eau-de-vie bénite à une eau bénite sans vie ? Hein ! D’ailleurs d’où venait l’ancienne eau bénite ? De quel obscur robinet était-elle soustraite ? Personne ne sait. Un scandale, un vrai scandale.

MONSIEUR CLOCHARD

 Exact monsieur Mochard. Tandis que l’eau-de-vie, nous savons d’où elle vient. MADEMOISELLE GERTRUDE

Je ne doute pas que vous sachiez tout sur l’eau-de-vie.

MONSIEUR CLOCHARD

Je m’en flatte. Celle-ci est d’origine végétale. Je dirai de la betterave.

MADEMOISELLE GERTRUDE

Pfutt !

MONSIEUR CLOCHARD

Vous n’aimez pas la betterave ?

MONSIEUR MOCHARD

Je dirai qu’elle est tirée de la pomme de terre.

MONSIEUR CLOCHARD

Je me reprends un verre Betterave.

MONSIEUR MOCHARD

Pomme de terre.

MONSIEUR CLOCHARD

Betterave.

MONSIEUR MOCHARD

Pomme de terre.

MADEMOISELLE GERTRUDE

Messieurs, inutile de crier, nous sommes dans une église.

MONSIEUR CLOCHARD

Mademoiselle Gertrude, si vous vouliez nous départager.

MONSIEUR MOCHARD

Pour l’amour de Dieu.

MADEMOISELLE GERTRUDE

Monsieur Clochard, je suis tout à vous. Vous, arrêtez de hurler. Elle voudrait boire. Je n’ai pas de verre. Je regrette.

MONSIEUR CLOCHARD, il sort un verre de sa poche

Prenez le mien. Il est propre. Je bois plus sûrement avec les mains jointes. MADEMOISELLE GERTRUDE

Une larmichette.

MONSIEUR CLOCHARD

Alors ?

MADEMOISELLE GERTRUDE

C’est de la vodka.

MONSIEUR CLOCHARD

Les rouges envahissent nos bénitiers.

MADEMOISELLE GERTRUDE

Elle a un goût de patate. N’est-ce pas monsieur Clochard ?

MONSIEUR CLOCHARD

Vous en êtes certaine ?

MONSIEUR MOCHARD

Prenez-en encore un peu.

MONSIEUR CLOCHARD

C’est trop sérieux, le monde doit savoir que les Russes sont ici.

MADEMOISELLE GERTRUDE

Il y a peut-être bien un goût de betterave. C’est aussi du rhum. Monsieur le curé a dû mettre moitié vodka et moitié rhum, c’est aussi simple que ça.

MONSIEUR CLOCHARD et MONSIEUR MOCHARD

Vive mademoiselle Gertrude.

MONSIEUR MOCHARD

Vous êtes une vraie œnologue. Pour mademoiselle Gertrude « Hip hip hip hourra ». Pourquoi pleurez-vous ?

MADEMOISELLE GERTRUDE

Si Dieu me voyait !

MONSIEUR CLOCHARD

Il vous voit, il voit tout le monde et même temps. Lui, là-haut, il ne voit jamais double. Il voit triple, quadruple, et plus si affinités. Un temps. N’ayez pas honte, Dieu adore l’alcool. N’a-t-il pas créé la pomme de terre et la betterave !

MONSIEUR MOCHARD

L’eau-de-vie n’a pas été créée par un alcoolique mais par Dieu. Alors si c’est Dieu !

MADEMOISELLE GERTRUDE

Vous blasphémez, je préfère partir. Monsieur Clochard, vous me raccompagnez.

MONSIEUR MOCHARD

Mademoiselle Gertrude, Dieu ne peut pas être alcoolique puisqu’il ne peut pas être malade. Dieu, la cirrhose, il s’en moque. Il en rigole.

MONSIEUR CLOCHARD

Venez mademoiselle Gertrude, je vous raccompagne. Quittons cet individu. Vous pouvez vous appuyer sur moi.

Mademoiselle Gertrude s’accroche à son épaule gauche, Monsieur Mochard s’accroche à sa droite.

MADEMOISELLE GERTRUDE

Je suis une vraie jeune fille.

MONSIEUR CLOCHARD

Je sais.

MONSIEUR MOCHARD

Moi aussi je sais.

MADEMOISELLE GERTRUDE

Tout le monde le sait alors !

DINGUE

Les personnages

LE MARI

LA FEMME

Dans une cuisine, une femme pète les plombs. Son mari revient de faire les courses il porte d’une main le sac de courses, de l’autre un couffin vide.

LA FEMME

Je vais te tuer.

LE MARI

Tu vas me tuer ?

LA FEMME

Je vais te tuer si tu bouges. Si tu ne bouges pas, je ne vais pas te tuer. Peut-être te blesser.

LE MARI

Tu vas me blesser ?

LA FEMME

Je vais te blesser si tu bouges, si tu ne bouges pas…

LE MARI

Comment veux-tu que je ne bouge pas avec dans une main un sac de courses qui pèse une tonne dans l’autre le couffin.

LA FEMME

Je décide que tu peux bouger l’un ou l’autre, pas les deux.

LE MARI

Ma chérie, dis-moi pour toi, qui est l’un, qui est l’autre.

LA FEMME

Je ne décide jamais…aujourd’hui tu décideras de m’écouter.

LE MARI

Je t’ai toujours écoutée. Il faut reconnaître que ce n’est pas facile, tu as une voix si fluette.  Tu ne parles jamais fort. Tu murmures, je n’ai jamais compris une seule de tes paroles. Elle radote. Qu’est-ce que tu dis ?

LA FEMME

C’est-à-dire, l’enfant…

LE MARI

C’est le nôtre !

LA FEMME

Oui, enfin, ce bébé dans son couffin, tu peux le poser.

LE MARI

Comme tu es gentille, tu me donnes l’autorisation de poser le couffin pour m’assassiner après.

LA FEMME

Je ne sais pas ce que je vais faire.

LE MARI

Je vais poser le couffin.

LA FEMME

Je n’en peux plus de vivre.

LE MARI

Tu ne m’aimes plus ?

LA FEMME

Ça ne devait pas être comme ça. Pourquoi est-ce que tu es rentré aussi tôt avec le bébé ?

LE MARI

Demain c’est notre anniversaire de mariage je voulais te préparer un petit quelque chose avec notre bébé.

LA FEMME

Il m’a licencié. Je ne sais pas pourquoi, je ne suis pas coupable, je suis innocente, il m’a licencié.

LE MARI

Tu veux me tuer pour ça ?

LA FEMME

Enfin… je me dis, même le bébé, vous ne pourrez pas vivre sans moi. Alors il vaut mieux que je…et moi après.

LE MARI

Tu es une de ces femmes qui tuent pour mieux mourir.

LA FEMME

Stop, arrête, je ne suis pas une de ces femmes, mais ta femme. Ta femme. Ta femme.

LE MARI

Demain c’est notre premier anniversaire de mariage, bébé Nathan aura six mois.

LA FEMME

Six mois, notre fils ?

LE MARI

Tu poses la carabine, tu pourras lui faire un bisou. Non, un bisou si tu lâches cette carabine.

LA FEMME

J’ai envie de tuer.

LE MARI

Je ne suis pas contre, tu laisses bébé Nathan chez ta mère. Coup de feu. Elle s’est suicidée.

INCOGNITOS

Les personnages

MARC

JEAN

Dans un open space presque vide. 

MARC

Je suis ici incognitos. Je ne veux pas que ma femme me reconnaisse.

JEAN

Pourquoi, elle est dans l’open space ?

MARC

Pas du tout. Elle est derrière des écrans de contrôle. Elle me traque, elle me cherche.

JEAN

Pourquoi voulez-vous que votre femme vous traque ?

MARC

J’ai mes raisons.

JEAN

Allons, allons, ici, nous tous, dans cette entreprise, nous prônons la transparence.

MARC

Vous parlez à qui ? La salle est vide.

JEAN

Qu’importe le vide pourvu qu’il y ait l’illusion. Donc, dites-nous quel est votre nom ?

MARC

Je veux rester incognitos. Je m’appelle Marc.

JEAN

Moi aussi, mais je m’appelle Jean.

MARC

Je vois trois caméras. Il y a peut-être encore une caméra là…ou là…ou là. Je suis certain qu’on m’espionne. Je ne peux pas faire un numéro de téléphone sans que quelqu’un me dise « Allô ». Si je téléphone, c’est pour être seul et seulement savourer le grésillement de la ligne qui picore mon lobe oreille. Je déteste les « allô » sans poésie. Je veux être seule quand je téléphone.

JEAN

Comment vous appelez-vous ?

MARC

Je vous l’ai déjà dit.

JEAN

Marc, vous voulez rester incognitos ?

MARC

Exact.

JEAN

Qu’est-ce qui vous perturbe ?

MARC

Aujourd’hui ! Tous les gens autour de nous, ils ont tous un smartphone.

JEAN

C’est une obligation. Par exemple, dans notre entreprise, tous nos collaborateurs doivent être joignables 24h sur 24. Sans smartphone, pas possible de respecter cette consigne.

MARC

Ils ont la reconnaissance faciale?

JEAN

Évidemment. Pour tout vous dire, car ici nous sommes transparents, tous les smartphones sont connectés à une application qui grâce à la reconnaissance faciale leur permet de connaître le nom de la personne qu’il photographie.

MARC

Si vous prenez un monsieur en photo…

JEAN

… je verrais apparaître son nom à droite de l’écran.

MARC

Vous pourriez me donner le nom de ce monsieur ?

JEAN

Quel monsieur ?

MARC

Il est parti.

JEAN

Nous sommes seuls, la salle est vide.

MARC

Il y a en a qui n’aiment pas le hachis Parmentier. Moi J’ai horreur de la solitude. Détester la solitude ne veut pas dire que je sois seul dans cette salle.

JEAN

Comme vous dites.

MARC

Vous trouvez que je dis bien les choses de la vie ? Un temps. Si ma femme sait ce que je viens de faire, je vais les perdre mes choses de la vie.

JEAN, il prend une photo.

Dans quelques instants je vais connaître votre nom, votre adresse, les noms de votre chien et votre chat.

MARC

Ça m’étonnerait, ils n’ont pas de nom, mon chat s’appelle « chat ».

JEAN

Votre chat s’appelle « chat » et votre chien « chien ».

MARC

Vous avez deviné.

JEAN

Trop tard. Voilà, vous vous appelez Dumartin, vous avez rencontré une illégitime qui a mis votre photo dans facebook, vous lui avait offert un repas succulent –caviar, saumon, opéra – avant de l’emmener au Georges V. À cet instant vous avez peur que votre femme ne vous coupe par une nuit sombre les choses de votre vie.

MARC

Un jour elle va savoir et alors, une nuit après m’avoir drogué, elle les coupera.

JEAN

Soyez malin, votre femme vous surveille, surveillez là. Mettez des caméras dans tous les lieux où elle a ses habitudes.

MARC

Pas mal l’idée.

JEAN

Ce sont mes amis qui m’ont soufflé l’idée.

MARC

Vous savez que vous parlez à des gens qui n’existent pas. La salle est vide.

JEAN

Ils existent. Ils me parlent. Ils nous regardent, ils sont au fond de la salle.

MARC

Je ne vois rien, il fait si noir que même le veau ne retrouverait pas sa vache de mère.

JEAN

Vous voulez dire sa mère de vache.

MARC

Sa vache de mère.

JEAN

Si le veau a pour mère une vache, il faut dire sa mère de vache. Une vache de mère ne s’applique qu’à un homme ou à une femme qui ont une vache de mère.

MARC

Si la mère est une vache, elle ne peut pas être humaine.

JEAN

On dit vache pour mère comme caillou pour un crâne.

MARC

Alors si je dis « le caillou de la vache », en réalité je dis « le crâne de ma mère ».

JEAN

En quelque sorte.

MARC

De quelle sorte est-ce ?

JEAN

Des sortent qui ne se prononcent pas mais qui se réfléchissent.

MARC

Eux, vos copains vachement planqués dans le fond, vous croyez qu’ils réfléchissent à quoi en ce moment. Et pourquoi restent-ils dans le noir ?

JEAN

Ils veulent rester incognitos.

L’AUSCULTATION

Les personnages

CAMILLE

LE DOCTEUR

Camille est âgé de 84 ans. Le docteur l’ausculte.

CAMILLE

Docteur, vous savez vous que mon prénom c’est Camille. Je dis ça parce qu’ hier, mon copain La Taupe ne s’en souvenait plus. Pourtant il devrait s’en souvenir, il est myope, pas sourd. Mais comme il est con, il peut oublier. J’ai fait les quatre cents coups avec lui, et même plus. Quel salaud ! Moi je me souviens de tout, de la Grande guerre, de la Deuxième guerre, du monument aux morts, de 68, de tout je vous dis, je me souviens de tout. Alors que lui, avec sa jambe folle, et son Alzheimer il ne se rappelle même plus qu’il a été maire et jamais père. Je lui pardonne. Il a trop bu, trop longtemps. Dans sa tête tout s’est mélangé, il y a eu comme une purée, et voilà le résultat. C’est du moins ce que je pense. Vous souriez ! Je bois peut-être, mais je me souviens de tout. J’ai plein de souvenirs, mais bizarrement dedans, dans tous les souvenirs, je suis vieux et je me regarde vivre. Je plane au-dessus de mon corps. Ce que je veux dire, c’est par exemple quand je pêche en 14, le jour ou le facteur, votre père, a annoncé à tous les hommes du village qu’on était en guerre, et bien quand je me revois à cette époque-là, physiquement, je me vois comme aujourd’hui, avec ce corps de vieux, mais je ne pêche pas, je regarde La Taupe pêcher. Je vis tous mes souvenirs avec ce corps de vieux et en spectateur. Un temps. Je crois n’avoir jamais pris une décision hormis celle de tout accepter. C’est ma mère qui m’a dit de fuir le travail obligatoire, il n’a pas fallu qu’elle me le dise deux fois, faut dire que travailler en Allemagne, pour des blonds, ça ne me disait rien. Les nazis ne me disaient rien, la plupart ne parlaient pas français, donc on ne pouvait pas se comprendre. Bref, j’ai toujours été spectateur de ma vie à un point…Mon mariage ! C’est ma femme qui m’a demandé, alors comme je ne voulais pas la vexer, j’ai dit oui. La Taupe prétendait qu’il y avait deux catégories d’hommes, les acteurs et les spectateurs. Pour lui j’étais spectateur. Est-ce grave docteur !

LE DOCTEUR

Je ne connais pas cette théorie, d’instinct je dirais non, ce n’est pas grave.

CAMILLE

Je parlais de ma jambe. Vous êtes bien ici pour ma jambe.

LE DOCTEUR

Patience, je n’ai pas fini.

CAMILLE

La semaine dernière je suis allé à l’hôpital toujours pour ma jambe. Quand je suis arrivé aux urgences, une bizarrerie, il y avait une trentaine de lits dans le couloir, tous alignés, comme à l’armée. Ce n’est pas sérieux docteur, pour un hôpital français. Quand je suis rentré une jeune femme charmante m’a demandé ce que j’avais, je lui ai dit que depuis trois semaines ma jambe, celle- là, me faisait tellement mal que je me réveillais les nuits, et que, pour passer le mal, je me baladais, pas comme un jeune, pas non plus comme un handicapé il ne faut pas exagérer, donc je me baladais les nuits dans le jardin. Je sais que le monde s’en fout de ma jambe, je ne parle pas pour vous docteur, mais à l’hôpital, le monde s’en foutait. Après avoir rempli une fiche, on m’a demandé de me déshabiller derrière un paravent, ce que j’ai fait sans poser de problèmes. J’ai enfilé une sorte de toile, je me suis allongé dans un des lits vides qui étaient dans le couloir. Docteur, c’est une heure après mon arrivée qu’une gamine d’une vingtaine d’années est venue. Tout le monde s’en foutait de ma jambe, elle m’a demandé de mettre le bras à la perpendiculaire pour tester je ne sais pas quoi. Elle savait que je venais pour ma jambe, elle m’a testé le bras. Tout le monde s’en foutait de ma jambe. Des fois je comprenais pourquoi. Il y en a un qui arrivait en plusieurs fois, un accidenté de la route. Il y en a un autre qui a traversé le couloir avec plein d’appareils autour de lui, c’est qu’il y en avait pour du fric, ça sonnait de partout, bip-bip-bip sur tous les appareils de toutes les couleurs. Bref, une heure après l’auscultation de la jeune fille, c’est un jeune homme qui vient me voir « c’est vous pour la jambe » qu’il me dit ? Je lui répète qu’elle me fait souffrir depuis trois semaines. Il me dit de m’asseoir, et il m’ausculte le dos, comme vous en ce moment. En partant il me dit que tout va bien. Évidemment que mon dos va bien, pour ma jambe c’était une autre histoire, le monde s’en foutait. Mais comme je sais que je ne vais jamais mourir tout ça n’a pas d’importance.

LE DOCTEUR

Vous n’allez jamais mourir, c’est votre pensée du jour. Toussez !

CAMILLE

Aujourd’hui je pense ça, on verra demain. J’aime bien penser. J’aime bien parler aussi. À l’hôpital, à ma gauche il y avait un plus vieux que moi. Je lui demande pourquoi il était là, il pissait du sang. Je lui ai dit « ça c’est les intestins, et peut-être le cancer ». J’ai raison, hein docteur, pour les intestins, de lui avoir dit ce que j’ai dit.

LE DOCTEUR

Il faudrait que je l’examine pour vous répondre.

CAMILLE

À l’hôpital, je n’ai vu que des jeunes, ce n’était pas des docteurs, c’est certain.

LE DOCTEUR

Ce sont des internes.

CAMILLE

Internés ou pas, j’aurais voulu avoir un vrai docteur pour qu’il s’occupe de ma jambe. À ma droite c’était un balafré qui dessoûlait. Il parlait je ne comprenais rien. Il devait être mexicain ou gabonais.

LE DOCTEUR

Je comprends pourquoi ils vous ont laissé sortir.

CAMILLE

Je n’ai pas fini mon histoire. À dix-huit heures il y a une jeune fille, encore une, qui vient pour me faire une perfusion. Je lui dis que je suis dans le lit, dans un couloir, depuis ce matin, que c’était scandaleux d’avoir une perfusion à cette heure-ci ! Elle m’a tellement mal piqué, que ma main ressemblait à mon ventre. Docteur, je vais vous en apprendre une belle, à dix-huit heures les malades, dans les chambres, et dans tous les lits se font perfuser. La jeune fille m’a dit que c’était obligatoire. Perfusion pour tout le monde à dix-huit heures. Je trouve çà étrange. Étrange. Je suis sorti hier matin, si ma jambe va mieux, ce n’est pas grâce à l’hôpital. Mais je m’en fous, aujourd’hui je suis immortel.

LE DOCTEUR

Ce serait mieux pour votre santé d’arrêter de fumer.

CAMILLE

Vous ne m’avez pas écouté. Un temps Vous savez, vous, que je fume depuis l’âge de douze ans. À cette époque-là c’était la Grande guerre, la première qu’on pensait qu’elle serait la dernière. Vous n’avez pas connu, vous, la guerre !

LE DOCTEUR

Monsieur Camille, la Grande guerre non, je n’ai pas connu, ce que je connais surtout c’est l’anatomie et les conséquences sur les poumons de la fumée de vos cigarettes, cancer du poumon, maladies cardio-vasculaires, cardio-vasculaires, bronchite chronique, ulcères gastro-duidénaux, diabète de type 2, hypercholestérolémie, herpertriclycéridémie, eczéma, psoriasis et j’en passe et des pires. Maintenant, faites-ce que vous voulez, aujourd’hui vous ne mourrez pas, demain je ne sais pas.

CAMILLE

C’est ma femme qui vous a appelé.

LE DOCTEUR

Évidemment, je ne suis pas Knock, je ne donne pas de consultation gratuite. C’est quinze francs.

CAMILLE

Knock, c’est qui celui-là, un nouveau venu dans le village ?

LE DOCTEUR

Knock c’est un personnage, un sacré personnage. Quinze francs.

CAMILLE

Il paraît que le chat du voisin a été bouffé par une bête. J’ai déjà mangé du chat, c’était en dix-sept. Si un jour il vous vient l’envie de bouffer un chat, prenez un matou.

LE DOCTEUR

Je préfère le bœuf.

CAMILLE

Le bœuf ça fait « meuuuu »

LE DOCTEUR

Le chat ça fait « miaou » et alors ! Camille lui donne les quinze francs Merci.

CAMILLE

Je me comprends, surtout n’essayez pas de me changer. Un temps Elle est belle ma femme, vous ne trouvez pas.

LE DOCTEUR

Oui, monsieur Camille, votre femme est belle.

 CAMILLE

Vous boirez bien un coup avec moi avant de partir. J’achète maintenant du vin bouché, parce qu’ils ont enlevé les tirettes à vin dans tous les magasins, par mesure d’hygiène ils disent, tu parles, c’est pour augmenter le prix.

LE DOCTEUR

Non, merci.

CAMILLE

Il est bon.

LE DOCTEUR, rédige une ordonnance.

Surtout, fumez moins.

Camille sort de chez lui, regarde le médecin s’éloigner. Il s’assied sur un banc. À l’arrière-plan, sur une façade de maison, une pub vante les bienfaits du café moulu qui réveillerait un mort.

CAMILLE, La Taupe sort de la maison voisine

La Taupe ! La Taupe ! Je suis là. C’est Camille. La Taupe le voit, il rejoint Camille et s’assied prés de lui

Tu me reconnais aujourd’hui ?

LA TAUPE

Aujourd’hui ça va, j’ai ma sauce blanche qui est bien en place. Tu peux me rendre un service ?

CAMILLE

Je te le répète, dans « Service », il y a « Ser » et « Vice ».

LA TAUPE

Arrête de me rappeler que j’ai la mémoire qui flanche, que je ne me souviens plus très bien que j’ai la mémoire qui flanche.

CAMILLE

Des fois tu me fais peur, pas comme en quarante-cinq, mais comme hier, quand t’es sorti en béquilles sous la pluie.

LA TAUPE

Je bois pour oublier.

CAMILLE

Tu n’oublies jamais de boire.

LA TAUPE

Le docteur m’a dit que j’avais des absences, je devais rester dans le présent, je n’étais pas encore prêt pour partir dans le futur. Je n’ai rien compris.

CAMILLE

À ton âge, il n’y a pas à tortiller du cul, tu es plus proche de la tombe que du berceau. Le docteur il a beau vouloir te retenir, tu partiras bien dans peu de temps, ce sera dans le futur passé, c’est ça qu’il a voulu dire. Mais avant on va s’en jeter un.

LA DEMANDE EN MARIAGE

Les personnages

LA FEMME

LE FILS

LA FEMME

Hé bien ! Entrez jeune homme, ou l’autan va bousculer les meubles , en faire du bois cassé pour la cheminée. Que de jolies fleurs que vous m’offrez là !

LE FILS

Voilà, Madame, je viens pour la demande en mariage.

LA FEMME

Rien que ça !

LE FILS

Oui. Pourquoi ? Y a-t-il autre chose ?

LA FEMME

Croyez-vous que ma fille soit si accessible, que le premier briseur de pis venu puisse l’épouser ? Un élevage de chèvres asexuées, voilà ce que vous mettez dans la corbeille de mariage. Quel héritage !

LE FILS

Qu’importent les chèvres, les pis et l’argent puisque j’aime votre fille.

LA FEMME

« Aimer » ! Voilà, le verbe est lâché ! La bouche des jeunes est fleurie de l’amour, mais comment pouvez-vous dire que vous aimez ma fille ?

LE FILS

Puis-je vous l’avouer ?

LA FEMME

Ne soyez pas timide, éteignez ces coquelicots sur vos joues. Voulez-vous un peu de mirabelle pour grossir vos biceps ?

LE FILS

J’aime votre fille, vous ne devez pas en douter. Il boit un peu de mirabelle. Que c’est fort. Ordinairement je trais mes chèvres sans plaisir. Or, quand j’imagine votre fille près de moi, je sens un parfum aussi délicat que la rose de mai, mes doigts s’agitent comme des petits rats de l’opéra, et ma traite devient si douce que mes chèvres bêlent de plaisir et lâchent du fleuve blanc aussi longtemps que mes mains les massent.

LA FEMME

C’est très bon pour la productivité du travail cette méthode.

LE FILS

Voilà comment je sais que mon amour pour votre fille est plus haut que le toit de votre ferme ; si haut, qu’avec à peine un petit escabeau on pourrait toucher le soleil de nos baisers.

LA FEMME

Vous l’aimez, mais quel âge avez-vous ?

LE FILS

Un âge qui vous empêche d’aimer totalement. Pas d’expérience. Sans compter que vous me paraissez bien frêle pour un gars de la campagne. Vos bras sont tellement maigres.

LE FILS

Il y a quelque temps, j’ai eu le ver solitaire, et ceci explique…,

LA FEMME

Sensible à la maladie en plus. Bientôt vous allez m’apprendre que votre père est cul-de-jatte et que vous avez tout de votre père. Mais ce qui me chagrine le plus est que vous ayez l’air citadin, genre intelligent, gars qui travaille de la tête et peu des bras, si vous voyez ce que je veux dire.

LE FILS

Parfaitement.

LA FEMME

Je me disais bien que vous étiez intelligent. Alors vous comprenez mon embarras réveil à cinq heures du matin, traire nos vingt-trois vaches à la main, ramasser les pommes de terre, défricher les betteraves, couper et rentrer le foin, réparer la toiture, grand-mère qu’il faut amener et ramener du centre de vieux tous les jours. Je me demande si les os de vos bras pourront résister à tant de travail.

LE FILS

N’exagérons pas. Maigre, d’accord, squelettique, non. Puis je vous le répète j’aime votre fille.

LA FEMME

Vous aimez ! Sans un sou, maigre et malade. Admettons que j’accepte ce mariage. Vous deux heureux. Moi dans tout ça ? Mon mari est mort. Ma mère est immobilisée sur une chaise roulante. Sans ma fille et son brin de jeunesse, la ferme sera rachetée et nous serons ruinées. Ma fille dans un bon lit soyeux, je n’ai rien contre, si toutefois je me trouve dans la même pièce. Je deviens faible, je ne brise même plus mes verres de cristal quand je les lave à la main. Vous m’auriez connue du temps de ma jeunesse vous auriez quitté ma fille pour me draguer. Enfin, je ne veux pas rester seule avec ma mère et nos vingt-trois vaches. Ma fille, d’accord, mais avec sa mère, et ma mère et nos vaches.

LE FILS

La fille, la mère, la grand-mère, et pourquoi pas le poisson rouge, le berger allemand, les colombes, les pommiers, le blé et la terre. Je ne veux qu’une femme, pas une famille. Nous n’aurons plus d’intimité, ma maison est petite.

LA FEMME

C’est votre problème. À prendre ou à laisser.

LE FILS

D’un côté une mère pas trop alcoolique mais qui ne rechigne pas sur la mirabelle, de l’autre une fille que j’aime mais que je n’ai vue qu’en photo. La photo est peut-être truquée. Sa fille doit être moche, elle ne me l’a pas encore présentée. Non, je refuse votre proposition.

LA FEMME

Vous manquez de savoir-vivre, mon ami. Refuser une fille qui a vingt-trois vaches, une mère encore jeune et une grand-mère, vous ne devez pas être aussi intelligent que je le pensais. Il sort. Laissez entrer le suivant. Eh bien ! Entrez jeune homme. Que de jolies fleurs.

LE FILS

Voilà, Madame, je viens pour la demande en mariage.

LA DÉ –PIS

Les personnages

LE GRAND-PÈRE

LE FILS

Le grand-père est allongé par terre, le fils porte à la main un petit paquet.

LE GRAND-PÈRE

Sniff, sniff, je sens du fromage de chèvre. Qui est là ?

LE FILS

C’est moi, ton petit fils.

LE GRAND-PÈRE

Lequel ?

LE FILS

Le fils de ton fils.

LE GRAND-PÈRE

Ton père a su faire un beau-fils ?

LE FILS

Je suis aussi le fils de mon beau-père.

LE GRAND-PÈRE

Sniff, sniff, tu sens le fromage de chèvre mon petit. Ce n’est pas pour me déplaire. Des souvenirs de biquettes !

LE FILS

J’ai vraiment un fromage de chèvre à la main.

LE GRAND-PÈRE

Viens vite mon fils, j’ai faim de vie et la dégustation de ce bon fromage est … Il se lève. Aïe, aïe, aïe, qu’est-ce que je peux avoir comme douleurs !

LE FILS

Dans les reins ?

LE GRAND-PÈRE

Dans tout.

LE FILS

Dans tout où plus précisément ? Tu ne sais pas. Tu dors à même le sol, il est froid comme une plaque de verglas.

LE GRAND-PÈRE

Ton fromage va me réchauffer. Qu’est-ce qu’il est beau ! Prépare la table, nous allons le déguster.

LE FILS

Grand-père tu sais très bien que je n’aime pas le fromage.

LE GRAND-PÈRE

Ma portion en sera d’autant plus grande, merci mon petit.

LE FILS

Il fait sombre.

LE GRAND-PÈRE

Dans un cimetière, à dix mètres sous terre, il y a très peu de soleil. Ah ! Quelle saveur !

LE FILS

Je n’aime pas l’odeur.

LE GRAND-PÈRE

Tu ne dois pas aimer la vie pour détester le fromage. D’ailleurs qu’est-ce que tu fais ici ?

LE FILS

Je rêvais, j’ai pensé te rendre visite.

LE GRAND-PÈRE

C’est gentil de penser encore à ton grand-père.

LE FILS

Je ne peux pas t’oublier, Maman m’a donné ton portrait, elle a exigé que je le mette dans ma chambre à coucher. Ma femme ne te trouve pas très beau.

LE GRAND-PÈRE

C’est un très mauvais portrait.

LE FILS

Tu permets que je te photographie avec mon instantané.

LE GRAND-PÈRE

Je vais me peigner. Ta femme va me trouver très beau. J’ai un secret. Regarde. Il lui montre une bouteille. C’est du parfum. Une mixture que je prépare moi-même. Je ne peux pas te donner la recette, je ne m’en souviens plus.

LE FILS

Tu te parfumes beaucoup.

LE GRAND-PÈRE

L’odeur embellira la photo. Tu ne la montreras pas à ta femme avant de la lui avoir passée sous le nez. Elle tombera amoureuse de moi. En tout cas, fais-lui comprendre que je suis mort et qu’elle ne peut pas m’épouser. Elle est jeune, je suis vieux, chacun de nous est marié. Si vraiment elle veut me suivre, avoue-lui que je l’ai ensorcelée.

LE FILS

Ne bouge plus. Ne souris pas, il te manque trop de dents.

LE GRAND-PÈRE

Tu as raison, je vais mettre mon dentier.

Un temps.

LE FILS

Ce n’est pas une photo triste. Qu’est-ce que tu regardes ?

LE GRAND-PÈRE

Le fromage de chèvre. Il saisit le paquet de fromage et reprend la pose. Comme ça je me sens mieux.

LE FILS

Ne bougeons plus.

La main du grand-père tremble.

LE GRAND-PÈRE

Ce n’est pas moi, c’est le fromage. Il y a un courant d’air quelque part.

LE FILS

Voilà. Il faut attendre trois minutes.

LE GRAND-PÈRE

Je suis fatigué je suis vieux trop vieux. Même pour porter un morceau de fromage. Il s’endort.

LE FILS

Grand-père, Réveille-toi. Grand-père ! Il lui montre la photo.

LE GRAND-PÈRE

La belle photo !

LE FILS

Je reviendrai demain.

LE GRAND-PÈRE

On voit le fromage ?

LE FILS

Grand-père je ne te vois plus.

IL VA MOURIR

Les personnages

UN HOMME

LE CURÉ

LE FILS

SA FEMME

Un homme dans son lit va mourir. Il est entouré de trois personnes. Un curé, son fils qui joue avec son portable, sa femme qui lit.

UN HOMME

Curé, vous en êtes certain ? Je vais mourir.

LE CURÉ

Dans moins de cinq minutes, c’est fini pour toi. Tu vas rejoindre ton créateur.

UN HOMME

Je croyais que mon père était mort à la guerre.

LE CURÉ

Je parle du créateur, celui de ton père.

UN HOMME

Pourquoi parlez-vous de mon grand-père ?

LE CURÉ

Je parle de Dieu triple andouille, je n’ai jamais connu ton grand-père, je suis plus jeune que toi.

UN HOMME

Ah Dieu, oui-oui, je peux comprendre qu’un curé parle de Dieu. Qui vous a appelé ? Parce que du point de vue religion, je ne suis pas très réceptif.

LE CURÉ

C’est votre femme. Elle a pensé à votre âme et…

UN HOMME

…et à me confesser pour lui dire où j’ai mis les pièces d’or.

LE CURÉ

Je ne suis pas ici pour résoudre les problèmes de couple. J’en ai déjà assez avec le mien. Mon couple avec lui. Il est vraiment exigeant.

UN HOMME

Je sais, pas de femme.

LE CURÉ

Pas de femme, pas d’enfant non plus. C’est peut-être ce manque là le plus grave.

UN HOMME

Pas d’homme ?

LE CURÉ

Lui il s’est réincarné en homme. Alors !

UN HOMME

Vous voulez donc sauver mon âme.

LE CURÉ

Je le veux de toute mon âme.

UN HOMME

Où mettriez-vous mon âme ?

LE CURÉ

Un peu partout, il y a tellement de place. Disons que j’ai une préférence pour là. Le curé lui montre son cœur.

UN HOMME

Là c’est plutôt mon cœur. Là mon cerveau.

LE CURÉ

L’âme a sa place partout dans le corps.

UN HOMME

Dans ce cas-là, je comprends pourquoi on ne peut pas l’opérer : personne ne sait où elle est vraiment. Chez moi c’est peut-être là, chez vous là.

UN CURÉ

L’âme n’est pas un poids c’est une plume qui…

UN HOMME

…même une plume pèse quelque chose. Pas grand-chose, mais quelque chose.

LE CURÉ

L’âme anime ton corps, ton esprit, elle est le souffle de mon chéri d’amour.

UN HOMME

D’accord j’ai une âme, alors pourquoi cette âme m’a foutu ce sacré cancer du pancréas ? Pas facile la réponse.

LE CURÉ

Si tu as ce cancer, c’est que tu as péché.

UN HOMME

Les curés, vous avez réponse à tout, une pirouette, un truc magique, une tournure de phrase, une parabole, un concept. Moi qui ne crois pas, qui n’ai jamais menti, trompé, volé, tué, est-ce que j’irai au paradis si Dieu existe ?

LE CURÉ

Vous n’avez jamais prié, vous n’avez jamais participé à la guelte, vous n’avez jamais allumé une bougie dans une église : peu de chance.

UN HOMME

« Tout le monde ira au paradis » chante Polnareff, qu’en pensez-vous ? Je vais mourir, vous pouvez m’en dire plus.

LE CURÉ

Tout le monde c’est beaucoup. Mais Dieu est amour, alors qui sait ?

 UN HOMME

Il pardonne aussi aux assassins, aux violeurs, aux haineux ?

LE CURÉ

C’est compliqué.

UN HOMME

Qu’est-ce qui est compliqué ? Hitler est-il au paradis ?

LE CURÉ

Ce n’est pas impossible.

UN HOMME

Après les derniers sacrements je voudrais boire un coup.

LE CURÉ

Pourquoi toujours Hitler ? Ce n’est quand même pas le plus grand criminel. Il faut que tu saches qu’il n’a jamais égorgé un être humain. Il ne s’est même jamais sali les mains à toucher un Juif.

UN HOMME

Il a salué et échangé avec le grand mufti de Jérusalem pour l’anéantissement des Juifs, c’est historique.

LE CURÉ

Tu vas mourir, tu ne veux pas parler d’autre chose ?

UN HOMME

Si le paradis n’existe pas ?

LE CURÉ

Je n’ai aucun doute, il existe.

LE FILS

Papa !

UN HOMME

Mon chéri. Je vais mourir, ce n’est pas que je n’aime pas le paradis, j’ai du mal à croire. Quant à toi mon fils, ta mère et moi, quand on t’a conçu, c’était pour rire. Alors je ne t’en veux pas de voir ta vie comme un jeu. D’ailleurs, ce que j’en sais, c’est que la vie est une grande connerie, que même les plus grands assassins pourrissent comme le plus grand des justes.

LA FEMME

Mon chéri, tu vas mourir dans cinq minutes, dis-moi tout.

UN HOMME

Curé vous pourriez me donner plus de temps ?

LE CURÉ, il hésite.

Non.

UN HOMME

J’ai peur de mourir, comme c’est le lot de chacun, je me marre. À sa femme. Ma femme chérie, j’ai toujours su que tu m’avais épousé pour l’argent. Tu avais vingt ans moi presque soixante, sans argent je ne t’aurais jamais eue.

LA FEMME

Je t’ai épousé par amour.

UN HOMME, tout bas.

Je te crois.

LA FEMME

Tu ne voudrais pas que je sois obligée de faire la manche, de placer notre fils dans un orphelinat.

UN HOMME

Tu peux me l’avouer, ce débile n’est pas mon fils. Si tu me dis la vérité, je te dis où est le magot.

LA FEMME

C’est ton fils. Qu’est-ce que tu as ?

UN HOMME

Je voudrais boire un cognac.

LA FEMME

Ce n’est pas très bon pour ta santé.

UN HOMME

Tu as raison. Il meurt.

LE CURÉ

Il est mort.

LE FILS

Papa. Merdre j’ai perdu la partie.

LE CHER PETIT

Les personnages

LE GRAND-PÈRE

LA GRAND-MÈRE

Dans une ferme en Limousin, dans les années 50. Le grand-père se balade dans la cour de la ferme, un bébé dans les bras. Il veut rentrer dans la cuisine, la porte est bloquée. Il sonne. Pas de réponse. En sortant un trousseau de clés de sa poche, il laisse tomber le bébé. Il réussit à ouvrir, reprend le bébé et entre. À l’intérieur la grand-mère téléphone.

LA GRAND-MÈRE

Ces Américains, ils sont forts. Yes … yes … Elle voit son mari entrer. Hello darling ! À son correspondant Yes. The teatcher is ill.

Elle raccroche.

LE GRAND-PÈRE

Pour ouvrir la porte j’ai dû chercher les clefs dans mon manteau, en les cherchant j’ai lâché le petit et il s’est cogné par terre. Il a une grosse bosse. Huit serrures sur la porte d’entrée c’est quand même beaucoup.

LA GRAND-MÈRE

Si c’est beaucoup pour nous, c’est beaucoup pour les voleurs. Je ne veux pas qu’on me vole le portrait de grand-père, j’en mourrais.

LA GRAND-PÈRE

Qu’est-ce que tu faisais pendant que je m’essoufflais à ouvrir la porte ?

LA GRAND-MÈRE

Je téléphonais.

LE GRAND-PÈRE

Il fallait raccrocher ou faire patienter ton gogo.

LA GRAND-MÈRE

Oh ! Le petit a une grosse bosse.

LE GRAND-PÈRE

Bien sûr. J’ai dû le lâcher pour ouvrir la porte.

LA GRAND-MÈRE

Notre fils ne nous donnera jamais plus le petit si nous lui rendons cabossé.

LE GRAND-PÈRE

De toute façon je ne sors plus avec lui. Il crie, il hurle il s’étrangle. Il fait peur aux cochons. Ici c’est une ferme, pas un zoo. Au marché les gens me regardent, ils pensent que je suis un kidnappeur. À mon âge on n’a plus d’enfant.

LA GRAND-MÈRE

Ils sont jaloux, le petit est tellement beau. Il ressemble tant à notre fils.

LE GRAND-PÈRE

Notre fils n’est pas né poilu. Espérons qu’en grandissant il ne ressemblera pas à son père : à peine marié et le voilà déjà presque parti à la guerre. En Algérie ! L’enfant pleure

LE GRAND-PÈRE

Je parle de son père et il pleure, il y a un truc.

LA GRAND-MÈRE

Je vais te parler de ta mère. L’enfant se tait

LE GRAND-PÈRE

Il est en plein complexe !

LA GRAND MÈRE

Je ne sais pas, mais tu ne peux pas nier qu’il ressemble un peu à son père.

L’enfant pleure.

LE GRAND-PÈRE

Il ressemble à sa mère. L’enfant se tait. C’est vraiment un complexe du premier degré.

LA GRAND-MÈRE

Il faut absolument lui faire disparaître cette bosse.

LE GRAND-PÈRE

Dans quelques jours il n’y paraîtra plus.

LA GRAND-MÈRE

Un bon beefsteak sur le front et le tour est joué.

LE GRAND-PÈRE

Avec toutes les bosses qu’il a déjà, une de plus une de moins ça ne se voit pas.

Elle prend un beefsteak dans le réfrigérateur et le place sur le front de l’enfant.

LE GRAND-PÈRE

Tu lui mets mon déjeuner sur le front ! Un beefsteak de trois francs ! Tu penses vraiment que nous sommes riches. En tout cas, je vais réclamer ce beefsteak à notre fils quand il viendra chercher le petit.

LA GRAND-MÈRE

Depuis quinze jours qu’il traînait dans le réfrigérateur il n’était plus bon.

LE GRAND-PÈRE

Ce n’est pas une raison pour le gaspiller.

LA GRAND-MÈRE, buvant du thé

Il dort.

LE GRAND-PÈRE

Tu bois beaucoup de thé.

LA GRAND-MÈRE

Le professeur nous a dit que les Anglais boivent du thé toute la journée.

LE GRAND-PÈRE

Et tu crois qu’en buvant du thé tu apprendras mieux l’anglais ?

LA GRAND-MÈRE

À mon âge je n’ai pas de temps à perdre. Si demain on me disait que pour parler anglais il faut que je mange des cuisses de grenouilles, et tu sais que je déteste les cuisses de grenouilles, hé bien j’en mangerais.

LE GRAND-PÈRE

Tu me saoules avec tes discours.

LA GRAND-MÈRE

Ne te saoule pas, notre fils vient chercher le petit dans une heure. Ton papa est en permission. L’enfant pleure. Ne pleure pas, ta maman arrive bientôt. L’enfant continue à pleurer. Tes parents viennent te chercher.

LE GRAND-PÈRE : Il continue de pleurer ?

LA GRAND-MÈRE

Maman, ta maman, ta belle maman… Il pleure toujours. C’est certain il a truc qui est déréglé.

LE GRAND-PÈRE

Comme s’est dit dans le bouquin, il est en plein complexe. Où est le livre ? Il prend le livre et lit. C’est bien ça, à son âge on est amoureux de sa mère.

LA GRAND-MÈRE, elle lui parle délicatement.

Maman. Maman. Il pleure toujours.

LE GRAND-PÈRE

Oh la ! Il change vite d’avis. Normalement ce sont les filles qui aiment leur père. L’enfant se tait

LA GRAND-MÈRE

Il ne dit plus rien. Tu as dit « père » et il ne pleure plus.

LE GRAND-PÈRE

Je ne veux pas être accusé de quoi que ce soit. Ne parlons plus de ses parents. De l’un comme de l’autre.

LA GRAND-MÈRE

On pourrait parler anglais. Il ne comprendrait rien, nous serions tranquilles.

LE GRAND-PÈRE

Je ne sais pas parler anglais.

LA GRAND-MÈRE

Tu viendras à l’université avec moi. En attendant l’heure du cours.je vais t’apprendre.

Elle chante.

My honey is over the ocean

My honey is over the sea…

Le grand-père et la grand-mère reprennent en chœur.

LA PHARMACIE

Les personnages

LA MAMAN

LA PHARMACIENNE

L’HOMME, un client de la pharmacie.

Une maman entre un bébé dans les bras dans une pharmacie.

LA MAMAN

Mon bébé a la diarrhée.

LA PHARMACIENNE

Diarrhée. « Di » veut dire deux, mais « arrhée » veut dire stop. Donc votre bébé fait deux arrêts. Dans quelles circonstances ! Une minute, s’il vous plaît. Elle va dans la réserve.

LA MAMAN

Ne t’inquiète pas mon bébé, maman est là.

LA PHARMACIENNE, elle revient.

Je vous écoute. Les circonstances ?

LA MAMAN

J’étais chez mon frère quand…En même temps c’est normal que je sois chez mon frère puisque j’ai quitté mon mari. C’était un homme pas très intéressant. Très susceptible. Oui je me dépêche. Donc nous prenions l’apéritif quand le bébé s’est mis à pleurer. Quand je l’ai changé, mon Dieu, il empestait. J’ai d’ailleurs emmené sa couche pour que vous puissiez le constater.

LA PHARMACIENNE

Inutile de sortir la couche de votre sac, je la sens d’ici. Une minute s’il vous plaît. Elle va dans la réserve.

LA MAMAN

Ne t’inquiète pas mon bébé. Tu veux ta tétine ? Je l’ai trempée dans le pot de  Nutelma.

LA PHARMACIENNE, revient.

Je ne retrouve rien dans cette pharmacie. Je ne dis pas ça pour vous, vous je vous trouve, vous êtes là. Non, Je dois préparer les médicaments de cette ordonnance, et je ne trouve rien. Rien du tout. C’est celle d’un monsieur pas en bonne santé. En même temps quand on vient ici c’est qu’on a au minimum un petit problème.

LA MAMAN

Mon bébé a la diarrhée. Habituellement on me donne du Linupran.

LA PHARMACIENNE

Plus aucune pharmacie ne pourra vous vendre du Linupran. Les autorités sanitaires  ont exigé son retrait des points de vente. Il avait des effets secondaires, maux de tête, ballonnements, et principalement la diarrhée.

LA MAMAN

Vous m’en direz tant.

LA PHARMACIENNE

Je ne peux pas vous en dire plus.

LA MAMAN

Pour mon bébé ?

LA PHARMACIENNE

Évidemment, je peux vous vendre l’équivalent qui a les mêmes effets. C’est un médicament qui n’exige pas d’ordonnance, pas cher.

LA MAMAN

Mais s’il a les mêmes effets mon bébé ne pourra pas guérir.

LA PHARMACIENNE

C’est tout de même vous qui m’avait demandé du Linupran. Je ne peux plus en vendre. Mais j’ai un médicament équivalent.

LA MAMAN

J’hésite.

LA PHARMACIENNE

Je veux bien vous rendre service à condition que vous sachiez ce que vous voulez.

LA MAMAN

Je veux que mon bébé arrête de « diarréter ».

LA PHARMACIENNE

C’est quoi ce mot ?

LA MAMAN

Je veux que mon bébé arrête d’en mettre partout, de sentir mauvais, bref je veux qu’il n’ait plus sa diarrhée.

LA PHARMACIENNE

J’ai bien quelque chose de différent. Le médicament est noir, ça ne vous dérange pas ? Pourtant il faut être très prudent. Lisons, voulez-vous, le mode d’emploi.

LA MAMAN

Je n’ai pas trop le temps, il est vraiment malade.

LA PHARMACIENNE

Une demi-cuillère à café par tranche de cinq kilos. Votre bébé pèse combien ?

LA MAMAN

Douze kilos.

LA PHARMACIENNE

Une demi-cuillère, rien de plus.

LA MAMAN

Vous avez dit une demi-cuillère à café par tranche de cinq kilos, mon bébé pèse deux tranches et deux kilos. Il mériterait au moins une cuillérée et vingt pour cent d’une demi-cuillère.

LA PHARMACIENNE

Le mode d’emploi est en chinois. Je ne parle pas chinois. Alors prudence.

LA MAMAN

Je ne voudrais pas que mon bébé attrape les yeux bridés. Après la diarrhée se serait un comble.

LA PARMACIENNE

Les yeux bridés je ne crois pas, par contre de voir sa diarrhée virée au jaune, ce n’est pas impossible. 

LA MAMAN

Dans la vie il faut prendre des risques.

LA PHARMACIENNE

Il y a des contre-indications.

LA MAMAN

Je m’en fous entendez-vous, je m’en fous. D’ailleurs je suis élève infirmière, donc je sais ce qui est bon ou pas pour mon bébé.

LA PHARMACIENNE

Élève ! En quelle année ? Ça n’a aucune importance.

Un homme entre en crachant dans un mouchoir dans la pharmacie.

L’HOMME

Je viens pour mon ordonnance.

LA PHARMACIENNE

Justement je préparais vos médicaments. Elle va en réserve.

L’HOMME

Bonjour madame, je ne vous avais pas vue, mais je vous ai sentie.

LA MAMAN

Vous n’aimez pas les bébés ?

L’HOMME

À mon âge on aime tout et n’importe quoi.

LA MAMAN

Mon bébé a la diarrhée.

L’HOMME

Moi aussi, pas aujourd’hui. Aujourd’hui j’ai le cancer.

LA MAMAN

Vous allez mourir ?

L’HOMME

Mon médecin prétend que je vais voir la fin d’année.

LA MAMAN

Depuis les diarrhées à répétition de mon bébé, les médecins je m’en méfie. L’HOMME

Quand même, nous sommes à deux mois du trente et un, ce n’est qu’un petit cancer.

LA MAMAN

Il y a peut-être des petits cancers mais des grands incompétents.

La pharmacienne revient.

LA PHARMACIENNE

Voilà !

L’HOMME Il contrôle les médicaments

Vous êtes certaine que sur l’ordonnance il y avait un contraceptif.

LA PHARMACIENNE

Je connais mon métier. À la femme. Que faites-vous ?

LA MAMAN

Je vais changer mon bébé, il a encore fait.

L’HOMME

C’est évident qu’il a fait. Mais moi, par contre, je ne peux plus le faire. En montrant le paquet de préservatif.

LA PHARMACIENNE

Vous pouvez très bien le changer dehors. Ce n’est pas un lieu pour. Oui, je vais contrôler. En effet, je me suis trompée.

L’HOMME

C’est tout de même incroyable.

LA MAMAN

Mon bébé fait ça plusieurs fois par jour. À la pharmacienne. Que faites-vous donc ?

LA PHARMACIENNE

De la relaxation.

LA MAMAN

Du laxatif, comme si nous en avions besoin.

LA PHARMACIENNE

Vous, je vous reprends la boîte de contraceptifs.

L’HOMME

Une fois relaxé, vous êtes charmante. Au revoir mesdames.

LA PHARMACIENNE

Maintenant à vous. Elle prend le bébé. Elle le déshabille, lui met un suppositoire.

LA MAMAN

Que faites-vous à mon bébé ?

LA PHARMACIENNE

Un bon remède de mémère. Un suppo, une claque au cul, une couche, un bisou et une tétine. Demain sa diarrhée ne sera qu’un mauvais souvenir.

L’HOMME

Au revoir mesdames. Vous n’avez rien contre les cancers, les petits cancers 

LA PRIÈRE

Les personnages

LE BOUCHER

LE MUSULMAN

Un musulman rentre dans une boucherie. Il regarde sa montre, très inquiet. Il tend son tapis de prière. Il se déchausse. Regarde encore une fois sa montre. Il sort de sa poche une bouteille d’eau avec laquelle il lave ses pieds, son visage, ses mains. Le boucher d’abord occupé à trancher de la viande le voit, il est étonné.

LE BOUCHER

Que faites-vous mon brave ?

LE MUSULMAN

Il faut que je me dépêche.

LE BOUCHER

Tout le monde manque de temps. Que faites-vous ?

LE MUSULMAN

C’est l’heure de la prière.

LE BOUCHER

Quelle prière ?

LE MUSULMAN, il les compte et se les remémore.

La prière de l’après-midi.

LE BOUCHER

Nous sommes le matin.

LE MUSULMAN

Je prends de l’avance.

LE BOUCHER

À force de prendre de l’avance vous allez me mettre en retard.

Il commence à prier.

LE BOUCHER

Je vous prie d’aller prier ailleurs. Ici c’est une boucherie respectable.

LE MUSULMAN

Je n’ai que quelques minutes pour faire ma prière sinon l’imam a dit que je pourrais sortir de l’islam.

LE BOUCHER

Avant tout je voudrais que vous sortiez de chez moi.

LE MUSULMAN

C’est que dehors, dans la rue, il y a des voitures. Elles m’empêchent de prier. Ici je suis bien. C’est tranquille.

LE BOUCHER

Si vous voulez prier il faut payer.

LE MUSULMAN

Il ne me reste que deux minutes avant que je sorte de l’islam.

LE BOUCHER

Dehors !

LE MUSULMAN

Donnez-moi un steak hallal.

LE BOUCHER

Un steak pour monsieur.

LE MUSULMAN

Il est hallal ?

LE BOUCHER

Il est bon, très bon.

LE MUSULMAN

Oui, mais est-ce qu’il est hallal ?

LE BOUCHER

Oui, il est à l’ail, et aussi aux petits oignons.

LE MUSULMAN

En attendant je peux…

LE BOUCHER

Faites comme chez vous. Ici le client est roi. Le steak, épais ou mince ? C’est meilleur épais. Il prie. Comme çà ? Encore plus.

LE MUSULMAN

Voilà j’ai fini.

LE BOUCHER

Moi aussi. Quinze euros.

LA TORTURE

Les personnages

LE TORTIONNAIRE

LA VICTIME

Dans une salle de torture.

LE TORTIONNAIRE

Où est le petit sac de riz ?

LA VICTIME

Lequel ?

LE TORTIONNAIRE

Celui qui ne ressemblait pas à un petit sac de riz ?

LA VICTIME

Je l’ai déposé chez Risotto.

LE TORTIONNAIRE

C’est ton complice.

LA VICTIME

Ouais, on porte les mêmes jeans, pas la même marque.

LE TORTIONNAIRE

Ne te moque pas. Tu sais ce qui t’attend.

LA VICTIME

Vous m’avez déjà enlevé tous les ongles, même ceux des pieds, je m’en fous, je n’en ai pas besoin, je ne me les ronge pas.

LE TORTIONNAIRE

Tu es courageux, tu sais saigner dans la dignité. Où est le petit sac de riz ?

LA VICTIME

Risotto…

LE TORTIONNAIRE

Inutile, on a trouvé chez lui des pattes, rien que des pattes.

LA VICTIME

Des pattes d’oie, je les collectionne.

LE TORTIONNAIRE

Je ne vous dis rien de leur origine.

LA VICTIME

Je suis tellement vieux qu’oies ou canards ne m’offusqueraient pas.

LE TORTIONNAIRE

Risotto, un bouffeur de pattes ! Vous l’avez assassiné.

LA VICTIME

Vous me torturez.

LE TORTIONNAIRE

Évidemment que vous torture, c’est mon métier. Je me présente, Torturier, de première classe. Torturier, c’est mon nom de famille, de première classe, un supplément.

LA VICTIME

Il faut vous suivre.

LE TORTIONNAIRE

Pas ici, si vous n’êtes pas SDM.

LA VICTIME

C’est quoi SDM ?

LE TORTIONNAIRE

Qui le sait vraiment ?

LA VICTIME

Qui ?

LE TORTIONNAIRE

Où est le petit sac de riz ?

LA VICTIME

Si vraiment ce petit sac de riz vous intéresse, il va falloir me tuer pour l’avoir.

Le tortionnaire sort un pistolet et lui tire une balle dans la tête.

LE TORTIONNAIRE

Après tout, pourquoi me faire chier pour un petit sac de riz.

LA SOURIS

Les personnages

LA MÈRE

LA FILLE

LE PÈRE

LE FILS

La mère et la fille tricotent seules dans la salle à manger.

LA FILLE

Maman, une souris ! Au secours !

LA MÈRE

Papa, une souris ! Au secours !

Toutes deux grimpent sur les deux uniques chaises.

LA FILLE

Sur le plafond ! Une toile d’araignée, une araignée ! Au secours !

LA MÈRE

Je m’en moque, je n’ai pas peur des araignées. Tu es une grande fille, tu ne dois pas avoir peur des araignées.

Le père et le fils font irruption.

LA MÈRE

Une souris, là !

Le père sort précipitamment en claquant la porte. Le fils chercher désespérément une chaise, puis tape à la porte.  

LE FILS

Je veux sortir, je veux sortir ! Elle va me mordre !

Le père ouvre la porte et le fils sort. Ils referment la porte. Le père la rouvre et passe la tête.

LE PÈRE

Elle est où ?

LA MÈRE

C’est ta fille qui l’a vue.

LA FILLE

Elle est dans ce coin.

LE PÈRE

Très bien. Mon fusil est dans l’autre coin. Le fils sort la tête. Tu arrives à point. Va me chercher le fusil.

LE FILS

La souris va me mordre.

LE PÈRE

Tu n’as tout de même pas peur d’une petite souris.

LA FILLE, au fils

Je la surveille. Je ferai une grimace si elle bouge.

LE PÈRE

Si tu ne fais pas de bruit, elle ne paniquera pas, elle ne te suivra pas.

LA MÈRE

Je te ferai de la crème au chocolat.

LE FILS

Je veux bien. Vous me regarderez, vous n’en mangerez pas.

LE PÈRE, voulant le gifler.

Je vais t’apprendre à désobéir.

LA MÈRE

Tais-toi, tu vas réveiller la souris.

LE FILS

J’y vais. Il avance dans la pièce.

LA FILLE, elle grimace.

La souris !

Le fils panique et saisit un couteau qui se trouve sur la table. Le fils sort avec le couteau, le père le suit et referme la porte. Un temps. Le père rouvre brutalement la porte, il a le couteau à la main.

LE PÈRE

Je n’ai pas peur des souris ! Où est-elle que je l’égorge ? Viens ici si tu es une vraie souris. Il ferme la porte.

LA MÈRE

Je ne veux pas voir de sang.

LE PÈRE

Comme tu veux. Il lui met un sac sur la tête.

LE FILS, rouvrant la porte.

Il a bu un peu de rhum. Il ressort et ferme la porte

LE PÈRE

Elle est où cette souris ? Il regarde sous la jupe de sa fille. Coupure d’électricité. Grand bruit. Le père violente la fille.

LA MÈRE

Qu’est-ce qui se passe ?

LE FILS, ouvrant la porte

C’est une panne de secteur, ne vous inquiétez pas. Je vais chez le voisin chercher une bougie.

Il referme la porte. Un temps. La lumière revient. Le père et la fille sont sous la table.

LA MÈRE

Qu’est-ce qui se passe ?

LE PÈRE, lui enlevant le sac de la tête.

Il n’y a rien.

Aboiements. Le fils entre précipitamment dans la pièce. Son pantalon est déchiré.

LE FILS

Un chien !

LE PÈRE

Sauve qui peut ! Les chiens sont lâchés.

L’HOMONYME

Les personnages

LE PATRON

JEAN, cadre marketing

Dans un bureau.

LE PATRON

Jean, notre nouveau produit, notre nouveau shampoing fait polémique. Nous avons mis ce concept du shampoing sec et mouillé fin mars de cette année et déjà les médias nous tapent dessus. Pourtant ce nouveau shampoing a fait ces preuves. Sa composition est inchangée depuis plus de trois mille ans. Cléopâtre s’en servait. Il a fait des miracles sur les cheveux de beaucoup de reines, il suffit de lire les hiéroglyphes. Personnellement je n’y comprends rien. Fiers de ce patrimoine mondial, nous avons suivi rigoureusement la formule originale en conservant les produits les plus polémiques comme l’ammoniaque, le soufre et le plomb. Nos contradicteurs disent que ce shampoing porte malheur. Il ferait perdre des cheveux.

JEAN

Qui ne perd pas de cheveux ?

LE PATRON

Ma mère porte une perruque. Elle a perdu ses cheveux en une nuit après lui avoir annoncé mon mariage avec un mec.

JEAN

Si tout le monde portait des perruques, évidemment notre shampoing serait invendable.

LE PATRON

Il faudrait sortir des sentiers battus, trouver la formule antique pour shampooiner les perruques.

JEAN

En fin de compte ce n’est pas un nouveau shampoing.

LE PATRON

C’est un shampoing à l’ancienne.

JEAN

J’aime bien avoir raison.

LE PATRON

Nous le produisons pour une question d’argent, de profit, même si certains communistes nous dénient le droit d’assouvir notre ambition.

JEAN

Il y a encore des communistes en France ?

LE PATRON

J’en ai compté une dizaine la semaine dernière, ce ne sont pas eux dont je parle. Notre nouveau produit, notre shampoing, fait l’objet d’une pétition de la part des Juifs, d’une réclamation de la part des chrétiens et d’une fatwa de la part des musulmans.

JEAN

Les croyants n’aiment vraiment pas les shampoings.

LE PATRON

C’est dur de gagner de l’argent dans ces conditions. Si ça continue, je vais licencier.

JEAN

C’est peut-être pour sa couleur. Pourquoi un shampoing bleu ?

LE PATRON

Le bleu serait donc bien pour les toilettes, pas pour les cheveux. Je connais cette critique. Pour qui se prennent-ils ?

JEAN

L’ancien était rose, il donnait confiance, il suivait la norme mondiale. Avec celui-là les croyants ressentent d’importants effets, disons, « secondaires ». Une personne qui se présente comme croyante et patiente, qui achetait le shampoing rose a mis une pétition en ligne afin de dénoncer le shampoing bleu. Pétition déjà signée par plus d’un million de personnes.

LE PATRON

Vous en déduisez quoi ?

JEAN

Qu’elle n’est pas seule.

LE PATRON

Ce n’est qu’un produit de toilette, nom de Dieu. Quand nous avons choisi sa couleur rose, nous voulions créer la polémique sur les réseaux sociaux pour le lancer.

JEAN

Nous avons réussi, la première semaine notre chiffre d’affaires a explosé.

LE PATRON

Aujourd’hui, nous changeons sa couleur pour créer le buzz et un million de personnes nous font un caca nerveux. Bientôt on ne pourra plus pisser jaune.

JEAN

Mais, si vous voulez mon avis, ce n’est pas la couleur du produit qui pose problème.

LE PATRON

Pour que le chiffre d’affaires augmente, il faut bien innover, nous n’avons pas le choix. Jean vous allez lancer une campagne de publicité si puissante que le shampoing bleu pour cheveu sec et mouillé deviendra indispensable dans tous les foyers.

JEAN

Il y a déjà tellement de shampoings !

LE PATRON

J’ai des salariés à rémunérer, des bâtisses à moderniser, trois pensions alimentaires à verser et une copine que j’aimerai beaucoup gâter. Nous n’avons pas le choix, la réussite est un impératif. Je compte sur vous, sur vos compétences.

JEAN

Les shampoings des gammes « Oies bleues » et Canards roses » de nos concurrents ont beaucoup de succès. De plus ils ont un avantage considérable sur le nôtre, les utilisateurs ne deviennent pas chauves.

LE PATRON

Nous ne toucherons pas à la formule de notre shampoing.

JEAN

Il est surpuissant.

LE PATRON

Il est divin.

JEAN, prend son souffle.

C’est le nom qui pose problème.

LE PATRON

Pourquoi voulez-vous changer de nom ?

JEAN

Pas moi, le produit.

LE PATRON

Le produit veut changer de nom ! Vous devenez fou au marketing, les produits ne parlent pas, ils ne peuvent pas demander à changer de nom. Réagissez mon vieux, réagissez.

JEAN

Quand je dis « Touffe », vous pensez à quoi ?

LE PATRON

À notre shampoing. Oui notre shampoing s’appelle « Touffe », ce n’est pas plus ridicule que Dob, Cléomatra, Elséche.

JEAN

Si dans une conversation quelqu’un vous parle de « Touffe » allez-vous tout de suite pensez shampoing.

LE PATRON

À une pute !

JEAN

Voilà.

LE PATRON

Comment ça « Voilà » !

JEAN

Touffe et pute se prononcent pareilles. Ce sont des homonymes.

LE PATRON

Vous êtes en sueur, il faut consulter mon vieux. Je comprends ce que vous dites, mais leurs orthographes sont totalement différentes. En plus ce ne sont pas des homonymes.

JEAN

Patron, vous en êtes certain ?

LE PATRON

Certain. C’est pour ça que ma secrétaire particulière est une étudiante en langue française. Elle écrit mes discours, elle m’évite des fautes de mauvais goûts.

JEAN

Nous revenons à notre point de départ, c’est la couleur bleue que les croyants et les clients rejettent. Si nous revenions au rose.

LE PATRON

La vie en rose ! Pourquoi ne pas y croire ?

LA MÔMIE

Les personnages

LA FEMME

LE MARI, la momie

Dans une cuisine. Une momie est assise contre un mur.

LA FEMME, elle parle seule.

Hier, j’ai nettoyé la tombe de Gustave. Il y avait des pissenlits tout autour. Je les mangeais ce midi. En s’adressant à la momie. Tu ne pourras pas dire que je gaspille l’argent. La roussette ne pond plus. Il y a déjà longtemps que j’aurai dû lui couper le sifflet. Au centre commercial, le filet de poulet est à moins de sept euros le kilo. Elle se prépare du café. Hier, en y allant, j’ai rencontré Rachida. Elle divorce. Son mari la trompait avec Béatrice. Mais d’après Paulette, Béatrice coucherait aussi avec Robert. Tu ne vois pas de qui je parle ? Robert, le petit Robert, ton copain de l’école maternelle. Celui qui pissait dans ton sac à goûter. La momie bouge. Quand même. Ce n’est pas toi qui pourrais me tromper. Pour toi, la bagatelle, c’est foutu. Rachida m’a invitée chez elle, j’ai dû refuser, je ne veux pas te laisser seul. Un temps. Sur notre compte, tu as touché ta pension. Toujours pas d’augmentation. Elle prend le journal qui traîne sur la table. Je vais te lire les nouvelles de ce jour. « Les moines de Tibéhirine bientôt béatifiés ». Ils en ont fait un très beau film. J’en ai pleuré. Il n’y a quand même rien de mieux que les drames pour pleurer. « Attentat à Kaboul au moins soixante trois morts, les talibans revendiquent ». Oui, je passe. Encore un article sur le djihadisme. David Thomson «Il est impossible de s’assurer de la sincérité du repentir d’un djihadiste». Encore un autre, « Salah Abdeslam voulait «finir le travail» après le 13 novembre ». Bon je vais directement au sport. Caroline Wozniacki a remporté son premier titre du Grand Chelem en dominant en finale le numéro 1 mondial Simona Halep à l’issue d’un combat de près de trois heures 7-6, 3-6, 6-4.

LE MARI

Arrête de me lire l’actualité, tu me donnes le moral à zéro.

LA FEMME

Tu pourrais au moins me faire le bisou du matin.

LE MARI

Je ne suis pas de bonne humeur.

LA FEMME

Tu as mal dormi.

LE MARI

Tu as ronflé cette nuit.

LA FEMME

Tu es de mauvais poils.

LE MARI

Même mort je mérite des égards, surtout que c’est encore moi qui te nourris.

LA FEMME

Tous les jours c’est la même rengaine. Tu radotes mon chéri, tu radotes.

LE MARI

C’est tout de même bien ma pension qui te nourrit. Elle n’est peut-être pas importante pour toi, mais tu es heureuse de la dépenser.

LA FEMME

Que tu saches, je travaille.

LE MARI

Je sais ce que tu fais.

LA FEMME

Je t’interdis de m’espionner.

LE MARI

Je ne le fais pas exprès, il y a comme un appel d’air quand tu couches avec lui. Je ne comprends toujours pas ce que tu lui trouves.

LA FEMME

Y en a qui prétendent que les morts savent tout, c’est vraiment de la foutaise. Je couche avec lui parce qu’il est riche à millions et une fois que je serai sa femme, ta pension, tu pourras te la mettre là où je pense.

LE MARI

Nous sommes entre nous, dis-moi enfin ce qui m’est arrivé.

LA FEMME

Tu veux vraiment le savoir ! Très bien. Je t’ai empoissonné.

LE MARI

Quoi ! Toi ? Empoisonné ! Moi ! Depuis quand ? Pourquoi ?

LA FEMME

Tu es mort il y a six mois.

LE MARI

Six mois ! Pourquoi tu ne me le dis qu’aujourd’hui ? J’ai l’impression d’être mort hier. Il n’y a pas à dire, la mort raccourcit le temps et affaiblit le cerveau. Pourquoi tant de haine ? Nous étions heureux.

LA FEMME

Je l’ai rencontré il y a sept mois, il est tombé fou amoureux de moi, il avait de l’argent. Avant de m’épouser il voulait éprouver ses sentiments sur une période de neuf mois. S’il avait su que j’étais marié, adieu les millions.

LE MARI

C’est une belle saloperie que tu as faite là.

LA FEMME

Tu n’as pas souffert.

LE MARI

Heureusement. Pourquoi tu me gardes avec toi ? Pour continuer à toucher ma pension ?

LA FEMME

En attendant, il faut bien que je vive. Maintenant tu vas faire un petit tour dans le placard. Il ne va pas tarder.

LA GRANDE PHRASE

Les personnages

JEAN

JEANNE

 (En invités : Caroline Ollivier, Yaniv Daniel Giraudon.)

Dans une foire aux livres, Jean et Jeanne se promènent.

JEAN, en réfléchissant.

« Tout ce qui n’est pas oublié est inutile ».

JEANNE

Tu dis ?

JEAN

Je dis une grande phrase qui restera dans l’histoire.

JEANNE

« Putain, le rap c’est une putain de musique ».

JEAN

Qu’est-ce que tu racontes !

JEANNE

Moi je parle en grandes phrases comme toi.

JEAN

Ouais, mais tes grandes phrases sont des petites phrases.

JEANNE

« Putain, le rap c’est une putain de bonne musique », c’est une grande phrase. Elle comporte une dizaine de mots et des verbes, et des tas de choses comme il faut.

JEAN

Quand tu parles, je te comprends à peine. Pour dire bonjour, tu as besoin de parler de la nuit, de l’aube, de la rosée et du matin. Tu es incapable de faire une petite phrase. Tu parles long, mais tu ne dis jamais de grandes phrases.

JEANNE

Tu me comprends à peine ! Tu t’entends parler. « Tout ce qui est inutile est oublié ».

JEAN

« Tout ce qui n’est pas oublié est inutile ».

JEANNE

Ta grande phrase n’a aucun sens. Tout ce que tu oublies est inutile, donc tout ce dont tu te souviens serait utile ?

JEAN

Je ne pense pas comme toi. J’ai le droit. Nous sommes en démocratie.

JEANNE

Asseyons-nous.

JEAN

Si tu veux.

JEANNE

Je sais que tu voudrais être reconnu comme un grand penseur. Mon chéri, je t’aime, tu dois accepter que ton cerveau soit seulement formaté pour la pâtisserie. Tout chez toi respire la chantilly, même ton parfum a la saveur vanille.

JEAN

Je veux me recycler. Je ne veux plus me lever à trois heures du matin. Je travaille sur l’écriture de mon livre que je vais intituler « Mes pensées en phrases ».

JEANNE

Tu as enfin trouvé le titre.

JEAN

« Mes pensées en phrases », un titre de livre exceptionnel.

JEANNE

Pourrais-tu me donner d’autres exemples de tes pensées en phrases.

JEAN

« Le bateau d’un ivrogne est un poème ».

JEANNE

Oui.

JEAN

« Le grand tout n’est rien de moins qu’un reste ».

JEANNE

J’en ai assez entendu pour réfléchir le reste de ma vie. Comme j’ai aussi envie de faire autre chose de mon temps, je te demande de garder tes grandes phrases pour toi, et de m’embrasser.

Deux personnes s’assoient prés d’eux.

CAROLINE OLLIVIER-YANIV

Je m’emploie « à caractériser les « grandes phrases » en tant qu’objet pour l’analyse des discours politiques et médiatiques, dans le cadre plus large d’une étude des faits de communication dans leur dimension discursive. Les« grandes phrases » sont appréhendées sous plusieurs aspects, dont les termes sont explicités caractéristiques de l’expression «grande phrase» elle-même ; dimension énonciative du phénomène ; déterminants génériques et sémiotiques façonnés par les médias ; intégration des contraintes par les politiques et les communicants ; caractéristiques qui favorisent la reprise et la circulation des énoncés ; appréciation par les acteurs sociaux eux-mêmes du phénomène des « grandes phrases ».

DANIEL GIRAUDON

Je te comprends. Pour ma part « La société bretonne des XIXe et XXe siècles, émiettée en terroirs et plus encore en grandes collectivités rurales où chacun connaît tout le monde, où chacun épie les moindres faits et gestes de ses voisins, a longtemps cherché à marquer de manières diverses son appartenance à une communauté qu’elle percevait comme différente des autres et dont elle se montrait fière. Elle a pu le faire par l’intermédiaire d’une mode vestimentaire, d’un style propre de danse, d’une manière originale d’exécuter une tâche, de construire un édifice, de préparer un plat, de composer une chanson etc. »

Jean et Jeanne s’éloignent.

JEAN

Tu as peut-être raison en fin de compte. Je n’ai aucun talent pour écrire.

JEANNE

Tu es un pâtissier génial. Tu innoves en permanence.

JEAN

Pour te remercier de m’avoir remis dans le bon sens, je vais inventer pour toi un gâteau. Il aura la forme d’une roue. Composé d’une pâte à choux fourrée d’une crème mousseline pralinée.

JEANNE

J’adore les amandes effilées.

JEAN

J’en mettrai.

JEANNE

Tu pourrais l’appeler le Paris-Brest.

JEAN

Tu es géniale.

JEANNE

Il aura énormément de succès. Seulement j’ai un doute.

JEAN

N’aie aucun doute, j’ai appris à le faire pendant mon apprentissage.

JEANNE

Dans ce cas-là ce n’est pas une trouvaille.

JEAN

Je vais recycler la recette originale. Que je réfléchisse ! Je vais rajouter au pochoir une grande phrase qui fera toute son originalité.

JEANNE

Comme ?

JEAN

« Vivre, c’est se donner plus de temps que le temps nous en donne ».

LA RALEUSE

Les personnages

SANDRINE, la femme

ROGER, le mari

JEAN, voix off

Un coq chante. Sandrine et Roger sont encore dans le lit. Elle se lève, regarde par la fenêtre.

SANDRINE

Saloperie de coq. Un jour je vais l’égorger.

ROGER, se réveille en sursaut.

Quoi, qu’est-ce que c’est ? J’y vais tout de suite.

SANDRINE

Tu vas où comme ça ?

ROGER

Hier soir je n’ai pas fait la vaisselle.

SANDRINE

Comme d’habitude tu vas te coucher sans faire la vaisselle. Depuis vingt ans tu devrais savoir qu’il faut pour que je dorme bien que tu fasses la vaisselle tous les soirs.

ROGER

Je le sais, des fois j’oublie. Chant du coq

SANDRINE

Tu as le fusil. Ton fusil de chasse. Je vais le déplumer à grands coups de balles à sel.

ROGER

Le voisin ne va pas être content.

SANDRINE

Est-ce que je suis contente de me réveiller en pleine nuit !

ROGER

Il est huit heures du matin.

SANDRINE

Huit heures ! Un coq qui chante à huit heures c’est n’importe quoi. Il faut que je me dépêche. Tu le sais bien, j’ai rendez-vous à neuf heures avec le maire pour interdire les coqs dans le village.

ROGER

S’il n’y a plus de coqs il n’y aura plus d’œufs.

SANDRINE

In vitro. Sans coq. Comme pour les enfants. Fièrement. Demain les hommes seront inutiles pour nous féconder.

ROGER

J’ai besoin de café. Qu’est-ce que je fais du fusil ?

SANDRINE

Laisse-le là. Je lui laisse quelques heures de répit. J’en aurai peut-être besoin après mon rendez-vous. Elle regarde le plafond. Tu la vois la tache. Lève la tête. Plus haut. Au plafond. Il y a une tache noire. Hier elle n’y était pas. Roger allume la lumière. La tache disparaît. Rallume. Éteint. Rallume. La lumière fait S.O.S. Elle apparaît. Elle disparaît. Une drôle de tache !

Quelqu’un sonne à la porte.

ROGER

C’est qui ?

VOIX OFF

Vous avez quelque chose ?

SANDRINE

Qu’est-ce qu’il dit ?

ROGER

Il demande si nous avons quelque chose ?

SANDRINE

Dis-lui que nous sommes pauvres, que nous n’avons ni le diamant de ma mère ni l’or de mon père.

VOIX OFF

Je viens pour votre S.O.S.

SANDRINE, à son mari.

S.O.S ?

ROGER, il réfléchit.

S.O.S ! Je donne ma langue au chat.

 VOIX OFF

De quel chat parlez-vous ?

ROGER, il ouvre prudemment la porte.

Vous désirez.

SANDRINE

Comment sais-tu qu’il s’appelle Désiré ?

ROGER

C’est le hasard.

JEAN

Pas Désiré, Jean. Je suis votre voisin.

SANDRINE

Celui du poulailler.

ROGER

Vous avez un beau poulailler.

JEAN

J’ai vu votre message de détresse alors je me suis précipité pour vous sauver. C’est bien vous qui avez allumé, allumé, allumé, puis éteint, éteint, éteint, allumé, allumé, allumé.

ROGER

Après avoir allumé j’ai quand même éteint sinon je n’aurai pas pu allumer de nouveau. Enfin je crois.

SANDRINE, elle ouvre la porte.

Vous prendrez bien une tasse de café.

JEAN

Ce n’est pas de refus. Ce sont vos lumières qui m’ont réveillé. Le mari éteint.

SANDRINE

Pourquoi t’éteins ?

ROGER

Vous qui ne savez rien de notre plafond, y voyez-vous un défaut ?

JEAN

Il fait un peu noir pour que j’y voie clairement.

SANDRINE

Donc monsieur ne peut pas savoir si oui ou non il y une tache au plafond. Mon mari va vous faire un café.

JEAN

Y a peut-être une tache là.

SANDRINE

Non.

JEAN

Où là ?

SANDRINE

Non.

SANDRINE

Donc vous élevez des coqs.

JEAN

Pas du tout je suis peintre.

SANDRINE

Comme Picasso.

JEAN

En bâtiment, c’est plus lucratif.

SANDRINE

Vous n’élevez donc pas de coq.

JEAN

J’ai bien un coq, c’est pour les poules. Si vous saviez comme il me gonfle à « cocoricotter ».

ROGER

Un ou deux sucres.

JEAN

Vous n’avez pas trois sucres !

ROGER

Évidemment que nous avons trois sucres.

JEAN

La vie ressemble à un sucre qui fond. Je suis bouddhiste. J’en suis à ma troisième vie, je prends toujours autant de sucre que j’ai eu de vie.

SANDRINE

Mais pour en revenir à votre coq…

JEAN

Mon coq aussi en est à sa troisième vie. C’est la troisième vie de la femme que j’ai épousée dans ma deuxième vie.

SANDRINE

Votre femme s’est transformée en coq !

ROGER

Elle n’a pas eu de chance.

JEAN

Il y a pire.

SANDRINE

J’ai une course à faire.

ROGER, à Jean, tout bas

Elle a rendez-vous à neuf heures avec le maire pour interdire les coqs dans le village.

JEAN, tout bas.

Pourquoi vous parlez tout bas ?

ROGER

Vous aussi vous parlez tout bas.

SANDRINE

Pas de messe basse sans curé. Je reviens quand je reviens.

Sandrine sort.

JEAN

Hé bien je ne vais pas tarder puisque vous êtes en bonne santé.

ROGER

Ma femme s’est mise dans la tête de tuer votre coq.

JEAN

Tuer ma femme ! Il lui montre le fusil. Avec ce fusil-là. Que faites-vous ?

ROGER

J’enlève les deux cartouches.

JEAN

Vous êtes un brave homme.

ROGER

Brave, je ne sais pas, peureux certainement. Des fois qu’elle aurait des envies de m’envoyer dans une deuxième vie.

JEAN

Vous êtes un homme qui a du futur, vous portez le pantalon, vous vous imposez.

ROGER

Vous avez raison.

JEAN

Je dois y aller. Je dois repeindre la façade de la mairie. Je ne voudrais mettre le chantier en retard, ma femme est très exigeante sur les délais. 

ROGER

Si vous rencontrez ma femme dite que je l’attends.

Il prend le fusil et remet les deux cartouches en place.

LA PEUR DONNE DES AILES

Les personnages

LE TUEUR

L’ANGE

Le tueur avec deux boulets reliés à une chaîne autour du cou pointe son arme.

LE TUEUR

Haut les mains ! Faites ce que je vous dis. Je suis dangereux. « Dangerous » comme diraient les flingueurs. Je suis recherché dans tous les états.

L’ANGE

Il est inutile de te mettre dans des états pareils pour des clopinettes.

LE TUEUR

Des clopinettes ! La police me connaît sous le nom de « Le tueur ». Je tue aussi facilement que d’autres respirent.

L’ANGE

Tu ne respires pas.

LE TUEUR

Je laisse ça aux autres, je n’ai pas le temps.

L’ANGE

Es-tu certain que je dois lever les mains ?

LE TUEUR

J’en suis certain. Si tu veux lever les pieds en sus, je n’y vois pas de problème.

L’ANGE

Lever les pieds et les mains en même temps c’est coton. Je ne suis pas contorsionniste. Quoique.

LE TUEUR

La bourse ou la vie ?

L’ANGE

La réponse ne se pose pas puisque je n’ai pas de bourse.

LE TUEUR

Plus hauts les mains. Il le fouille. Qu’est-ce que tu as dans le dos ?

L’ANGE

La peur me donne des ailes.

LE TUEUR

Tu ne serais pas bossu par hasard ?

L’ANGE

Le hasard n’a rien à voir là-dedans, c’est plutôt une question de génétique. Je suis un ange déchu. Enfin, je deviens un ange déchu quand j’ai peur. Sinon je suis quelqu’un de normal, pas comme toi.

LE TUEUR

J’ai l’habitude d’avoir affaire à des gars comme toi, la plupart du temps la peur leur donne plus la diarrhée que des ailes.

L’ANGE

Je te dis c’est génétique.

LE TUEUR

Il n’y a rien de génétique chez les froussards. Je les pratique depuis ma plus tendre enfance. J’en ai peur. Oui monsieur, j’ai peur des froussards, c’est pour cette raison que je les braque. Pan, pan, j’affronte ma peur.

L’ANGE

Affronter ses peurs c’est bien, jusqu’au « pan, pan »

LE TUEUR

Mets ça à tes pieds. Il lui jette les boulets.

L’ANGE

Ce ne sont pas des chaussures.

LE TUEUR

Je ne veux pas que tu t’envoles avec mon pognon.

L’ANGE

J’ai des ailes, pas de bourse. Je suis un ange déchu, fauché comme les blés, volant comme une sauterelle, portant le malheur comme un chat noir.

LE TUEUR

Sur le marché de contrebande, une paire d’ailes d’Ange, me rapporterait… il tape sur son portable… un million d’euros, minimum. Je crois que j’ai gagné le gros lot.

L’ANGE

Elles ne vous rapporteront rien.

LE TUEUR

Comment ça ?

L’ANGE

Mes ailes n’apparaissent que pendant des moments de peur. Quand je n’ai plus peur, elles disparaissent comme par enchantement. Voyez, touchez, elles ont disparu. Le tueur lui caresse le dos.

LE TUEUR

Vous n’avez plus peur de moi.

L’ANGE

Au début vous m’avez pris par surprise. Maintenant je sais qu’au fond de vous il y a du bon. Au fond. Dans les douves de votre âme.

LE TUEUR

Et si je vous tuais ! Il lui caresse le dos. Toujours pas là.

L’ANGE

La peur me donne des ailes, mais pas toutes les peurs.

LE TUEUR

Pour une fois que je tombe sur un ange, patatras c’est un ange qui a des humeurs. J’ai des ailes, j’en ai plus, tu me fais peur, je n’ai plus peur. Comment je pourrai devenir riche avec cette poisse ? C’est quoi ce bruit.

L’ANGE

C’est un diable qui sort de sa cachette. Les cornes des diables sont en pur ivoire. En plus, en poudre et mélangées avec du lait écrémé de Licorne, elles donnent un sacré… des sacrés… enfin tout ce que l’homme souhaite.

LE TUEUR

Voler des ailes à un ange, il n’y a pas de danger, les anges sont gentils, tandis que scier les cornes d’un diable, j’hésite.

L’ANGE

Qu’est-ce que vous faites ? Vous n’allez pas ! Non ! NONNNN.

LA SÉQUENCE

Les personnages

LE SPECTATEUR

LE VOISIN

UN VOISIN

Le spectateur regarde deux individus qui discutent.

LE VOISIN

Je le portais à Monte-Carlo quand j’ai perdu ma dernière chance.

UN VOISIN

C’est vague.

LE VOISIN

Qu’est-ce qui est vague ?

UN VOISIN

Ce que tu portais à Monte-Carlo.

LE VOISIN

Évidemment je le portais à Monte-Carlo. Je ne veux pas en parler.

UN VOISIN

Pourquoi ? Il n’y a pas de honte à porter quelque chose à Monte-Carlo.

LE VOISIN

Monte-Carlo est un mauvais souvenir. Quel est l’esprit sain qui voudrait se souvenir d’un mauvais souvenir ?

UN VOISIN

C’est une question compliquée qui ne mérite pas de réponse. Ce que je sais c’est que tu arrives toujours sale et puant au château pour faire ton numéro. Je me demande d’ailleurs pourquoi la duchesse ne t’a pas déjà foutu dehors. Bref, ce qui reste encore vague, c’est la perte de ta dernière chance.

LE VOISIN

N’insiste pas, tu serais déçu.

UN VOISIN

Je veux quand même que tu m’expliques.

LE VOISIN

Soit. Il tente de sortir. Tu ne peux pas sortir de cette pièce.

UN VOISIN

Pourquoi ?

LE VOISIN

Pour rien.

UN VOISIN

J’attends l’explication.

LE VOISIN

Je ne voulais pas en parler pour que tu ne me prennes pas pour un cinglé. J’ai l’impression que tu l’es autant que moi. Donc je portais à Monte-Carlo un costume neuf quand j’ai perdu ma patte de lapin. Voilà c’est ça mon mauvais souvenir, je ne veux plus en parler.

UN VOISIN

D’accord. Pour passer le temps tu peux parler de la duchesse.

LE VOISIN

Qu’est-ce que tu veux, elle m’aime bien. Moi je la trouve plutôt marrante, je lui fais ma petite musique, elle me paie en whisky, avec le rouge c’est la seule monnaie que je tolère.

UN VOISIN

Tu parles comme Gainsbourg.

LE VOISIN

Le mort !

UN VOISIN

Le chanteur.

LE VOISIN

Toi comme Michel Simon.

UN VOISIN

L’acteur ?

LE VOISIN

Mon voisin.

UN VOISIN

Je suis ton voisin.

LE VOISIN

Donc moi aussi. C’est transitif. Si tu es mon voisin je suis le tien, même si je ne veux pas. C’est transitif.

UN VOISIN

Au château tu ne te conduis pas bien. Fais lui crédit de ta gentillesse à la duchesse. Interdis-toi de te saouler en sa présence.

LE VOISIN

Pourquoi ?

UN VOISIN

Parce que je veux que la duchesse Marie te voie dans tes bons jours. Je veux que tu lui fasses une bonne impression.

LE VOISIN

Ça c’est autre chose. Je peux me raser, je peux me laver, je peux me saper, je peux causer, pour le reste ça va être dur.

UN VOISIN

D’avoir vécu le cul dans l’herbe tendre, à la ferme, tu t’es ramolli. En une journée tu peux faire tout ce que tu as dit. Te raser, te laver, te saper, causer par-dessus le marché.

LE VOISIN

C’est pourtant vrai ça.

UN VOISIN

Qu’est-ce qui est vrai ?

LE VOISIN

L’amour.

UN VOISIN

Tu es tombé amoureux de la duchesse ?

LE VOISIN

Le sexe.

UN VOISIN

Sans le viagra !

LE VOISIN

L’amour, pour durer il ne faut pas trop en dire.

UN VOISIN

Moi je dis et je fais.

LE VOISIN

Évidemment qu’il faut faire, pas trop en dire. Tu veux durer ou non ?

UN VOISIN

Pas du tout, je veux être.

LE SPECTATEUR

Que dites-vous ? Je vous observe depuis un instant, je ne comprends pas votre conversation.

UN VOISIN

Mon voisin et moi, nous sommes dans un film. Un souvenir. Et puis fichez-nous la paix, je n’en ai pas fini avec lui.

LE VOISIN

Tu n’es pas un gentleman avec le monsieur.

UN VOISIN

Dans un an je meurs d’une crise cardiaque, alors je suis tel que je suis un point c’est tout.

LE SPECTATEUR

Qu’est-ce que vous dites, votre maison sera à vendre dans un an ?

LE VOISIN

Je ne vous veux pas comme voisin.

LE SPECTATEUR

Cool !

UN VOISIN

Toi le spectateur, tais-toi. J’en ai marre des regards inconnus.

LE VOISIN

Pas moi.

LE SPECTATEUR, sort une arme, parle au « Le voisin»

Donc si je te tue maintenant je vais te rendre un service. Tu n’auras pas de crise cardiaque.

UN VOISIN

La crise cardiaque c’est moi.

LE VOISIN

C’est comme ça quand on n’est pas attentif, vous auriez pu me tuer en pensant faire une bonne action.

LE SPECTATEUR

Loin de moi cette pensée. Il tire et les tue tous les deux. C’est le monde de l’information.

LA TÉLÉVISION

Les personnages

LA FILLE

LE FILS

LE PÈRE

LA MÈRE

Dans le salon d’une maison.

LE PÈRE, au fils.

Mon fils, J’aimerais que tu t’éloignes de la télévision.

LA MÈRE

Le repas est prêt. Écoute ton père.

LE PÈRE

Qu’est-ce qu’on mange ?

LA MÈRE

Tu demandes ça pour me dire que tu n’aimes pas.

LE FILS

Maman, on mange dans la salle à manger ?

LE PÈRE

Nous ne sommes pas dimanche. Dans la cuisine.

LE FILS

Maman, j’aime beaucoup ce feuilleton.

LA FILLE

Où est mon Dadou ?

LA MÈRE

Qui a vu le Dadou ?

LE FILS, à sa sœur.

Tu l’as encore perdu ?

LE PÈRE

Le dimanche on peut regarder la télévision en mangeant, pas la semaine.

LA MÈRE

Tu connais la règle.

LE FILS

Pourquoi pas la semaine ?

LE PÈRE

Le dimanche est réservé à Dieu.

LA MÈRE

Qu’est-ce que tu nous chantes là ? Il n’y a aucune relation entre manger dans la salle à manger, et manger en regardant la télévision et Dieu. Mon chéri, tu blasphèmes.

LE PÈRE

C’était pour parler.

LA FILLE, elle cherche sa peluche.

Où est Dadou ?

LE FILS

C’est un beau feuilleton. C’est dommage de ne pas voir la fin.

LA MÈRE

Ce serait plus dommageable de ne pas manger. J’ai fait du cassoulet.

LE PÈRE

Tu as fait de la boîte !

LA MÈRE

À la télé ils en disent du bien.

LE FILS

Maman, c’est la publicité qui en dit du bien.

LA SŒUR

Personnellement je m’en fous, j’adore.

LA MÈRE

Nous mangeons dans cinq minutes dans la cuisine. Dans cinq minutes j’éteins la télé.  

LE FILS

Papa, tu peux regarder le feuilleton pendant que je fais pipi.

LE PÈRE

Ton feuilleton ne m’intéresse pas.

LE FILS

Papa, je t’en supplie. Tu pourras me dire à table ce qui se sera passé pendant mon pipi.

LA MÈRE

Fait plaisir à ton fils il lui reste quatre minutes de télé avant la baisse du rideau. Le fils sort.

LE PÈRE, parle haut et fort pour que son fils puisse entendre.

Le méchant attaque le bon.

LE FILS

Papa, je n’entends rien.

LE PÈRE

Ce gros imbécile attaque une tortue.

LE FILS

Qui ?

LE PÈRE

Le con !

LE FILS

Parce qu’il y a un con ?

LE PÈRE

Le méchant attaque une tortue.

LA MÈRE

Pourquoi ?

LE PÈRE

Il dit « J’aime peut-être la soupe ».

LE FILS

Qui dit quelque chose ?

LE PÈRE

Un passant.

LA FILLE

Où est Dadou ?

LA MÈRE

Notre fille a un vocabulaire limité, tu ne trouves pas ?

LE FILS

Maman, je n’entends rien.

LE PÈRE, il crie.

Le méchant prend tout l’argent, il est poursuivi par le bon.

LE FILS

La tortue !

LE PÈRE

Elle a fini dans la cocotte.

LE FILS, qui revient des toilettes.

Ça va, je ne suis pas sourd.

LE PÈRE

C’est une histoire stupide.

LA MÈRE

Alors pourquoi laisses-tu ton enfant s’abrutir ?

LE PÈRE

Nous sommes deux à décider, parce que nous sommes un couple.

LA MÈRE

Alors je décide que ce jour sera sans télé.

LE PÈRE

Sauf pour le foot.

LA MÈRE

Oui mon chéri.

LE FILS

Je ne suis pas d’accord.

LA FILLE

J’ai retrouvé Dadou.

LA MÈRE

Quand tu auras, disons, un douze en orthographe, tu pourras regarder Hercule. Un treize Zorro, et au-delà tout ce que tu veux.

LE PÈRE

Douze en orthographe, tu es dure.

LA MÈRE

J’éteins la télé. À table ! Dans la cuisine. Laisse ton portable éteint quand on mange, tu le reprendras quand tu iras te coucher.

LA FILLE

Maman, j’ai mis ma montre autour du poignet de Dadou.

LA MÈRE

Ce n’est pas une montre, c’est ton mouchard. Avec ce bracelet je sais toujours où tu es.

LE PÈRE

Elle n’a pas tort. Nous perdons plus son dadou que notre fille. Il prend le journal.

LA MÈRE

Très bien. Nous allons lui acheter un portable, comme ça nous pourrons tout le temps la géo-localiser.

LE FILS, à sa sœur.

Avec le portable tu pourras regarder la télévision avec ton Dadou.

LA FILLE

Pourquoi avec Dadou ?

LA MÈRE

Vous dites ! Le fils fait un bisou à sa sœur. Nous les avons vraiment réussis.

LE PÈRE

Ce soir il y a match.

LA MÈRE

Très bien, nous changeons la règle. Tous les jours nous pourrons manger dans la salle à manger en regardant la télévision, sauf le dimanche, par respect pour le jour du seigneur.

Le père, le fils et la sœur fondent dans les bras de la mère.

LA VENDEUSE

Les personnages

LA VENDEUSE

LE CLIENT

Dans un hypermarché.

LE CLIENT

Madame ?

LA VENDEUSE

Monsieur ?

LE CLIENT

Je voudrais acheter…

LA VENDEUSE

Vous voulez acheter. Constate que le client pleure Nous avons toutes sortes de mouchoirs. Pas dans ce rayon-ci. Les mouchoirs papier se trouvent au fond du magasin dans le rayon des mouchoirs. Mais nous avons aussi des mouchoirs en tissu. Ceux-là se trouvent au milieu du magasin dans le rayon des mouchoirs.

LE CLIENT

Il y a donc deux rayons mouchoirs.

LA VENDEUSE

Ici nous avons tout en double, voir en triple comme pour le cassoulet. Vous trouverez le cassoulet en boîte dans le rayon boîte de cassoulet, le cassoulet sous vide dans le rayon cassoulet sous vide et le frais dans le rayon…

LE CLIENT

…cassoulet frais.

LA VENDEUSE

Pas du tout. Ce rayon n’existe pas. Le cassoulet frais se trouve dans le rayon traiteur. Vous ne pleurez plus.

LE CLIENT

Parler de cassoulet me rend plus joyeux.

LA VENDEUSE

C’est un effet secondaire de la saucisse. Nous aurions parlé d’un petit salé aux lentilles, je ne suis pas certaine que nous aurions eu ce résultat.

LE CLIENT

Dans tous les cas je ne suis pas ici pour acheter de la nourriture.

LA VENDEUSE

C’est bien triste, car au rayon charcuterie il y a une formidable promotion sur les merguez.

LE CLIENT

Je veux acheter une arme. C’est bien ici qu’il faut s’adresser pour acheter une arme ?

LA VENDEUSE

Une arme ? C’est ici évidemment. C’est écrit sur le bandeau. Mais il y a aussi beaucoup d’autres articles dans le magasin, des vélos, des télés, des cafetières, des piles, des assiettes…

LE CLIENT

…un fusil, je veux acheter un fusil.

LA VENDEUSE

Je vais être franche avec vous, je n’y connais rien en armes. Pour vous dire je suis incapable de faire la différence entre un fusil et une carabine.

LE CLIENT

Moi non plus.

LA VENDEUSE

C’est pour ça que je préférerais que vous alliez acheter la merguez en promotion et revenir un autre jour où je ne travaille pas.

Le client lui fait comprendre qu’il veut un fusil. La vendeuse ouvre la vitrine et lui en montre un.

LE CLIENT

Il est précis ?

LA VENDEUSE

Précis, précis, c’est vite dit. Vous risquez de tuer quelqu’un avec ça. Elle sort le mode d’emploi. Alors je vous lis ses performances : il est précis pour la volaille, précis pour les poissons, précis pour tout ce que vous voulez. Le fabricant précise qu’il sera d’autant plus précis que le chasseur saura tirer.

LE CLIENT

Il est automatique ?

LA VENDEUSE

Automatique ! Elle continue à lire la fiche technique. Vous appuyez sur ça, c’est la gâchette je crois. Si je comprends la fiche technique. Je sais aussi que lorsque les coups partent tout seul, c’est automatiquement grave. Hier une cliente m’a raconté un horrible fait divers qui a eu lieu hier. Son mari a assassiné avec sa carabine de chasse, une qui ressemble à celle-là, il a assassiné les voisins, homme, femme et enfants. Tout bas. Son voisin était son amant. Crise de jalousie, et hop, le drame.

LE CLIENT

Un vrai drame !

LA VENDEUSE

Je n’en sais pas plus, je n’ai plus jamais revu cette cliente.

LE CLIENT

Vous ne pouvez pas m’en dire plus sur les caractéristiques de ce fusil !

LA VENDEUSE

Si vous le désirez je peux vous appeler le chef de rayon.

LE CLIENT

Ce n’est pas la peine, je le prends.

LA VENDEUSE

Vous l’achetez !

LE CLIENT

C’est combien ?

LA VENDEUSE

Deux mille cinq cents euros. Vous trouvez que c’est cher ? Nous avons aussi des pistolets à eau dans le rayon « jouet », très ressemblants.

LE CLIENT

Tout à un prix, alors pourquoi pas, deux mille cinq cents euros.

LA VENDEUSE

Je ne devrais pas vous le dire mais la semaine prochaine il y aura une promotion sur toutes les armes à feu.

LE CLIENT

Vous êtes vraiment une vendeuse très gentille.

LA VENDEUSE

Vous m’êtes plutôt sympathique. Je vais vous faire une confidence, je n’aime pas les armes.

LE CLIENT

Moi non plus.

LA VENDEUSE

Évidemment, évidemment. Elle encaisse l’argent.

LA VENDEUSE

Au revoir monsieur.

LE CLIENT

Au revoir madame. Un instant. Il faut des balles pour tirer avec.

LA VENDEUSE

J’avais oublié.

LE CLIENT

Donnez-moi une boîte de cartouches.

LA VENDEUSE

Une boîte de cartouches.

LE CLIENT

Une seule.

LA VENDEUSE

Vous faudra-t-il autre chose ?

LE CLIENT

Non, il ne me faut plus rien.

Dix minutes plus tard.

LE CLIENT

Il ne marche pas.

LA VENDEUSE

Vous en êtes certain ?

LE CLIENT

Je viens de l’essayer et le coup n’est pas parti.

LA VENDEUSE

Vous avez été vite pour aller au champ de tir.

LE CLIENT

J’habite à cinq minutes. J’ai sonné chez moi, j’ai pointé le fusil sur ma femme et j’ai tiré. Pas de bruit. Pas de coup. Un clic, rien de plus.

LA VENDEUSE

Vous vouliez tuer votre femme !

LE CLIENT

N’ayez pas peur, il n’y a pas plus tendre que moi.

LA VENDEUSE

Vous vouliez assassiner votre femme !

LE CLIENT

Elle me trompe, c’est une raison tout de même. Vous êtes marié ?

LA VENDEUSE

Depuis un mois.

LE CLIENT

Vous ressemblez à ma voisine.

LA VENDEUSE

Maintenant que vous me le dites, vous ressemblez à mon voisin. Pourquoi me rendez-vous ce mouchoir ?

LE CLIENT

Je ne suis pas pour foutre la merde dans les ménages, mais votre mari, votre mari, c’est lui l’amant de ma femme.

LA VENDEUSE

Le cran de sécurité ! Vous ne la raterez pas.

LE CLIENT

Pour votre mari ?

LA VENDEUSE

Je préfère le poison. J’aurai dû vendre des mouchoirs, nous ne nous serions jamais rencontrés.

LE CLIENT

Les mouchoirs ça rend triste.

LA VENDEUSE

La tristesse n’éteint pas le futur. Le crime, oui. Au revoir monsieur.

LE CLIENT

Merci madame.

LE CHANTEUR

Les personnages

LE CHANTEUR

LE REPRÉSENTANT

Le chanteur chante.

LE REPRÉSENTANT

Vous chantez ?

LE CHANTEUR

Je suis chanteur.

LE REPRÉSENTANT

Vous chantez fort.

LE CHANTEUR

Je n’ai pas de micro.

LE REPRÉSENTANT

Vous voulez dire que si vous aviez un micro vous chanteriez moins fort.

LE CHANTEUR

Comme vous dites.

LE REPRÉSENTANT

Justement je suis représentant en micro.

LE CHANTEUR

Ça ne m’intéresse pas, je chante fort.

LE REPRÉSENTANT

Moi, je travaille.

LE CHANTEUR

Vous croyez que je me tourne les pouces !

LE REPRÉSENTANT

Je n’en sais rien, je ne suis pas détective, je suis représentant. Un temps. Vous ne chantez plus ?

LE CHANTEUR

Montrez-moi votre micro.

LE REPRÉSENTANT

Lequel ? Des micros, il y en a autant que de mauvais chanteurs. Enfin, que de brosses à dents.

LE CHANTEUR

Que viennent faire les brosses à dents ici ?

LE REPRÉSENTANT

C’est-à-dire, qu’avant tout, je suis représentant en brosse à dents, mais comme la brosse ne paie plus, je vends des micros.

LE CHANTEUR

Ça se vend plus ?

LE REPRÉSENTANT

Plus personne ne se brosse les dents, ils mangent du chewing-gum. Surtout les jeunes. Ils mâchent pour faire genre. Je vous prédis que le chewing-gum aura la même place demain que la cigarette aujourd’hui.

LE CHANTEUR

Les micros, ça marche ?

LE REPRÉSENTANT

Ça galope. Ceux qui ont été refusés dans le football, les derniers de la classe, vu qu’ils ont vu des analphabètes gagner beaucoup d’argent en disant n’importe quoi dans un micro, ils se disent pourquoi pas moi. Leur référence, le Pistachier.

LE CHANTEUR

Le Pistachier !

LE REPRÉSENTANT

Oui, celui du groupe « BTM », Bouffe Ta Merde. Tout le monde voudrait lui ressembler. Mais tout ça je m’en fous, le principal est que le Pistachier n’a pas de voix, qu’il chante avec un micro. Je ne dois jamais oublier mon intérêt.

LE CHANTEUR

Si je chante une belle chanson, vous sauriez me dire si j’ai une chance ou pas de réussir.

LE REPRÉSENTANT

Comme dans « The Voice ». Pourquoi pas. Prenez un micro, je me retourne.

LE CHANTEUR

Je voulais chanter sans micro.

LE REPRÉSENTANT

Sans micro vous chantez trop fort. Allez-y.

LE CHANTEUR

Je vais vous chanter une chanson d’Axel. Je commence. Il râpe n’importe quoi.

LE REPRÉSENTANT

C’est du rap ?

LE CHANTEUR

Vous voyez bien que je rappe tout en râpant.

LE REPRÉSENTANT

Il y a du rythme.

LE CHANTEUR

Ce n’est pas fini. Voilà le meilleur :

« This is the Crazy Frog ».

« Break down Ding ding

Br-br-break it, br-break it Dum

This is the Crazy Frog A ram me am brem da

Am da rem ram am da baabeeeaaaaaaa!

Ding ding

This is the Crazy Frog

Ding ding »

LE REPRÉSENTANT

Vous avez très bien utilisé le micro.

LE CHANTEUR

Les paroles !

LE REPRÉSENTANT

Confusément incompréhensibles.

LE CHANTEUR

Je suis un chanteur ou pas ?

LE REPRÉSENTANT

Il y a du The Voice en vous. Cinquante euros. Pour l’utilisation du micro.

LE CHANTEUR

Combien ?

LE REPRÉSENTANT

Cinquante euros.

LE CHROMOSOME X

Les personnages

LE PÈRE

LE FILS

LA CONCIERGE

LA MÈRE

Dans un appartement.

LE PÈRE, il attend tranquillement son fils assis dans un fauteuil. Son fils entre.

Alors fils, tout va bien ?

LE FILS

Je suis bien atteint.

LE PÈRE

Pour faire ce que tu as fait je n’en doute pas.

LE FILS

Papa, il m’a dit que tu y es aussi pour quelque chose.

LE PÈRE

Si tu penses que je vais porter le chapeau, tu te trompes.

LE FILS

Si je suis devenu un assassin c’est que je porte en moi le chromosome X. Mieux, ce chromosome je l’ai hérité de mon père, de toi, qui fait de toi mon complice.

LE PÈRE

Je n’ai jamais assassiné quelqu’un moi.

LE FILS

Même pendant la guerre ?

 LE PÈRE

La guerre c’est la guerre, on tue, on tue, sans s’en rendre compte. Ma mère ne s’est rendu compte de rien.

LE FILS

Le médecin a dit que chromosome X a pu se gorger de sang pendant cette période, et que tu m’as transmis ce chromosome vampire en me faisant.

LE PÈRE

Tu arrêtes de divaguer, et débarrasse-toi du corps de ta mère. Tu es un homme, tu peux te débrouiller seul.

LE FILS, il entre dans la salle de bain et crie.

 Elle est toujours dans la baignoire.

LE PÈRE

Il n’y a pas que du chromosome x dans ses veines, il doit y avoir aussi de la pisse de chat. Elle est morte ou vivante ?

LE FILS

Je n’en sais rien.

LE PÈRE

Elle remue ou pas ?

LE FILS

Je n’en sais rien.

LE PÈRE

Tu la mords, si elle réagit, tu devras finir le travail.

LE FILS

Elle bouge. Il retourne voir son père. Elle bouge.

LE PÈRE

Ton avocat pourra toujours prétendre que c’est la faute du chromosome X.

LE FILS

Tu pourrais m’aider !

LE PÈRE

Je ne bougerai pas de ce fauteuil.

LE FILS

Je te dis de venir m’aider.

LE PÈRE

Non.

LE FILS

Viens où…

On frappe à la porte.

LE PÈRE

Qui est là ?

LA CONCIERGE, en voix off

C’est la concierge. Vous ne pourriez pas m’ouvrir ?

LE PÈRE

Pourquoi pas. Il montre un couteau.

LE FILS, il entrouvre la porte.

En voyant le couteau. Je ne veux pas. À la concierge. Que voulez-vous ?

LA CONCIERGE

Les voisins se plaignent à cause des odeurs.

LE FILS

J’ai des gaz.

LE PÈRE

Moi aussi.

LE FILS

En plus les lavabos sont bouchés.

LE PÈRE

Dans peu de temps se sera terminé.

LA CONCIERGE

Vous en êtes certain ?

LE FILS

Aussi certain qu’il vous voit vivant. La concierge fait un pas pour entrer. Vous ne rentrez pas. Vous ne bougez pas. Il prend dans un placard une bombe désodorisante et en projette dans toute la pièce. Vous sentez, il y a un changement.

LA CONCIERGE

On dirait une odeur de fleurs des îles.

LE FILS

Ne bougez pas, je vais dans la salle de bain. Il revient aussitôt. Ça y est, j’ai bien débouché les lavabos.

LA CONCIERGE

J’espère que ça ne se reproduira plus.

LE FILS

À demain madame la concierge. Il ferme la porte.

LE PÈRE

Tu as eu chaud.

LE FILS

Merci pour ton aide.

LE PÈRE

Je suis resté dans ce fauteuil pour ta mère.

LE FILS

Maman, je l’avais totalement oublié. Je vais voir si elle est réveillée.

LE PÈRE

Qu’est-ce que tu vas faire ?

LE FILS

Rien. C’est ma mère et je l’aime.

La mère arrive dans la pièce.

LE FILS

Maman, je suis si heureux.

LA MÈRE

J’ai un mal de tête. Qu’est-ce que je faisais dans la baignoire ?

LE FILS

Maman j’ai une bonne nouvelle, j’ai le chromosome X.

LE PÈRE

Je n’y suis pour rien.

LE FILS

Tu y es pour tout.

LA MÈRE

Votre chromosome X c’est de la roupie de sansonnet par rapport à ça. Elle sort un fusil et les tue.

LE FILS

Les personnages

LE PÈRE

LE FILS

Le père marche dans la rue, regarde des tickets, son fils à ses côtés.

LE FILS

Tu as encore perdu ?

LE PÈRE

Pas de chance au jeu, chanceux en amour.

LE FILS

Je suis fatigué, je veux un bonbon.

LE PÈRE

Il n’y a aucun rapport entre la fatigue et le bonbon.

LE FILS

Le rapport est que, si je suce un bonbon, je ne pense plus à la fatigue.

LE PÈRE

Moi aussi je suis fatigué, mais je ne veux pas sucer de bonbon. Pour ne plus penser à la fatigue je boirai bien un whisky.

LE FILS

À trois ans, je ne peux pas boire d’alcool. C’est interdit par la loi.

LE PÈRE

Que tu dis mon fils.

LE FILS

Je veux un bonbon.

LE PÈRE

Il est tard, je suis fatigué, je ne m’arrêterais pas chez un confiseur. Les caries après, c’est moi qui paie.

LE FILS

Je n’ai que des dents de lait qui vont tomber dans peu de temps. Les bonbons ça ne pourra pas être pire que l’âge ingrat, l’adolescence, les réseaux sociaux et la mobylette.

LE PÈRE

J’ai promis à ta mère de t’amener pour quinze heures.

LE FILS

Je n’aime pas le nouveau mari de maman.

LE PÈRE

Moi non plus. Comme je n’aime plus ta mère, c’est égal.

LE FILS

Papa, je voudrais m’asseoir, je suis fatigué.

LE PÈRE

Pas plus de cinq minutes. Il sort le journal de sa poche. « Pierre d’enclume » ! Pourquoi il a appelé son cheval « Pierre d’enclume ». Il aurait pu l’appeler  « Zéphire ».

LE FILS

Maman aussi aime les courses.

LE PÈRE

Je sais. Sur ce banc.

L’enfant et le fils s’asseyent sur un banc public.

LE PÈRE

Papa, pourquoi tu n’aimes plus maman ?

LE PÈRE

Sans doute parce que nous n’avons pas vieilli à la même vitesse. Elle, plus vite que moi.

LE FILS

Moi je vieillis à quelle vitesse ?

LE PÈRE

À la vitesse supersonique.

LE FILS

Tu m’aimeras encore quand je serais vieux ?

LE PÈRE

Tu m’aimeras encore quand je ne serais plus là ?

LE FILS

Tu vas partir ?

LE PÈRE

Un jour.

LE FILS

Quand ?

LE PÈRE

Dans quinze ans, dix jours, huit heures, quinze minutes et trente secondes.

LE FILS

Donc le dix-huit mai, deux mille trente-cinq, à neuf heures vingt-cinq minutes et trente secondes, tu partiras.

LE PÈRE

Comment tu as fait pour calculer si vite ?

LE FILS

Je suis génial. C’est maman qui le dit. Je sais aussi prédire l’avenir sans compter.

LE PÈRE

Je ne te comprends pas. Tu n’as que trois ans, tu as tous ces dons.

LE FILS

Papa, tu n’as jamais trouvé génial que ton fils parle à trois ans.

LE PÈRE

Je n’y ai jamais pensé.

LE FILS

Il n’y a que maman qui y pense. Depuis deux semaines je lui trouve les chevaux gagnants. Jusqu’à aujourd’hui elle n’a joué que des petites sommes, aujourd’hui c’est le gros lot.

LE PÈRE

La salope ! Je veux dire, la maligne.

LE FILS

J’aimerai toujours les bonbons.

LE PÈRE

Si je ne t’ai pas déposé à quinze heures au pied de sa porte ta mère va me faire un procès. Il faut donc se remettre en route. Avant tout je voudrais connaître les gagnants dans la troisième, la quatrième et la cinquième, dans l’ordre. Aussi je voudrais que tu ne dises pas les bons numéros à ta mère.

LE FIS

Pourquoi ?

LE PÈRE

Ce serait son con de deuxième mec qui en profiterait. Tu l’aimes toi, son deuxième mec.

LE FILS

Je suis encore fatigué.

LE PÈRE

À la confiserie tu trouveras les bons bonbons que tu veux. Nous irons demain. Mais avant…

LE FILS

Dans la troisième « Corsage volatile », dans la quatrième « Rôt d’une nuit » et dans la cinquième « Pet fourré ».

LE PÈRE, il sort de sa poche un paquet de bonbons.

Tu les mérites bien. 

LE FILS

Tu m’as fait marcher.

LE PÈRE

Pas un mot à ta mère.

L’ONCLE

Les personnages

L’ONCLE

LE FILS

LA TANTE

Un homme frappe à la porte d’une maison.

L’ONCLE 

Qui est là ?

LE FILS 

C’est ton neveu.

L’ONCLE 

Quel neveu ?

LE FILS 

C’est moi.

L’oncle ouvre prudemment la porte.

L’ONCLE 

Donne-moi ta carte d’identité pour voir si tu es vraiment mon neveu. Tu es le fils de mon maboul de frère ?

LE FILS 

Comme c’est écrit.

L’ONCLE 

Il n’est rien écrit de précis, seulement ton nom, ton prénom et ta date de naissance. Ce n’est pas suffisant. Comment s’appelle ton père.

LE FILS 

Moi, je l’appelais papa.

L’ONCLE 

Il ouvre la porte Mon neveu ! Mon neveu ! Mais entre donc. Parce que tu es bien mon neveu ?

LE FILS 

Si tu crois que je lui ressemble.

L’ONCLE 

Ton père m’a téléphoné pour me dire que tu passerais. Il m’a aussi parlé d’une Chinoise.

LE FILS 

Jade ! C’est fini.

L’ONCLE 

Elle est morte jeune.

LE FILS 

Elle n’est pas morte, nous nous sommes séparés. C’est pour ça que je voudrais, si tu veux bien, passer quelques jours de vacances à la campagne. Chez toi.

L’ONCLE 

Un retour à la nature en quelque sorte.

LE FILS 

Voilà !

L’ONCLE 

Sauf que depuis qu’ils ont construit cette centrale, il y a autant de pollution qu’en ville.

LE FILS 

Je ne te dérangerais pas. Vois-tu, en ville, avec cette rupture, je ne me sentais plus chez moi.

L’ONCLE 

C’est l’effet que font les étrangers.

LE FILS 

Pas tous, il y a quand même des gens comme nous.

L’ONCLE 

Tous des étrangers, je te dis. Même ici, le boucher est un étranger. Le fils André ? Il est Marseillais !

LE FILS 

Il ne faut pas avoir peur comme ça des Marseillais.

L’ONCLE 

Moi, je n’ai peur de personne, c’est ma femme qui est morte de peur.

LE FILS 

Ma tante est morte ? Nous ne le savions pas.

L’ONCLE 

Comment ? Ma femme est morte ? Berthe ! Berthe !

L’oncle la cherche dans une grande malle.

LA TANTE 

Il est parti le Marseillais ?

L’ONCLE 

Ne crains rien, c’est notre neveu.

LA TANTE 

Tu as vérifié ses papiers ?

L’ONCLE 

Je les ai même lus. Je te présente ta tante.

LE FILS 

Bonjour ma tante.

LA TANTE 

Il n’y a plus de bon jour depuis que les Marseillais ont envahi la France.

LE FILS 

Les Marseillais, tu en as vu en ville ? Il y en a beaucoup ?

LA TANTE 

Peut-être plus ?

LE FILS 

Ce n’est pas trop grave. La tante s’évanouit

L’ONCLE 

Ne fais plus ce genre de réflexion déplacée ou tu vas tuer ta tante.

LE FILS 

Ce n’est pas grave. Je voulais dire que les Marseillais sont aussi des Français.

L’ONCLE 

Les Marseillais, des Français ! Ta tante et moi le saurions si c’était vrai.

La tante revient à elle.

L’ONCLE 

D’ailleurs, dans cette maison, je suis le seul Français.

LA TANTE 

Je suis la seule Française de la France entière.

L’ONCLE 

Je suis le seul Français du monde !

LE FILS 

Moi alors ? Qu’est-ce que je suis ?

LE GANGSTER

Les personnages

LE POLICIER, un géant.

LE PROPRIÉTAIRE

Un appartement est cambriolé. Un homme habillé en policier entre.

LE GANGSTER

Haut les mains !

LE POLICIER

C’est gênant, je suis chez moi.

LE GANGSTER

Plus hauts les mains.

LE POLICIER

Je ne peux pas plus hauts ?  Le plafond est bas.

LE GANGSTER

Tu as peur de dégueulasser le plafond ?

LE POLICIER

Mes mains sont propres.

LE GANGSTER

Plus haut ! Il défonce le plafond. Tu as défoncé le plafond.

LE POLICIER

Ce n’est pas de ma faute, je suis trop fort. Je ne sais pas si les assurances vont marcher.

LE GANGSTER

N’en profite pas pour les baisser.

LE POLICIER

En fait, pourquoi dois-je lever les mains ?

LE GANGSTER

Si je t’avais demandé de lever les pieds, tu aurais eu l’air ridicule.

LE POLICIER

Je suis ici chez moi et… Il lui pointe le canon de son revolver sous le nez.

LE GANGSTER

Et ?

LE POLICIER

On rigole moins. Je vais vous dire la vérité, ici vous êtes chez vous, pas chez moi.

LE GANGSTER

Que faites-vous ici si vous n’êtes pas chez vous ?

LE POLICIER

Mon phone a la nouvelle application « tu vois à travers les murs ». Je vous ai vu, j’ai cru que vous étiez chez moi alors que vous êtes chez vous.

LE GANGSTER

Moi aussi j’utilise cette application pour mon travail. Pour cambrioler sans assassiner c’est l’application idéale.

LE POLICIER

J’avoue c’est pratique. Moi-même, quand je fais des tournées de sécurisation, je peux rentrer chez les gens sans déranger.

LE GANGSTER

Comme moi. Par contre je n’arrête pas les cambrioleurs.

LE POLICIER

Comme moi.

LE GANGSTER

Vous n’arrêtez pas les cambrioleurs ! Ce n’est pas bien pour un policier.

LE POLICIER

Je peux baisser les bras ? Merci. Je ne suis pas policier.

LE GANGSTER

Comme moi. 

LE POLICIER

Je ne suis jamais moi quand je sors de chez moi. Je ne veux pas que quelqu’un me reconnaisse. Je n’aime pas être surveillé.

LE GANGSTER

Je cambriole de temps en temps, ce n’est pas mon vrai métier. Le mien c’est tueur.

LE POLICIER

Le mien, c’est imposteur. Aujourd’hui j’avais envie de jouer le rôle d’un policier ripoux. Une chose m’intrigue, pourquoi mon application ne vous a-t-elle pas détecté ?

LE GANGSTER

Idem pour la mienne. Parce qu’en plus j’avais pris l’option imagerie thermique, catégorie policier. Il aurait dû vous détecter.

LE POLICIER

Nous ne savons plus à quelle application nous fier.

LE GANGSTER

Je faisais tellement confiance à cette marque.

LE POLICIER

Nous trouverons autre chose. Je vais faire comme vous, dès demain je change de téléphone et d’application. Buvons un coup, c’est le proprio qui paie.  Whisky ?

LE GANGSTER

Cognac. Vous êtes marié ?

LE POLICIER

Surtout pas, je veux garder mon anonymat. Une femme c’est un réseau social à elle seule. Non, j’ai des maîtresses. Je consomme dans les sites de rencontres.

LE GANGSTER

Je suis plus classique, je vais au bordel.

LE POLICIER

Les sites c’est mieux que le bordel. Ça coûte moins cher. Mais je respecte ta vie.

LE GANGSTER

Tant mieux, parce que je n’aime pas qu’on ne me respecte pas. Son téléphone s’agite. C’est quoi ce bip ?

LE POLICIER

C’est un « bouboubidou».  

LE GANGSTER

Mon phone a détecté un être humain.

LE POLICIER

Vous n’êtes pas chez vous !

LE GANGSTER

Nous sommes chez lui. Il lui montre une photo.

LE POLICIER

Le proprio. Bas. Votre portable fait « bouboubidou » quand il détecte un être humain.

LE GANGSTER

Il doit être bourré. Le proprio.  Il n’arrive pas à mettre les clés dans la serrure.

LE POLICIER

Le mien fait bip, c’est plus simple. Le propriétaire rentre en sifflotant.

LE PROPRIÉTAIRE

Tiens un policier ! Tiens un gangster ! J’ai comme l’impression que la soirée n’est pas terminée. Il va vers le bar et se sert verre. Whisky ou cognac ? Je vais prendre un whisky.

LE GANGSTER

Haut les mains !

LE PROPRIÉTAIRE

Qui a défoncé mon plafond.

LE POLICIER

C’est moi. Je m’excuse.

LE PROPRIÉTAIRE

Pourquoi la police défoncerait mon plafond ?

LE GANGSTER

Haut les mains ! Pas vous, vous.

LE PROPRIÉTAIRE

Je tiens à vous dire que je suis assuré. Tout ce qu’il y a dans cet appartement appartient à ma femme. Maintenant je suis fatigué, je vais dormir.

LE GANGSTER

Où est l’argent ?

LE PROPRIÉTAIRE

Vous êtes des rabat-joie. De l’argent, de l’argent ! Il s’endort.

LE GANGSTER

Réveillez-vous ! Où est l’argent ?

LE PROPRIÉTAIRE, au policier

Vous pourriez l’arrêter.

LE POLICIER

L’habit ne fait pas le policier. Je me présente, je suis un imposteur.

LE PROPRIÉTAIRE

C’est votre nom ?

LE POLICIER

Non ! Je vais me répéter, je veux vivre anonymement. Je me déguise à mon goût quand je sors de chez moi. Un jour maçon, un autre ministre, ce matin j’ai eu une envie de policier.

LE PROPRIÉTAIRE

Ici c’est chez ma femme. L’argent est sous le matelas. Je la déteste. Elle me trompe avec le premier qui se connecte. En plus de voleur, vous ne seriez pas tueur par hasard. Je vais devoir divorcer pour préserver mon honneur, je ne veux pas rien lui laisser. Rien.

LE POLICIER

Vous n’avez pas fait de contrat de mariage ?

LE PROPRIÉTAIRE

Elle a voulu en faire un, moi je n’en voulais pas.

LE GANGSTER

Combien pour la buter ?

LE POLICIER

Tuer, tuer ! Il change de boulot, il va devenir tueur. Votre contrat serait le bienvenu pour se lancer.

LE PROPRIÉTAIRE

Un million, un million pour m’en débarrasser.

LE GANGSTER

J’achète pour un million.

LE POLICIER

Il est tard, je suis heureux de vous avoir connu, personne ne m’attend chez moi, je rentre chez moi.

LE GANGSTER

Qu’est-ce que vous faites ?

LE POLICIER, il se déshabille

Pour rentrer je vais me déguiser en femme.

LE PROPRIÉTAIRE

Prenez ce que vous voudrez dans la penderie de ma femme. Il se déguise en femme. Vous ressemblez vraiment à une femme. Je dirai même plus, vous ressemblez à ma femme. Vous n’allez pas rentrer chez vous. Dormez ici, dehors il n’y a que des sadiques. Vous risquez le viol.

LE GANGSTER

Tant que vous y êtes, vous pourriez me loger pour cette nuit ?

LE PROPRIÉTAIRE

Je ne suis pas un ingrat. Vous dormirai dans la chambre d’ami.

LE GANGSTER

J’ai oublié de vous le dire, elle m’a donné deux millions.

LE PROPRIÉTAIRE

Qui ?

LE GANGSTER, il tue le propriétaire.

Allons-y ma jolie, la nuit est à nous.

LE GOÛTEUR

Les personnages

LE GOUTEUR

UN EMPLOYÉ, les rôles de différents employés.

LE GOUTEUR

C’est bon ça, très bon. Bien. Je voudrais féliciter ce merveilleux pâtissier. Où est le pâtissier ?

UN EMPLOYÉ

Un pâtissier ici, dans la pâtisserie ?

LE GOUTEUR

Je suis le nouveau goûteur de votre magasin. Je voudrais féliciter votre pâtissier.

UN EMPLOYÉ

Il n’y a jamais eu de pâtissier ici. Nous ne faisons que décongeler les gâteaux congelés que nous recevons d’un grand congélateur. Enfin, il doit être grand, je présume, même si je ne l’ai personnellement jamais vu. Bien que je ne sois pas aveugle.

LE GOUTEUR

Ce gâteau est si merveilleux qu’il ne peut pas être le fruit d’un congélateur.

UN EMPLOYÉ

Ce n’est pas les fruits qui manquent dans le congélateur.

LE GOUTEUR

 J’ai de l’expérience. Dix ans chez « Goûteurs de France ».

UN EMPLOYÉ

Dix ans à gouter quoi ?

LE GOUTEUR

De tout. Du yaourt périmé au saucisson de taureau flétri.

UN EMPLOYÉ

Par curiosité, ça a quel goût le saucisson de taureau flétri.

LE GOUTEUR

La saveur d’une pomme pourrie avec un relent de roquefort.

UN EMPLOYÉ

Impressionnant.

LE GOUTEUR

Je voudrais, de ma propre voix, féliciter ce merveilleux pâtissier.

UN EMPLOYÉ

Je ne le connais pas.

LE GOUTEUR

Comment ?

UN EMPLOYÉ

Je ne connais que moi. Le matin j’arrive, j’enlève les gâteaux du congélateur, je les mets en vitrine et j’attends les clients.

LE GOUTEUR

Quel scandale ! Je suis dans un magasin qui embauche au rayon pâtisserie, le rayon le plus compliqué, le plus parfumé, le plus professionnel, un vendeur plutôt qu’un pâtissier.

UN EMPLOYÉ

Une question de cout.

LE GOUTEUR

Je le savais, il vous bat pour que vous ne deveniez jamais pâtissier.

UN EMPLOYÉ

Jamais je n’aurais voulu devenir pâtissier. Je déteste la pâtisserie. Je ne voyage pas quand je mange un Paris-brest.

LE GOUTEUR

Soit. Mais il y a bien un pâtissier qui les conçoit ses pâtisseries congelées ! Je vais voir dans le congélateur.

Il sort. Il revient frigorifié.

LE GOUTEUR

J’ai froid.

UN EMPLOYÉ

Vous ressemblez plus à un cornet de glace qu’à un « Gouteur de France ». Voilà mon collègue, peut-être que lui il a déjà vu un pâtissier. Moi je vous laisse entre ses mains, ses pieds et le reste.

Un employé sort, un autre arrive.

LE GOUTEUR

Vous connaissez le pâtissier ?

UN EMPLOYÉ

Ici, personne ne se connaît. Je ne connais même pas le nom des deux caissières. Isabelle je la connais, elle refuse de me parler de ses copines. Enfin ! Je ne demande pas au monde de changer, plutôt aux filles de changer. Isabelle, elle, elle connaît les noms de toutes les autres caissières, parce qu’elle est amoureuse, elle ne veut rien me dire.

LE GOUTEUR

Vous êtes confus ! Votre Isabelle elle ne connaîtrait pas le nom du pâtissier ? Je voudrais connaître son nom.

UN EMPLOYÉ

Cet homme là-bas, cet homme est un cadre, il doit connaître le pâtissier.

 L’employé sort, un cadre entre.

LE GOUTEUR

Je suis le nouveau goûteur du magasin.

UN EMPLOYÉ

Plaît-il ?

LE GOUTEUR

Je voudrais féliciter le pâtissier pour son amour de gâteau.

UN EMPLOYÉ

Pour répondre à votre première question, j’aime les femmes.

LE GOUTEUR 

Je n’ai jamais posé cette question.

UN EMPLOYÉ

Vraiment ! Peut-être. Je dois vous dire que le magasin n’a jamais eu de goûteur depuis que j’y travaille…c’est-à-dire…depuis quinze jours. D’ailleurs, c’est quoi un goûteur ?

LE GOUTEUR

Un goûteur est une personne qui teste des aliments. Par jour je peux manger cinq éclairs, huit opéras, sept Paris-brest, une part de tiramisu, et quelques tartes en cas de nécessité.

UN EMPLOYÉ

Vous êtes incroyable.

LE GOUTEUR

Je peux me le dire. Vous partez !

Il sort et il revient.

UN EMPLOYÉ

Vous n’avez rien à faire ici. Je suis le responsable de la boutique quand le responsable de la boutique est absent.

LE GOUTEUR

Je cherche un pâtissier.

UN EMPLOYÉ

Je peux vous dire haut et fort qu’aucun pâtissier n’œuvre ici.

LE GOUTEUR

Vous dites ?

UN EMPLOYÉ

Vous vous êtes trompé de magasin.

Le pâtissier sort de sa poche une lettre. Il la lit.

LE GOUTEUR

Je me suis trompé.  C’est votre concurrent en face qui veut m’embaucher.

UN EMPLOYÉ

Attendez ! Vous dites que mon concurrent veut vous embaucher. Pourquoi ?

LE GOUTEUR

Il ouvre aujourd’hui une vraie pâtisserie dans son magasin, avec des vrais pâtissiers et un goûteur, moi.

UN EMPLOYÉ

Ne partez pas, je téléphone à mon patron. Allô, chef, notre concurrent… Il s’éloigne, parle, puis revient. Il doit demander conseil à son hiérarchique. Sa femme. Le téléphone sonne. Une minute.

LE GOUTEUR

Je n’ai pas tout mon temps. Heureusement que je me suis trompé de jour.

UN EMPLOYÉ

Comment ?

LE GOUTEUR

Sur la lettre il écrit que j’étais embauché le sept. Nous sommes le six.

UN EMPLOYÉ

Chef, il ouvre sa pâtisserie demain. Que faisons-nous ? Comment ? Nous allons transformer la pâtisserie en pizzeria. Il raccroche. En plus de goûteur, vous ne seriez pas pizzaiolo ?

LE JOUET DE NOEL

Les personnages

LE PÈRE

LA MÈRE

LE FILS

LE PÈRE

Offrir un jouet ! Offrir un jouet, ce n’est plus un enfant !

LA MÈRE

C’est toujours mon bébé.

LE PÈRE

Oui, si tu veux, on peut dire que c’est un grand bébé.

LA MÈRE

Exactement, un grand bébé.

LE PÈRE

Raison de plus pour ne plus lui offrir un jouet.

LA MÈRE

Je veux qu’on offre un jouet à mon fils, un point c’est tout.

LE PÈRE

À vingt sept ans il mérite mieux qu’une boîte de lego ou de playmobile.

LA MÈRE

Tu voudrais peut-être que nous lui offrions une poupée gonflable.

LE PÈRE

Une poupée gonflable, en voilà une bonne idée, je n’y avais pas pensé. Pour un célibataire, une poupée gonflable c’est un très beau cadeau.

LA MÈRE

Avec grosse ou petite poitrine ? Noir, blanche ou jaune ?

LE PÈRE

Je connais mes goûts, pour les siens il faudra lui demander.

LA MÈRE

Obsédé. Le fils rentre

LE FILS

Qui est obsédé ? Je le connais ?

LE PÈRE

Réponds.

LA MÈRE

C’est un trait de caractère d’un cousin lointain.

LE FILS

Un trait de caractère ou un cousin.

LA MÈRE

C’est le caractère préféré d’un cousin lointain renié par la famille.

LE PÈRE

Inutile de chercher dans mon regard une réponse, je ne le connais pas.

LA MÈRE

Si nous parlions de noël.

LE FILS

Pour noël je ne serai pas là.

LA MÈRE

Pas là, c’est-à-dire ?

LE FILS

Pas ici.

LA MÈRE

Pas là ou pas ici ?

LE FILS

Maman, assieds-toi.

LA MÈRE

Je vais me sentir mal.

LE PÈRE

Une larmichette de cognac.

LA MÈRE

Un verre.

LE FILS

Maman !

LA MÈRE

Je t’écoute mon fils, toi que j’ai porté huit mois et dix jours dans mon ventre, dans celui-là. Que j’ai souffert, mais souffert, tu ne peux pas savoir. Pire que le jour où tu m’as empêché de dormir pendant quarante huit heures à cause de ta première dent, et ce n’était rien à côté du jour où tu as vomi dans mes bras pour ta première gastro-entérite. Mon fils, j’ai tellement de beaux souvenirs qu’en dire plus m’empêcherait de te rappeler tes fièvres à trente-huit degrés cinq, et tes cacas liquides.

LE FILS

Maman !

LA MÈRE

Ne m’en dit pas plus, j’ai compris, tu vas fêter noël avec tes amis. Ils ont quels âges ? Je connais leurs familles ? Mon fils, mon fils, tu dois vivre ta vie, tu le mérites.

LE FILS

Maman, stop. Le soir de noël je suis de garde à l’hôpital.

LA MÈRE

Depuis quand tu es gardien à l’hôpital ?

LE PÈRE

Il soigne les malades.

LA MÈRE

Il soigne les malades mais qui le soigne, lui.

LE FILS

Je soigne les malades, je ne suis pas malade.

LE PÈRE, au fils

Elle a encore tout oublié. Tous les jours elle croit que nous fêtons le noël de tes seize ans.

LE FILS

Qu’est-ce qui s’est passé ce noël-là ?

LA MÈRE

Je ne suis pas folle. Je sais que tu as vingt-sept ans. Mais je préfère toujours penser que tu as seize ans, c’est mon droit, non !

LE FILS

Oui maman, c’est ton droit.

LA MÈRE

Donc si c’est mon droit, je voudrais savoir si ton jouet préféré c’est le bateau pirate playmobile ?

LE FILS

Oui maman.

LA MÈRE, au père

Une poupée gonflable ! Je le connais mieux que toi mon fils.

LE MALHEUR

Les personnages

L’HOMME 1

L’HOMME 2

Dans une salle.

L’HOMME 1

Quel malheur ! Nous vivons une époque horrible. J’ai perdu mon chien et tout le monde s’en fout.

L’HOMME 2

Pareil pour moi, j’ai dû assassiner ma femme et mes enfants pour qu’ils ne meurent pas de faim, qui s’inquiète de leur disparition ?

L’HOMME 1

Tout le monde s’en fout !

L’HOMME 2

Tout le monde c’est « moi, moi, moi ».

L’HOMME 1

« Et moi, et moi, et moi ».

L’HOMME 2

Vous faites quoi dans la vie ?

L’HOMME 1

Je suis retraité. Je vis mal. Avec l’augmentation de la CSG ma situation se fragilise. L’HOMME 2

Tout le monde s’en fout.

L’HOMME 1

Et vous ?

L’HOMME 2

Je suis un ingénieur tip top au chômage.

L’HOMME 1

Tip top ?

L’HOMME 2

Je suis au sommet dans la hiérarchie des ingénieurs.

L’HOMME 1

Au chômage !

L’HOMME 2

Comme tout le monde.

L’HOMME 1

Tout le monde s’en fout. Je fume trois paquets de cigarettes par jour. Le cancer me guette. C’est une horreur, j’ai les poumons comme deux morceaux d’anthracite, et tout le monde s’en fout. Vous pleurez !

L’HOMME 2

Je pense à mes enfants et à ma femme. Ils étaient beaux, mais si maigres.

L’HOMME 1

Malgré nos malheurs, il y a quand même du bon temps à prendre, n’est-ce pas. Tenez-moi, je fréquente les maisons closes.

L’HOMME 2

À votre âge !

L’HOMME 1

Quoi mon âge ! Qu’est-ce qu’il a mon âge ?

L’HOMME 2

J’ai beau me gratter la tête, savoir que je suis un assassin, je n’ai aucun remords.

L’HOMME 1

J’ai perdu mon chien, c’est gonflant, mais je dors bien.

L’HOMME 2

Hormis le pape, tout le monde s’en fout.

L’HOMME 1

Tout le monde s’en fout.

L’HOMME 2

J’ai entendu dire qu’en France, chez nous, les sorcières sont plus maléfiques que bénéfiques. Voyez-vous, je suis catholique, mais je doute.

L’HOMME 1

Comme tout le monde.

L’HOMME 2

Il y a tellement de malheur que les politiques les classent en petits malheurs, moyens malheurs et grands malheurs.

L’HOMME 1

J’ai perdu mon chat et mon chien est mort, comment je classe ces deux malheurs ?

L’HOMME 2

Excusez-moi, c’est votre chien qui est perdu, et votre chat mort.

L’HOMME 1

Je peux perdre la mémoire, tout le monde s’en fout.

L’HOMME 2

Ce sont des petits malheurs du quotidien, de ceux qui n’intéressent personne. L’HOMME 1

Je me trouve pourtant intéressant. Sur facemook j’ai des centaines d’amis.

L’HOMME 2

Illusion ! Aucune importance.

L’HOMME 1

Parce que vous, vous qui avez assassiné votre femme et combien d’enfants…deux, vous intéressez quelqu’un peut-être ?

L’HOMME 2

Personne. Comme vous. Je suis, sans me vanter, une sorte de résidu radioactif et personne n’a peur de moi. Pire, personne ne parle de moi. Je suis du vent.

L’HOMME 1

Toutes les vies sont venteuses.

L’HOMME 2

Tout le monde s’en fout.

L’HOMME 1

Quel malheur !

LE TOURISTE

Les personnages

L’AMI

LE TOURISTE

L’AMI, toque à la porte.

Je ne suis pas en retard ?

LE TOURISTE, lui ouvre la porte.

Pas du tout. Entre. Je t’ai demandé de venir parce que je voulais…bonjour…dans le désordre, mais je voulais absolument te montrer mes vacances. Tu sais, tu ne sais pas, je suis allé à Londres. C’était bien. Sauf les poubelles et ce monde. C’est fou le monde, tous ces gens qui ne savent pas que j’existe. Horrible ce monde. Là-bas tu sais ce que veut dire le tourisme de masse. Coup de massue quand tu paies. De la masse de partout. Des Asiatiques avec des perches pour se grandir. Il faut dire que c’est un continent qui prend de l’importance. Des burqas partout dans les commerces, aucune dans les musées. C’est peut-être pour ça qu’il y a moins de monde. Les Asiatiques, je te l’ai déjà dit, ils ont des perches, tu sais pourquoi ? Ils ont des petits bras, comme il y a une masse de gens, la perche leur permet de photographier au-dessus de la masse. Même qu’une fois, il y en a un qui m’a pris en photo. Je lui ai dit modestement de m’effacer. J’ai droit à mon image, non de Dieu. Mais il n’a rien compris, d’ailleurs à peine dit, il n’était déjà plus là. Donc Londres… Son ami lui montre une chaise…merci, donc Londres, c’est bien mais sale. C’est comme à Paris, sauf pour les poubelles. À Paris ce sont les crottes de chiens qui nous emmerdent, à Londres ce sont les sacs de déchets qui traînent. Je trouve que tu es bien pâle, surtout ne va pas à Londres pour bronzer, enfin, si tu n’es pas noir. L’ami lui montre un verre. Que de l’eau. À Londres c’est l’eau qui est à l’honneur. De la pluie du matin au soir.

L’AMI

Londres t’a bouleversé.

LE TOURISTE

Tu sais que je suis un bon touriste, respectueux de la masse de gens qui visite en même temps que moi…une confidence sur Londres, c’est pas comme Paris. Paris c’est mieux. Enfin les zones pour touristes sont très bien aménagées. Comme des parcs d’attractions. Par contre quand tu sors, il y a un peu de rats.

L’AMI

Paris je connais un peu, ce n’est pas une ville qui m’attire.

LE TOURISTE

C’est la ville lumière, celle qui consomme le plus d’éclairage urbain par habitant. C’est quand même beau, non.

L’AMI

Oui, peut-être. Que voulais-tu me dire précisément ?

LE TOURISTE

Précisément ! Tu me demandes ce que je veux dire précisément.

L’AMI

Si tu ne peux pas être précis, soit flou, je n’imagine pas que tu m’aies fait venir pour seulement parler de tes vacances.

LE TOURISTE

Non. Assieds-toi. Enfin tu peux rester debout, ce que je vais te dire va te donner un choc. Un électrochoc.

L’AMI

J’écoute. Je te jure de tenir le choc.

LE TOURISTE

Mon congé sans solde d’un an arrive à sa fin. Je suis allée en Inde, en Australie, au Canada et enfin, le dernier pays que je n’avais pas visité c’était l’Angleterre, et plus précisément Londres.

L’AMI

Dépêche-toi, je n’ai pas toute la vie.

LE TOURISTE

Moi non plus.

L’AMI

J’écoute.

LE TOURISTE

Je vais faire un dernier grand voyage. Un ultime voyage.

L’AMI

Tu es censé reprendre le travail lundi. En deux jours je ne vois pas très bien où tu pourras jouer le touriste.

LE TOURISTE

Ultime voyage, tu ne vois pas. Un temps. Je vais mourir. Mon ultime voyage c’est visiter le paradis. L’autre côté du miroir.

L’AMI

Ne dis pas de bêtise, tu es en pleine forme.

LE TOURISTE

Justement, pour faire cette visite il va falloir que je me suicide, c’est là que tu rentres en jeu.

L’AMI

Oh la, la, je ne veux pas être mêlé à un suicide.

LE TOURISTE

C’est moi qui prends tous les risques, tu n’auras presque rien à faire.

L’AMI

Tu détestes tellement ton travail que tu veuilles en finir.

LE TOURISTE

Mon travail n’a rien à voir là-dedans. J’ai tout vu, maintenant je voudrais connaître autre chose.

L’AMI

Tout vu, tout vu ! Tu as vu la lune ? J’ai lu dans une revue que des touristes pourront bientôt embarquer pour la lune.

LE TOURISTE

Je me suis renseigné, ce ne sera pas avant dix ou quinze ans. Je n’ai pas la patience d’attendre. Non, j’ai bien réfléchi, j’ai envie d’aller au paradis.

L’AMI

D’accord.

LE TOURISTE

Tu changes vite d’avis.

L’AMI

Nous sommes en démocratie, tu es libre de tes choix. Surtout que tu es orphelin, que tu n’as ni père ni mère ni frère ni sœur ni cousin ni cousine ni chien ni chat. Donc personne ne te regrettera, personne ne pleurera, et tu feras du bien à la terre. Comme engrais. Tu feras de moi ton seul héritier !

LE TOURISTE

Mon testament est déjà rédigé dans ce sens.

L’AMI

Je pourrais le lire ?

LE TOURISTE

Sur la table.

L’AMI

Je ne veux pas être soupçonné de complicité.

LE TOURISTE

Juste là j’ai écrit une lettre qui explique mon suicide.

L’AMI

Tout est en ordre.

LE TOURISTE

Voilà comment je vois la chose. Comme je n’aime pas l’eau, que je ne sais pas nager, je ne veux pas me noyer.

L’AMI

Donc !

LE TOURISTE

Une question, d’après toi où se trouve l’âme ? Parce que sur internet tout le monde a sa petite idée. Certains disent ici, d’autres là et il y a même des ignorants qui réfutent même l’idée de son existence.

L’AMI

Je dirai le cœur.

LE TOURISTE

Je suis d’accord avec toi. Donc tu vas m’aider à me tirer une balle dans la tête.

L’AMI

C’est que je n’ai pas de revolver. Le touriste sort un revolver. Tu as tout prévu. Ce serait pour quand, parce que là je suis un peu pressé.

LE TOURISTE

Demain c’est dimanche, le temps de nettoyer la maison pour la laisser propre, je te propose demain, seize heures trente, après le petit goûter.

L’AMI

Demain, seize heures trente.

LE TOURISTE

Essaye d’arriver dix minutes avant.

L’AMI

C’était prévu.

LE TOURISTE

Hé bien merci mon ami, et à demain.

LE VIEUX ET L’ÉTUDIANT

Les personnages

LE VIEUX ou DIEU

L’ÉTUDIANT

Dans une salle d’attente d’un hôpital.

LE VIEUX

Vous vous appellerez dorénavant RL1LL1. Vous êtes né le 31 janvier, dix-huit ou dix-neuf…dix-neuf cent cinquante quatre. Vos parents s’appellent depuis leurs morts F6F8888 et H5cvb.

L’ÉTUDIANT

Si vous le dites.

LE VIEUX

Vous avez eu trois enfants, vous étiez marié avec une femme. Vous avez refusé de vous accoupler successivement avec une poule, un homme et un tuyau d’échappement, préférant cette femme. Sur ce détail, personnellement, je m’en fous.

L’ÉTUDIANT

Mais Dieu !

LE VIEUX

Vous avez raison, appelez-moi Dieu.

L’ÉTUDIANT

Je suis bien mort.

LE VIEUX

Il n’y a aucun doute.

L’ÉTUDIANT

Je suis bien ici pour passer en jugement.

LE VIEUX

Un petit test, sans plus.

L’ÉTUDIANT

Avant de passer le test, je prétends que coucher avec une femme c’est une idée supérieure que de forniquer avec une poule. Une vraie poule. Qui pond des œufs.

LE VIEUX

Vous êtes lourd. J’ai compris je ne suis pas encore sénile. Un temps. Si j’en crois ce que les hommes m’ont fait dire, c’est exact bien qu’aucun d’eux ne m’ait jamais été présenté.  Pour dire, votre vie sexuelle m’indiffère. Et cesser de me contrarier, vous n’êtes pas le seul mort du jour.

L’ÉTUDIANT

Je suis prêt pour le test.

LE VIEUX

Je ne sais plus où je l’ai mis.

L’ÉTUDIANT

Il n’y a pas un saint qui pourrait vous aider.

LE VIEUX

Les saints n’existent pas. Il ne faut pas croire tout ce qui se dit en bas. Dans ce paradis rouge je suis seul pour faire le job.

L’ÉTUDIANT

Une dernière question. Qu’est-ce que je gagne si je réussis le test ?

LE VIEUX

Rien.

L’ÉTUDIANT

Rien ! Alors je ne vais pas en enfer si j’échoue.

LE VIEUX

Qu’est-ce que vous avez tous avec votre enfer et votre paradis ? Il n’y a rien. Une fois mort, il n’y a rien.

L’ÉTUDIANT

Il y a vous. Dieu. Et le test.

LE VIEUX

Vous y croyez vraiment !

L’ÉTUDIANT

Je veux passer le test. Il crie. Je veux passer le test.

Dans la salle d’attente d’un hôpital. Le vieux le secoue fort.

LE VIEUX

Réveillez-vous ! Réveillez-vous !

L’ÉTUDIANT

Vous êtes Dieu ?

LE VIEUX

Pas encore. Vous vous souvenez, vous êtes à l’hôpital, vous êtes dans la salle d’attente.

L’ÉTUDIANT

Je suis étudiant.

LE VIEUX

Je suis vieux.

L’ÉTUDIANT

Vieux comme vous êtes, vous en avez vu des choses.

LE VIEUX

Pour voir, j’en ai vu de toutes les couleurs, de toutes les formes et de toutes les matières.

L’ÉTUDIANT

Vous parlez de quoi.

LE VIEUX

Des choses que j’ai vues. De toutes les couleurs, de toutes les formes et de toutes les matières.

L’ÉTUDIANT

C’est pour cette raison que j’aimerais vous poser quelques questions.

LE VIEUX

Ah c’est que j’en ai vu dans ma vie !

L’ÉTUDIANT

Vous connaissez Georges Bush ?

LE VIEUX

Ce n’est pas quelqu’un que j’ai connu personnellement. Par contre je peux vous réciter « L’élévation » de Baudelaire. Pourquoi cette question ?

L’ÉTUDIANT

Je suis étudiant en sociologie, je cherche des rapprochements entre Trump et une autre personnalité.

LE VIEUX

Trump, c’est Dieu sur terre. Il n’écoute rien ni personne. Il a le cerveau d’un oisillon de trois jours.

L’ÉTUDIANT

En parlant de Dieu, j’ai rêvé qu’il n’y avait ni paradis ni enfer.

LE VIEUX

Nous avons Trump, il fait les deux à la fois.

L’ÉTUDIANT

Ce n’est pas un poète cet homme-là.

LE VIEUX

C’est quoi votre sujet, précisément.

L’ÉTUDIANT

Précisément je ne sais pas, mais avec un peu de flou je dirais « Analyse d’un cerveau illettré ».

LE VIEUX

Beau sujet.

L’ÉTUDIANT

Je ne sais pas par où commencer.

LE VIEUX

Dans ce cas-là vous aurez beaucoup de difficultés à finir.

L’ÉTUDIANT

Vous pouvez m’aider ?

LE VIEUX

Il est vrai que j’ai été professeur de sociologie à la faculté de Bordeaux.

L’ÉTUDIANT

Je le savais, je le savais. Mon Dieu, vous allez pouvoir m’aider.

LE VIEUX

Avant toute chose, jeter vos idées, toutes vos idées, même les plus farfelues, sur le papier. Regroupez- les par thème. Construisez un premier plan. Écrivez un synopsis pour chaque partie. Puis descendez, descendez jusqu’ à la phrase pour la rendre la plus compréhensible possible. Maintenant il faut que j’y aille. Mon numéro s’est affiché.

L’ÉTUDIANT

Nous pourrions peut-être nous revoir.

LE VIEUX

J’ai rendez-vous ici tous les jeudis à dix heures.

L’ÉTUDIANT

Vous êtes malade !

LE VIEUX

Je suis vieux. À la semaine prochaine, peut-être.

L’ÉTUDIANT

Pourquoi peut-être ! Je suis en bonne santé.

L’INTERVIEWEUR

Les personnages

L’INTERVIEWEUR

L’ACTEUR I

L’ACTEUR 2

L’INTERVIEWEUR

Cher public, voulez-vous répondre à quelques-unes de mes questions ? Je n’entends rien. Vous ne voulez pas ! Très bien, je respecte. Je ferai appel à deux comédiens qui seront la voix de l’auteur et un peu celui de votre silence.

Pendant cette scène les acteurs I et 2, après chaque interview changeront de place et se situeront de préférence dans les gradins, avec le public.

L’INTERVIEWEUR

Bonjour madame. Puis-je connaître votre nom et prénom ?

L’ACTEUR 1

Vous êtes de la police !

L’INTERVIEWEUR

Vous avez peur de la police ?

L’ACTEUR 1

Elle est la force, je tiens à mes dents.

L’INTERVIEWEUR

Monsieur, on dit que vous avez des tendances fascisantes. Que pensez-vous de Mussolini ?

L’ACTEUR 2, il embrasse le micro une fois.

Vous avec un beau micro.

L’INTERVIEWEUR

Que pensez-vous de monsieur Hitler ?

L’ACTEUR 2, donne deux baisers sur le micro.

Il est vraiment très beau.

L’INTERVIEWEUR

Pour vous, comment est mort Franco ?

L’ACTEUR 2

Pour moi, Franco est mort en tombant sur une faucille après avoir reçu un coup de marteau.

L’INTERVIEWEUR

Monsieur Pencil, pourquoi avez-vous un bandeau sur votre œil droit ?

L’ACTEUR 1

Parce qu’il est rouge.

L’acteur 2 s’est endormi. 

L’INTERVIEWEUR

Réveillez-vous ! Je sais il fait chaud, mais vous êtes payés pour faire réagir ce public. Êtes-vous pour ou contre l’égalité des sexes ?

L’ACTEUR 2

Je suis un homme hautement sensible aux idées modernes. Je suis donc pour tout ce qui est libération de la femme.

L’INTERVIEWEUR

Prouvez-le !

L’ACTEUR 2

Ma femme travaille à l’usine. Je fais le ménage. C’est une preuve non ! L’INTERVIEWEUR

C’est une preuve.

L’ACTEUR 2

Je dois vous l’avouer, je déteste ça. Le ménage ce n’est pas un travail d’homme, n’est-ce pas. Mais elle ne veut pas en démordre. Après ses huit heures à l’usine, elle refuse obstinément de faire le ménage. C’est quelque chose, non !

L’INTERVIEWEUR

Que vous inspire la condition des vieux ?

L’ACTEUR 1

C’est révoltant ! Regardez, pour mon cas personnel, je vis chez mon père. Papa lève-toi et dis bonjour au monsieur. Il faut l’excuser, depuis une semaine il ne mange plus.

L’INTERVIEWEUR

Il est malade ?

L’ACTEUR 1

Je n’espère pas. Je suis au chômage. Pour vivre, nous avons besoin de sa pension de retraite.

L’INTERVIEWEUR

Monsieur Macron restera chef de l’État pendant dix années. Quelles réflexions vous inspire ce fait ?

L’ACTEUR 2

Il est pour le changement, sauf pour lui.

L’INTERVIEWEUR

Est-ce si important de changer ?

L’ACTEUR 2

Vous avez raison. Je voterai comme la première fois. Contre lui.

L’INTERVIEWEUR

Monsieur le Premier ministre, une confidence pour notre journal.

L’ACTEUR 1

Je dors sans pyjama. C’est important, non. Je n’ai rien à me reprocher. C’est un cadeau de mes enfants. Avant que je divorce.

L’INTERVIEWEUR

Voici la partie futile de notre sondage : monsieur le premier ministre croyez- vous qu’il y aura d’autres naissances de panda en France dans les dix prochaines années ?

L’ACTEUR 1

Peut-être oui, peut-être non.

L’INTERVIEWEUR

Dans « The voice », que pensez-vous de la glotte ?

L’ACTEUR 2

Je n’écoute jamais les parasites de la glotte.

L’INTERVIEWEUR

Expliquez-vous !

L’ACTEUR 2, il bêle.

Voilà ce que j’entends quand un parasite de la glotte chante.

L’INTERVIEWEUR

Maintenant la dernière question.

L’ACTEUR 1

Pourquoi ?

L’ACTEUR 2

Oui pourquoi ? 

L’INTERVIEWEUR

Parce que les poules pourront un jour avoir des dents grâce au « trifouillage » de l’ADN. Nous remercions nos acteurs pour ce moment de grande culture. À demain donc, si vous ne le souhaitez pas.

MÉFIEZ-VOUS DES AMIES

Les personnages

LA MÈRE

L’AMIE

LA MÈRE

Mademoiselle !

L’AMIE

Madame. Je suis l’amie de votre fille.

LA MÈRE

Elle a donc une amie, avec son caractère pourri !

L’AMIE

Elle ne me l’avait pas dit.

LA MÈRE

Vous croyez qu’elle me l’a dit. J’ai dû le deviner en fixant pendant des heures un marc de café.

L’AMIE

Vous êtes voyante ! Elle ne me l’avait pas dit. Décidément votre fille est une cachetière.

LA MÈRE

Vous avez raison. Son visage a l’apparence d’une cafetière, surtout de profil.

L’AMIE

Vous m’en direz tant.

LA MÈRE

Je ne vous dirai plus rien, des fois que vous seriez commère.

L’AMIE

Je vous donne raison. Des fois, sans que je dise un mot, mes parents savent ce que je pense.  

LA MÈRE

Pour être précise elle est absente pour le moment. Si vous ne me croyez pas je vais vous laisser fouiller la maison.

L’AMIE

Elle m’avait demandée de lui tenir compagnie cet après-midi.

LA MÈRE

Entrez et fouillez.

L’AMIE

Il n’y a personne.

LA MÈRE

Maintenant que vous savez que je suis seule, vous me tiendrez compagnie. Je n’avais rien à faire. Vous voulez une tasse de café ?

L’AMIE

Vide ou pleine ?

LA MÈRE

Comme vous voudrez.

L’AMIE

Je préfèrerai que la tasse de café soit pleine de thé.

LA MÈRE

Je vais vous donner une tasse à thé, se sera plus logique.

L’AMIE

Elle ressemble comme deux gouttes d’eau à la tasse à café.

LA MÈRE

Si je n’y mets que deux gouttes d’eau votre thé va être très fort.

L’AMIE

Le thé fort ne m’a jamais fait peur. 

LA MÈRE

Du lait ?

L’AMIE

Concentré, écrémé et de chèvre si possible.

LA MÈRE

Ma fille vous a demandée de lui tenir compagnie. Elle m’a dit que toutes les filles de sa classe étaient des pimbêches, des snobs, des nulles.

L’AMIE

Elle n’a pas tort, je pense la même qu’elle. Hormis moi, toutes les filles de ma classe sont des pimbêches, des snobs, des nulles.

LA MÈRE

Vous êtes son amie jusqu’à quel point ? 

L’AMIE

Je n’ignore rien de sa vie intime. Par exemple je sais que votre fille est enceinte.

LA MÈRE

Comment !

L’AMIE

Elle a dû coucher avec au moins un homme.

LA MÈRE

Comment vont vos parents ?

L’AMIE

Bien. Non, plutôt mal. Ma mère va bien, elle chante toute la journée.

LA MÈRE

Que chante-elle ?

L’AMIE

Nuit de Chine ou Les Roses Blanches.

LA MÈRE

Votre mère est vieille, ce sont des chansons d’avant-guerre.

L’AMIE

Mon père est malade, il pleure toute la journée.

LA MÈRE

Je suis désolée.

L’AMIE

Je suis habituée aux moqueries des gens. La souffrance fait toujours rire.

LA MÈRE

Vous n’allez tout de même pas pleurer. C’est votre père qui souffre. Vous me paraissez assez forte pour affronter d’autres difficultés.

L’AMIE

Vous aussi vous êtes vieille. Si vous voulez je peux passer vous revoir plusieurs fois par semaine. Il ne faut pas laisser les vieux trop souvent seuls, on ne sait jamais ce qu’il peut leur arriver. Ils peuvent trébucher.

LA MÈRE

Votre mère connaît ce problème ?

L’AMIE

Non, elle est encore jeune.

LA MÈRE

Votre proposition intéressera sûrement ma mère. Elle recherchait une dame de compagnie il y a peu de temps.

L’AMIE

Vous connaissez donc mes parents ? Eux qui sont si tatillons sur mes relations.

LA MÈRE

Pas du tout, je suis bonne chrétienne, je m’intéresse aux malheureux du monde entier. Votre frère, comment va-t-il ?

L’AMIE

Je n’ai pas de frère.

LA MÈRE

Vous êtes fille unique ?

L’AMIE

Ma petite sœur a cinq ans. Elle comprend mes problèmes.

LA MÈRE

À votre âge, vous avez des problèmes !

L’AMIE

J’ai une amie qui va faire une fugue parce qu’elle est enceinte et doute de la compréhension de sa mère. Je ne sais pas si je dois le dire à sa mère ou non. Sa mère est tellement vieux jeu.

LA MÈRE

Faites ce que vous semble le mieux, je dirai que ce n’est pas votre problème, vous êtes si jeune, avec vos problèmes vous vous occupez déjà de choses qui ne vous regardent pas.

L’AMIE

Je voulais rendre un service.

LA MÈRE

Le meilleur service que vous pouvez rendre à votre amie, c’est de vous taire.

L’AMIE

Je vais maintenant vous laisser vous reposer. Vous avez les traits tirés.

LA MÈRE

Ce n’est pas de fatigue. C’est à cause des gens qui viennent me déranger la journée, qui m’empêchent de faire un travail intellectuel.

L’AMIE

J’ai été très heureuse d’avoir fait votre connaissance.

LA MÈRE

Et réciproquement. L’amie sort. On en apprend tous les jours. Ma fille est enceinte. Elle fugue. Je suis vieille.

MON DIEU MERCI

Les personnages

L’HOMME

LA FEMME

Deux amoureux. Une vieille femme et un jeune homme. Ils s’embrassent dans un jardin, une bouteille de champagne dans la main de la femme.

L’HOMME

Mon Dieu merci !

LA FEMME

Bonjour la vie !

L’HOMME

Bonjour mon vieux soleil !

LA FEMME

Tu ne crois pas que nous sommes des enfants ?

L’HOMME

Cette nuit, c’est le bal de fin d’année.

LA FEMME

Au bal nous serons sages, ils savent, il faudra quand même faire semblant. Un instant. Ce sera une belle nuit. Personne ne mourra, aucune nouvelle maladie. Des rires et de la joie. Du soleil même la nuit. De la chaleur. Les vieilles pourront aimer les jeunes.

L’HOMME

Je t’aime tant. Un temps. Tu es certaine de vouloir y aller ? Tu devras mettre un masque.

LA FEMME

Je ne veux pas être sérieuse, rien que continuer à boire et boire cette bonne bouteille.

L’HOMME

Tu m’aimes ?

LA FEMME

Après le bal.

L’HOMME

Demain tu pars vraiment ?

LA FEMME

Je pars définitivement. Je t’ai invité à m’accompagner.

L’HOMME

J’ai trop peur. Rien ne pourrait te retenir, n’est-ce pas.

LA FEMME

Rien ni personne.

SKETCHE POUR UN VENTRE

Les personnages

L’ONCLE

LE NEVEU

LE NEVEU

Dis Tonton, pourquoi tu es maigre ?  Tu as perdu du ventre ? 

L’ONCLE

Quelle impertinence ! Je n’ai jamais rien perdu de ma vie. Pas un euro. Au contraire, quand je pouvais piquer celui d’un SDF je le faisais.

LE NEVEU

C’est que je me soucie de ta santé, quand on perd du ventre qu’ils disent les médecins, c’est qu’il y a un ver qui te bouffe ce que toi tu devrais profiter. Comme les frites.

L’ONCLE

Un ver boufferait mes frites avant que j’ai les digère ! 

LE NEVEU

Je t’assure.

L’ONCLE

Tu ne m’assures rien du tout.

LE NEVEU

C’est pour ça que je te mets en garde de bien garder ton ventre.

L’ONCLE

Ta tante me reproche des choses, comme grignoter un gigot entre les repas. 

LE NEVEU

Tu peux lui dire qu’avoir du ventre c’est le signe distinctif des riches. Je l’ai lu. 

L’ONCLE

Avoir du ventre c’est aussi avoir des sous à dépenser. Moi je n’en ai pas assez pour boire. 

LE NEVEU

Même la malbouffe ne fait pas gonfler le ventre aussi rapidement que dix litres de bon vin. Tu as un ventre gros, pas un gros ventre qui a maigri qualitativement.

L’ONCLE

Tu as raison mon neveu. Il y a gros ventre et ventre gros. J’ai un gros ventre qui a maigri   qualitativement.

LE NEVEU

Mon oncle, un pauvre va boire vingt litres d’eau et son ventre gonflera sans charme.

L’ONCLE

Tu dis les choses comme j’aime les entendre. Je dois reconnaître que depuis mon retour de l’hôpital tu es parfait. Un temps. Au fait, pourquoi es-tu venu me voir ce matin, habituellement tu viens l’après-midi.

LE NEVEU

Une envie.

L’ONCLE

Mon neveu a des envies.

LE NEVEU

Je peux me servir un verre.

L’ONCLE

Attention à ton foie. Un instant. Oui, hier soir, j’ai changé mon testament.

LE NEVEU

Ah bon !

L’ONCLE

Tu le sais, tu es mon seul parent. Tu seras mon seul héritier. Ta tante aura ce qu’il faut, quand aux orphelins de Sainte-Thérése, qu’ils aillent chez les prêtres, j’ai changé d’avis.

LE NEVEU

Je ne mérite pas cet honneur.

L’ONCLE

N’y a pas d’honneur.

LE NEVEU

Pourquoi tu as changé ton testament, tu es encore jeune ?

L’ONCLE

Je suis jeune. Tu sais très bien que je vais mourir d’un cancer du pancréas d’ici pas longtemps.

LE NEVEU

Je le sais couci-couça. Donc tu es un pauvre riche. 

L’ONCLE

À ma santé mon neveu.

LE NEVEU

Encore un coup.

L’ONCLE

Je ne voudrais pas mourir avant l’heure.

LE NEVEU

Tu crois qu’il y a une heure pour mourir.

L’ONCLE

Dans dix-sept jours et trois heures. La science n’est pas encore précise quant à la minute.

LE NEVEU

En dix-sept jours il peut s’en passer des choses. Par exemple tes actions Amazon…

L’ONCLE

Mes actions ! Je m’en passe. 

LE NEVEU

Mon oncle, je suis là. J’hérite de quoi ?

L’ONCLE

Aujourd’hui l’infirmière ne vient pas. Tu peux me donner la seringue et les flacons.

LE NEVEU

Tu te drogues.

L’ONCLE

Si tu le dis.

LE NEVEU

Pour le testament ?

L’ONCLE

Dans le nouveau Testament, tu auras cette maison et cinq cent mille euros.

LE NEVEU

Je n’en attendais pas tant. Surtout que tu étais millionnaire. Cinq cent mille euros, c’est la moitié d’un million. Où sont les autres ?

L’ONCLE

Avant de mourir je vais divorcer et épouser mon infirmière. Gertrude. Tu as dû la croiser. 

L’oncle jette un coup d’œil rapide vers un tiroir.

LE NEVEU

Elle sait que tu vas mourir ?

L’ONCLE
C’est pour ça qu’elle m’épouse.

LE NEVEU

Je te crois. Il veut se piquer. Tu veux te piquer ! Je vais t’aider. Dans le premier testament j’étais l’unique héritier n’est-ce pas.

L’ONCLE

Je léguais deux millions à ta tante, et le reste, oui, c’était pour toi.

LE NEVEU

Je vais t’aider à te piquer.

Le neveu lui administre une forte dose. L’oncle tombe dans le coma. Le neveu fouille le tiroir et trouve les deux testaments. Il déchire le dernier. Fait une autre piqûre à son oncle. Éteint les lumières et s’en va.

VUE SCÈNIQUE

Les personnages

L’AMANT

LA MAITRESSE

Sur une colline, un lieu touristique. La colère gronde entre les amoureux.

L’AMANT

Quelle vue merveilleuse !

LA MAITRESSE

C’est un enchantement.

L’AMANT

Rapproche-toi, tu as une meilleure vue d’ici.

LA MAITRESSE

Je ne trouve pas.

L’AMANT

C’est que tu vois mal, tu devrais consulter un ophtalmo.

LA MAITRESSE

J’ai les yeux parfaitement clairs.

L’AMANT

Ils sont marron foncés. Moi j’ai les yeux clairs. Ils sont bleus.

LA MAITRESSE

Cette couleur ne t’empêche pas de loucher.

L’AMANT

C’est une marque de fabrique.

LA MAITRESSE

Il y avait une panne à la fabrique le jour de ta conception.

L’AMANT

Devant cette immensité je ne peux que garder mon calme.

LA MAITRESSE

Ici, la vallée se montre comme elle ne se montre nulle part ailleurs.

L’AMANT

Tu vois où je suis ? Je suis à l’endroit où il faut être. Ici j’ai une vue panoramique. Consulte ton guide touristique si tu ne me crois pas !

LA MAITRESSE

Je m’en fiche, je vois mieux la vallée ici que de chez toi.

L’AMANT

Chez moi, comme tu dis, c’est exactement là où je me tiens. C’est précisément l’emplacement reconnu par dix mille touristes tous les ans.

LA MAITRESSE

Je m’en fiche de tes explications !

L’AMANT

Tu t’en fiches, tu t’en fiches ! Pourquoi ne viens-tu pas prés de moi ?

LA MAITRESSE

Nous sommes venus ici pour admirer cette vallée, je me mets donc là. C’est le meilleur endroit pour l’admirer.

L’AMANT

Argument ridicule. Tu ne m’aimes plus, je veux dire, tu ne m’as jamais aimé. LA MAITRESSE

Tu regardes quoi à cet instant, la vallée ou moi ? Tes yeux font la roulette.

L’AMANT

Tu es ma vallée.

LA MAITRESSE

??? C’est faux, je n’aime pas avaler.

L’AMANT

??? La vallée est immense.

LA MAITRESSE

Ton regard de caméléon me fait peur.

L’AMANT

C’est pour mieux te peindre mon enfant.

LA MAITRESSE

Tu n’es pas peintre mais comédien.

L’AMANT

J’ai été peintre dans une autre vie.

LA MAITRESSE

Peintre en bâtiment.

L’AMANT

Exact. Mais c’était des bâtiments prestigieux.

LA MAITRESSE

La santé. Tu as peint les façades de la santé. En prison. Tu étais peintre en prison.

L’AMANT

Oui, j’ai été un voyou, tu le savais quand nous nous sommes rencontrés. LA MAITRESSE

On ne se connaît que depuis hier, et depuis tu ne parles que de toi, alors oui je sais que tu as été un voyou, comme je sais que tu es un comédien que personne ne connaît.

L’AMANT

Tout mon quartier le sait. Un temps. Je suis tellement intelligent. La culture m’a sauvé. Tu pouffes ? Tu fais quoi toi dans la vie ?

LA MAITRESSE

Je…

L’AMANT

Moi aussi je m’en fous. Je pouffe.

LA MAITRESSE

Je suis médecin

L’AMANT

Ne jamais se fier à un médecin, ma mère me l’avait dit avant de mourir. Elle est morte à cause de vous, à cause de toi.

LA MAITRESSE

Je n’ai jamais connu ta mère.

L’AMANT

Tu es médecin, tu es responsable de sa mort. Tu n’as pas pu la guérir.

LA MAITRESSE

Avec son métier elle ne pouvait que mourir du Sida. À cette époque-là, il n’y avait pas les molécules.

L’AMANT

Ici-bas, ma mère était un ange.

LA MAITRESSE

Une traînée. Une traînée, c’est toi qui me l’as dit. Tu m’as comparé à elle en me baisant.

L’AMANT

Elle a fait ça pour pouvoir m’élever dignement. Pourquoi tu hoches la tête ?

LA MAITRESSE

Si tes pieds touchent bien le sol, ta tête est dans les nuages. Bref, tu as voulu me faire découvrir un point de vue extraordinaire. J’ai vu et maintenant il est temps que j’aille sauver des vies. Ah oui, ne fait rien pour tes yeux si tu le veux, mais fait quelque chose pour ton sexe.

Y-A PLUS DE JEUNESSE

Les personnages

LE FILS

LE PÈRE

LA MÈRE

LE FILS, il rentre de l’école.

Papa j’ai rencontré une fille. Elle s’appelle Jade.

LE PÈRE

Où as-tu mis mon paquet de cigarettes ?

LE FILS

Je ne fume pas, je suis trop petit. Papa, j’ai huit ans.

LE PÈRE

À huit ans je fumais déjà. Voilà mon paquet ! Tu disais mon fils !

LE FILS

J’ai rencontré une fille de treize ans, elle s’appelle Jade.

LE PÈRE

Où as-tu mis mon coussin ? Pourquoi as-tu pris mon coussin ? Même la voisine sait que le soir quand je rentre du travail je fume assis dans mon fauteuil les fesses posées sur mon coussin. Sa femme lui rapporte son coussin. Merci chérie.

LA MÈRE

Ton fils te disait qu’il avait rencontré une fille.

LE PÈRE

Tu veux nous quitter, tu veux te marier, faire des enfants.

LE FILS

Papa !

LA MÈRE

Ton père blague.

LE PÈRE

Où ai-je mis mon verre de cognac ?

LE FILS

Papa j’ai aujourd’hui huit ans.

LE PÈRE

Comme le temps passe vite, la dernière fois que je t’ai vu, hier, tu étais grand comme ça. Où ai-je mis mon fauteuil ?

LA MÈRE

Tu veux me parler.

LE FILS

Est-ce qu’on peut être papa à huit ans ?

LA MÈRE

Tu parles de la petite graine, il faut que j’en parle à ton père.

LE PÈRE

Je ne me rappelle pas habiter dans cette maison.

LA MÈRE

Il faudrait parler de la petite graine à ton fils, je crois qu’il a, qu’il a eu une érection ou quelque chose de pareil.

LE PÈRE

Tu es certaine que nous habitons dans cette maison ?

LA MÈRE

Depuis vingt ans… mais ton fils…

LE PÈRE

Viens mon fils et pose-moi les questions que tu veux. Tu voudrais peut- être savoir où tu as mis ton sac de billes, où est ton cartable. Où sont les WC ? Je ne peux pas t’aider, j’ai perdu mon fauteuil.

LA MÈRE

Tu as toujours vécu dans cette maison.

LE PÈRE

Tu en es certaine ?

LA MÈRE

Ton fauteuil est là.

LE PÈRE

Sans mes lunettes je ne vois pas grand-chose.

LA MÈRE

Je te donne tes lunettes.

Le père pose le coussin, prend son verre de cognac et s’assied.

LE PÈRE

Où est notre fils ?

LA MÈRE

Il est sorti.

LE PÈRE, Il met ses lunettes.

Mon fils tu peux me dire ce que tu veux.

LA MÈRE

Il est sorti. Il est rentré.

Le fils ouvre la porte d’entrée et revient avec un landau.

 LE PÈRE, à sa femme.

C’est un landau.

LA MÈRE

Si c’est ce que je crois, je vais mettre une bougie à sainte Rita.

LE PÈRE

N’oublie pas Sainte Thérèse et Saint Antoine, sans compter Saint Pierre et Saint Marc. Tu mets des bougies à tous les saints sauf à Saint Testicule.

LE FILS

Maman, papa, voici… Il montre deux enfants.

LE PÈRE

Catastrophe, il joue aussi à la poupée. En même temps il a huit ans. Soyons ouvert. Je t’écoute mon fils.

LA MÈRE

Chéri, je crois que tu devrais te lever de ton fauteuil.

LE PÈRE

Ils bougent. À sa femme. Vérifie que ce ne sont pas des vrais.

LE FILS

Maman, papa, voici Ying et Yong.

LE PÈRE

Tu donnes des noms à tes poupées, tu devrais grandir.

LA MÈRE

Ce sont des vrais.

LE FILS

Évidemment que ce sont des vrais !

LE PÈRE

Mon Dieu, il n’y a plus de jeunesse.

LA MÈRE

Faire ça à mon fils. Qui est la mère. Où est-elle ?

LE FILS

Elle est partie.

LA MÈRE

Où ?

LE FILS

Chez elle.

LE PÈRE

Tu lui rapportes les cadeaux, ce n’est pas encore noël.

LE FILS

Je ne peux pas.

LE PÈRE

Dans ce cas-là c’est moi qui vais y aller.

LE FILS

Ça m’étonnerait. Je vous ai dit qu’elle était rentrée chez elle. En Chine.

LE PÈRE

Ce sont des Chinois !

LA MÈRE

Des chinois en France !

LE PÈRE

On ne les reconnaît même pas.

LE FILS

Lui c’est Ying, ici c’est Yong.

LE PÈRE

C’est certain, je ne reconnais pas cette maison.

LE FILS

Ne vous inquiétez pas, je m’occupe de tout. Vous allez voir. Le fils sort un instant, puis revient avec à la main une femme Maman, papa, je vous présente ma fiancée Ingrid. Elle remplacera Jade.

LA MÈRE

Elle a au moins trente ans !

LE PÈRE

Y a plus de jeunesse.