QUI A PEUR DE LA MORT?

Les personnages

L’INTERVIEWEUR

L’ACTEUR

LE CLOWN

LE PÈRE

LE FILS

LE CURÉ

LA PATIENTE

LE DOCTEUR

LE NARRATEUR

LA MORT

LE MORT

Un intervieweur pose la même question dans des endroits, à des gens différents.

1

Dans un couloir.

L’INTERVIEWEUR.- Qui a peur de la mort ?

L’ACTEUR.- Pas moi.  Nous sommes ici dans un théâtre.

LE CLOWN.- C’est un cirque ton théâtre. Moi j’en ris de la mort.

L’ACTEUR.- Ici tout est joué, tout est distancé, tout est dans le rien.

LE CLOWN.- Dans le cirque tout est au dessus du jeu de la vie, tout est étincelant, tout est émotion. Le vide est dehors. 

L’ACTEUR.- La mort est ailleurs. Ici nous sommes hors sol. Ici personne ne meurt. 

LE CLOWN.- J’en pleure d’avance.

L’ACTEUR.- Tu trouves marrant d’avoir des yeux comme des arrosoirs. 

LE CLOWN.- Quand on ne connait rien à Platon, on la ferme.

L’ACTEUR.- Un clown parle de Platon, c’est confondant. Me penser m’empêche de vivre pleinement. Je voudrais tant ressembler à une idée extraordinaire, ne plus être. Mais l’idée ne vit pas plus que l’homme, elle se recycle comme un mortel. En « blabaterie » d’un côté et en engrais de l’autre. Je ne connais peut-être pas Platon, mais je n’en suis pas loin.

2

Dans une chambre.

L’INTERVIEWEUR.- Qui a peur de la mort ?

LE PÈRE.- Mourant. Monsieur le curé, j’ai peur de la mort.

LE CURÉ.- On ne peut pas parler de la mort sans d’abord parler de Dieu. Êtes-vous croyant ?

LE FILS.- Papa tu m’as dit cent fois que l’âme cette vapeur d’eau qui perle pour arroser les fleurs du paradis était une idée à purger.

LE CURÉ.- Jeune homme, ton père mourant voudrait peut-être aller au paradis. Sache que dans le paradis rien n’est à purger.

LE PÈRE.- Mon fils, je vais mourir, j’ai le droit de changer d’avis. Donc, oui, le paradis j’aimerais bien. Curé est-il vrai que le paradis est perché sur un nuage ?

LE CURÉ.- Le paradis est d’abord dans votre amour inconditionnel à Jésus.

LE FILS.- Oui, mais comme il n’y a qu’un seul Dieu, tu vas te retrouver avec des juifs et des musulmans et bien d’autres. Le jour du jugement dernier les morts vont jouer des coudes pour ressusciter. Il y aura bousculade.  

LE CURÉ.- Sans doute, mais ton père aura une chance de s’en sortir si tu lui fous la paix.  

LE FILS.- Papa ! Il est déjà mort ?  Papa ! Dans son oreille.  Papa se convertir, c’est comme au supermarché, tu choisis. Tu n’es pas obligé d’être chrétien. Tu peux piocher. Mille religions au moins depuis que l’homme a pris peur de mourir. Même aujourd’hui il y en a des centaines.

LE CURÉ.-Ne, ne l’embrouille pas, même si l’image n’est pas mauvaise quoiqu’incomplète. Sache, petit vaurien, qu’il n’y a qu’une religion, la notre. Les autres ne sont que des sectes, au mieux des religions « premiers prix » qui donnent dans le low cost comme on dit aujourd’hui. Moi je représente le haut de gamme. Avec moi aucune indigestion, pas de surprise, votre âme sera en lieu saint, vous gagnerez vos étoiles à coup sûr. C’est dans cet endroit où tu n’iras jamais.

LE PÈRE.- Mon père je suis prêt. 

LE FILS.- je m’en fous de pas y aller. Un temps. Pour en revenir au paradis et où il se situe. J’ai appris que dans notre galaxie, qui est une petite galaxie, mais on ne va pas se plaindre, donc dans notre galaxie il y a environ, à quelques milliards prés, deux cents quarante six milliards d’étoiles, deux cents quarante milliards de planètes. Est-ce que le paradis peut être sur une des étoiles ou dans une des planètes ?

LE PÈRE.- Tu devrais te taire.

LE CURÉ.- Mon fils, je…

LE FILS.- Papa, il n’en sait rien. Inutile de compter sur les doigts, je n’en ai pas oublié. 

LE CURÉ.- Je ne compte pas, mes doigts me démangent.

LE FILS.- En plus de la nôtre, il y a dans l’univers des milliards de galaxies. Pour simplifier si je multiplie un milliard de galaxies par deux cents milliards de planètes, le résultat est : pourquoi Dieu ne s’occuperait-il que de nous ? C’est qu’il y a du boulot là-haut. Les trous noirs me foutent les jetons par exemple.

LE CURÉ.- Si tu ne te tais pas, je ne donne pas les derniers sacrements à votre père.

LE FILS.- Fait l’idiot. Quand je dis père comment savez-vous à qui je parle ?

LE CURÉ.- Votre fils est un moulin à paroles qui ferait mieux d’aller au catéchisme plutôt que de poser des questions idiotes.

LE FILS.- Vous ne répondez pas à la question.

LE CURÉ.- Vous êtes son fils.

LE PÈRE.- Fils, laisse monsieur le curé parler.

LE FILS.- Pourquoi croire plus à votre Dieu qu’à un notre ?

LE CURÉ.- Dieu est unique. Votre père meurt.

En même temps que le fils pose les questions, il donne un verre d’eau et des médicaments à son père.

LE FILS.- Il ne mourra pas aujourd’hui. Donc, vous parlez de celui d’avant le « Big Bang ». Il y a dix milliards d’années.

LE CURÉ.- Jésus est descendu sur terre il y a 2021 ans. Votre père suffoque.

LE FILS.- Les premiers hommes sont apparus il y a environ un million six cent millions d’années. Qu’est-ce qu’il a fait Jésus pendant ce temps ?

LE CURÉ.- Les voix de Dieu sont impénétrables.

LE PÈRE.- J’apprendrai à mon prochain enfant que la curiosité est un vilain défaut. Si Dieu me prête vie. Après ma conversion.

LE CURÉ.- Bon, je vais m’asseoir ici. Tu vas me poser toutes les questions qui te chagrinent, et ensuite, tu me laisseras seul avec ton père. Nous avons un avenir à régler. 

LE FILS.- D’accord. Première question : la création de la terre date de plus de quatre milliards d’années.

LE CURÉ.- Pourquoi pas.

LE FILS.- Pas du tout en sept jours.

LE CURÉ.- Probablement.

LE FILS.- Les croyants nient la théorie de l’évolution.

LE CURÉ.- Pas tous les croyants.

LE FILS.- Quand on parle de Dieu on dit le très Haut. D’accord. Mais haut jusqu’où ? Il montre sa cheville Là. Il montre le niveau de son ventre. Là. Il montre le plafond. Là.  Après c’est vrai que ça devient haut surtout pour ceux qui ont le vertige.

3

Sur scène une femme, la patiente, devant son médecin, comme tétanisée.

L’INTERVIEWEUR.- Selon vous, qui a peur de la mort ?

LA PATIENTE.- Je la souhaite. Docteur, j’aime mes enfants, j’aime mon mari, j’aime mes bêtes, mais je ne suis pas immortelle. Alors pourquoi me donnez-vous de l’espoir ?

LE DOCTEUR.- L’espoir c’est le suppositoire du tragique. Même les docteurs, qui sont pourtant les premiers à être en bonne santé quand la santé ne les quitte pas, même eux ont l’espoir de ne pas mourir de maladie parce qu’ils se soignent.

LA PATIENTE.- Vous aussi ?

LE DOCTEUR.- Non, parce que moi je n’aime pas les maladies et les maladies le savent. Alors elles ne m’envahissent pas. Ça date du temps où je suis tombé dans la fosse à purin, à la campagne, à la ferme, mais ça c’est ma vie d’avant la faculté. 

LA PATIENTE.- Racontez-moi, j’ai toujours aimé les romans.

La patiente et le docteur discutent silencieusement.

LA PATIENTE.- Docteur, je regrette de devoir aller mourir en Belgique.

LE DOCTEUR.- Vous n’êtes pas obligée d’aller dans ce pays froid.

LA PATIENTE.- J’aime les frites.

LE DOCTEUR.- Une fin de vie entre un cornet de frites et une boule de mayonnaise, vous auriez pu choisir mieux. Le Danemark par exemple.

LA PATIENTE.- Les pommes de terre danoises ne sont pas bonnes, elles ont un goût de terre brûlée.

LE DOCTEUR.- Je vois en vous la grande connaisseuse.

LA PATIENTE.- Je n’ai aucun mérite, je suis fille d’agriculteur à priori comme vous, flamande du côté de mon père, danoise du côté de ma mère.

LE DOCTEUR.- Vous choisissez la Belgique plutôt que le Danemark. Je respecte. Même si pour ma part…mais je respecte.

L’INTERVIEWEUR.- Si je comprends elle est courageuse de vouloir mourir. Ne dites pas non, elle est courageuse. Qui aujourd’hui en France aurait envie de mourir ? Elle doit vraiment souffrir. C’est d’un romantisme ! Du pur Werther. C’est d’aimer une femme, un Dieu, une frite, et de mourir le sourire aux lèvres pour eux ! Je ne veux pas dire qu’aimer une femme c’est la mort certaine, comme respecter Dieu et savourer une frite. Un temps. Qu’est-ce que je raconte ? Je reprends. Je ne parle pas des femmes pour les accuser de quoi que soit, je suis de l’autre bord, je suis homo.  Je peux toucher une femme sans dégoût avec des gants.  Je suis plus réticent avec Dieu, ou quelques soit le nom qu’on lui donne, El  Evohé, Élohim ,El-Shaddai, Adonaï, Jéhovah, Yahvé-Jiré, les dérivés comme El-Elyon et tous les autres,  Jésus, Emmanuel, sans compter les 99 noms d’Allah. Dieu et consorts, je ne les touche pas. Même avec des gants. Pas même pour mourir heureux. Toi ma belle, si tu veux mourir un cornet de frites à la main, porte des gants. Je n’aime pas les mains grasses.

LE DOCTEUR.- Mourir pour un cornet de frites c’est pire que bien, mais pas bien. La Belgique est un petit pays, un confetti de terre. Là-bas il manque de place dans les cimetières, sans parler des villes où tout le monde est collé les uns contre les autres. Ça pue les aisselles. En mourant il est certain que la surpopulation dans les cimetières n’est plus votre problème. 

LA PATIENTE.- Aucune place dans les cimetières belge, vous en êtes certains ? J’ai de l’argent pour m’acheter une belle concession.

LE DOCTEUR.- Trois mètre carrés, quatre vingt mille euros.

LA PATIENTE.- C’est une horreur ! Je vais être serrée dans trois mètre carrés. Vous êtes médecin. Vous pouvez vous débrouiller pour me trouvez une concession au cimetière de Bruges ? Un médecin est un peu un croque-monsieur, un croque-madame dans mon cas.

LE DOCTEUR.- Il faut dire croque-mort, croque-madame n’existe pas.

LA PATIENTE.- Le croque-madame existe, c’est un sandwich de jambon et fromage incinéré.

LE DOCTEUR.- Le fromage n’est pas incinéré il est grillé.

LA PATIENTE.- Vous jouez sur les mots. Allez-vous m’aider à trouver une concession au cimetière de Bruges ?

LE DOCTEUR.- Je ne connais personne à Bruges, ni à Bruxelles, ni à Amsterdam, ni dans beaucoup villes du monde. Nom d’une pipe je ne fais pas le commerce de concession.

LA PATIENTE.- Je vais demander à mon menuisier.

LE DOCTEUR.- Que vient faire votre menuisier dans cette histoire.

LA PATIENTE.- Dans son garage Il fabrique des cercueils au black. Il pourra certainement me pistonner pour avoir une concession bien exposée à Bruges. En l’absence de sa femme je couchais avec lui.

LE DOCTEUR.- Lui était à la maison et sa femme s’absentait. Quelle époque !

LA PATIENTE.- Elle était chauffeur routière à l’internationale. Elle gagnait bien leur vie. Lui il s’emmerdait souvent dans son garage la journée à fabriquer des cercueils.

LE DOCTEUR.- Il ouvre un tiroir. Voilà dans le détail de vos analyses. Il lui donne une épaisse enveloppe.

LA PATIENTE.- Elle l’ouvre. C’est une horreur je n’y comprends rien.

LE DOCTEUR.- Il lui prend les feuilles des mains. Quand je lis vos analyses, l’ensemble de vos analyses, de votre naissance à cet âge adulte que vous portez aujourd’hui, donc si je lis vos analyses dans un ordre chronologique, votre santé se détériore. Un exemple ! À un an vous n’aviez pas de cholestérol. Pas un gramme. Un sang parfait. Un sang de nouveau-né alors que vous aviez déjà un an. Aujourd’hui votre cholestérol L.D.L est à 3.73. Ce n’est qu’un exemple. À dix ans vous faisiez des roulades, aujourd’hui pourriez-vous en faire, là devant moi ? Non. Donc, oui, vos résultats sanguins sont moins bons. Maintenant de là à vouloir mourir, vous en tirez une conclusion téméraire. 

LA PATIENTE.- Je veux pouvoir décider de mon avenir.

LE DOCTEUR.- Comme vous y allez, parler d’avenir dans votre cas, surtout avec la décision que vous prenez. C’est comme vouloir…c’est comme vouloir…vouloir…toucher le soleil. Je suis certain que lorsque vous serez dans votre trou de trois mètres carrés vous allez regretter. Il sera trop tard.

LA PATIENTE.- Je veux au moins quinze ou vingt mètres carrés.

LE DOCTEUR.- Comme vous y allez, vingt mètres carrés, la surface d’un joli studio. Pour cette surface il vous faudrait payer un million. Les petites bourgeoises comme vous, trois mètres carré, pas plus.

LA PATIENTE.- Docteur, je sais que je vais mourir, je ne regrette pas de devoir aller mourir en Belgique. Mais un trou de trois mètres carrés me semble juste. Surtout que j’ai grossi.

LE DOCTEUR.- L’Espagne par exemple, l’Espagne c’est bien. Je vais à Ibiza les années paires. Il y a du terrain.

LA PATIENTE.- Il y a l’euthanasie là-bas ?

LE DOCTEUR.- Madame, l’euthanasie est née là-bas. Que croyez-vous que font les toreros dans l’arène ? Ils euthanasient.

LA PATIENTE.- Je ne vois pas beaucoup de morts dans les arènes.

LE DOCTEUR.- Une arène n’est pas un champ de bataille, j’en conviens facilement avec vous, mais les toreros euthanasient les taureaux depuis des siècles. Ils les soulagent grâce à leur professionnalisme ancestral qui date de plusieurs siècles. Ils soulagent les taureaux malades, difformes, exténués par la vie de vache qu’ils mènent.

LA PATIENTE.-Je ne voudrais pas qu’après ma mort on enlève ma queue de cheval et mes oreilles. J’aimerai arriver au paradis avec tous mes attributs. Parce qu’il paraît qu’il y a des beaux hommes vierges là-haut.

LE DOCTEUR.- Si j’en crois les écrits, les vierges sont souvent des hommes pubères, inintéressants pour le paradis. Là-haut vous trouverez plutôt des costauds avec des biscotos comme des rocks. Des beaux gars avec de l’expérience.

LA PATIENTE.- Ibiza ! Il y a de l’échangisme parait-il.  

LE DOCTEUR.- Dans les ossuaires certainement, un vrai bordel, vous connaissez l’histoire, quatre humérus se rencontrent… Si vous voulez un conseil sérieux, je peux dire à mon neveu de vous contacter.

LA PATIENTE.- C’est un spécialiste des conventions obsèques ?

LE DOCTEUR.- Pas du tout, son père, mon frère s’est fait euthanasié en Espagne.

LA PATIENTE.-Vous n’avez pas pu le guérir.

LE DOCTEUR.- Il avait un cerveau comme un foie, et un foie comme une grenouille. Comme je n’avais jamais soigné de grenouille, je l’ai laissé mourir pour ne pas faire d’erreur médicale. 

LA PATIENTE.- Il est donc mort dans l’arène, fièrement, embroché par la corne d’un taureau malade.

LE DOCTEUR.- Sur une départementale merdique. Il a vu une jolie fille, le temps de…il a lâché le volant, s’est raplati sur un platane comme une merde.

LA PATIENTE.- Raplati ?

LE DOCTEUR.- D’un mètre quatre vingt, à la sortie du véhicule il mesurait un mètre trente.

LA PATIENTE.- Ce n’est pas de l’euthanasie. C’est un accident de la route comme il en existe des milliers chaque année. Je ne vois pas ce que votre neveu pourrait m’apprendre dans ce cas-là.

LE DOCTEUR.- Il pourrait vous trouvez une route sympa. Vous êtes réticente je le sens. Il renifle. Je ne suis pas ici pour vous donner la définition exacte de l’euthanasie, sachez pourtant que votre définition n’est pas la mienne. Mourir sur la route vaut bien une piqûre.

LA PATIENTE.- Vous boudez.

LE DOCTEUR.- Un médecin ne boude jamais, il réfléchit en fronçant le front et en plissant les plis de sa bouche. 

LA PATIENTE.- J’ai trop de doutes sur l’Espagne, je reste sur ma première idée. Je veux mourir en Belgique.

LE DOCTEUR.- C’est le roi Philippe de Belgique qui va être content, son pays va toucher la TVA.

LA PATIENTE.- C’est déchirant de devoir quitter mon pays pour mourir comme je l’entends.

LE DOCTEUR.-Rien de bien neuf de votre part.

LA PATIENTE.- Vous boudez encore.

LE DOCTEUR.- Vous l’entendez comment votre mort ?

LA PATIENTE.- Depuis que je suis petite je régresse. Je perds des neurones.

LE DOCTEUR.- Soyons sérieux. Des étudiants en médecine pour leurs doctorats ont étudié leurs reins, foie, poumons, denture, vaisseaux sanguins, métabolisme et système immunitaire. D’après l’ensemble de leurs études, dès que nous naissons nous nous détériorons. Nous fichons notre vie dans l’envers du décor. Bref, nous commençons à mourir.

LA PATIENTE.- Même vous qui êtes médecin ?

LE DOCTEUR.- Même moi qui suis médecin, mais plus lentement que vous.

LA PATIENTE.- Mes analyses disent comme vous dites, je ne suis plus celle que j’ai été. C’est vraiment trop dur, je veux mourir.

LE DOCTEUR.- En Belgique !  

L’INTERVIEWEUR.- Ce que je sais c’est qu’elle mourut comme elle l’avait voulue, un cornet de frites à la main et un pot de mayonnaise sur la table de chevet. La France perdit le montant de la TVA retenu pour une mort assistée mais augmenta diverses taxes pour compenser la perte. Avant la vie, avant la naissance la mort est déjà présente. Alors pourquoi s’intéresser plus à l’après qu’à l’avant. Dans les religions s’il y a un mythe de la création, il y a surtout une termite dans le squelette. Là-bas, au paradis, dans la salle d’attente, il y a une ribambelle d’âmes en attente.

4

L’intervieweur retourne dans la rue.

L’INTERVIEWEUR.- Monsieur, qui a peur de la mort ?

MONSIEUR 1.- Si les vivants ont peur de la mort, l’inverse n’est pas exact. Je n’ai jamais vu un mort avoir peur d’un vivant.

L’INTERVIEWEUR.- Monsieur, qui a peur de la mort ?

MONSIEUR 2.- Mon avis vous intéresse ! C’est bien la première fois que je suis interviewé. Donc, qui a peur de la mort ? Moi. Oui moi.

L’INTERVIEWEUR.- Madame, qui a peur de la mort ?

MADAME 1.- Un peu moi. Un peu ma voisine. Un peu le voisin de la voisine. Voilà, pour ceux que je connais.

L’INTERVIEWEUR.- Monsieur, qui a peur de la mort ?

MONSIEUR 3.- Pour ce qui est de la peur de la mort, je crois pouvoir vous répondre définitivement que je n’en sais rien.

MADAME 2.- Je peux intervenir.

MONSIEUR 3.- Je vous donne la parole avec plaisir.

MADAME 2.- Nous allons être, pour les uns bouffés par les vers, pour les autres brûlés dans un incinérateur. Jusqu’à là tout le monde peut être d’accord.

MONSIEUR 3.- Je suis d’accord.

MADAME 2.- C’est après que ça se complique. Dans tous les cas, pourquoi se pourrir la vie en pensant à ce qui est inexorable. Laissons-nous tenter par la douceur d’une journée d’été. Du temps qui nous reste, travaillons-le pour qu’il soit le plus agréable possible.

MONSIEUR 3.- Je n’aurais pas dit mieux.

MADAME 2.- Vous êtes trop indulgent.

MONSIEUR 3.- Quelle sagesse ! Seulement vivre.

L’INTERVIEWEUR.- Madame, qui a peur de la mort ?

MADAME 3.- Sur l’échelle des peurs, les croyants sont épouvantés par la mort, entre nous c’est pour ça qu’ils prient. Les autres ballottent entre crainte et pétoche. Pour ma part, j’ai la trouille du philosophe et l’espoir du croyant.

L’INTERVIEWEUR.- Ce petit sondage ne m’en dit pas plus. Je suis toujours dans le brouillard.

5

Dans un brouillard.

LA MORT.- Je suis la mort et toi qui es-tu ?

LE MORT.- Je suis le mort.

LA MORT.- Bonjour le mort, que me veux-tu ?

LE MORT.- C’est-à-dire, je me suis fait exploser pour aller au paradis en criant que je croyais en Dieu. Mais je ne le vois pas. 

LA MORT.- Combien as-tu tué d’êtres humains ?

LE MORT.- Aucun. J’ai raté mon coup. Je suis mort pour rien. J’ai actionné le détonateur dans le désert.

LA MORT.- Tu n’as donc rien compris.

LE MORT.- Ce n’est pas moi qui aie fabriqué la bombe. Les explosifs pour moi, c’est comme l’école, Il n’y a rien à comprendre. J’ai toujours fait ce qu’on me disait.

6

Dans un salon Cousu de fils rouge.

L’INTERVIEWEUR.- Vous qui êtes riche à milliards, avez-vous peur de la mort ?

LE RICHE.- Moi, je ne mourrais jamais. Je finance des travaux qui vont me garantir une vie éternelle. Je trouve que la mort est inutile. Avec tous les projets que je finance, dans un premier temps j’augmente ma force et mon intelligence, dans une seconde étape, vers quarante ans, je transplanterai mon cerveau dans un corps mécanisé.

L’INTERVIEWEUR.- Il lit une revue. Intéressante cette revue. Depuis le tout début de l’humanité, c’est-à-dire il y a environ six millions d’années, combien d’hommes ont ressuscités ?

LE RICHE.- Il compte sur ses doigts tout bas. Je n’ai pas assez de doigts.

L’INTERVIEWEUR.- Nous sommes en 2021, sur terre il y a environ sept milliards d’êtres humains. Je parie qu’il y a eu moins de morts en six millions d’années que durant toute l’année dernière. J’en suis certain, mais je ne peux pas le prouver.

LE RICHE.-Vous n’avez pas assez de doigts. Avec une puce électronique placée au bon endroit, plus besoin de doigt.

L’INTERVIEWEUR.- En vérité je parle de cette question pour faire mon intéressant. Parce qu’en fin de compte je m’en fous. Il s’éloigne et retourne dans la rue. Je vais mourir dans l’ignorance complète des sept puis des huit et ensuite des dix milliards d’êtres humains. Pour conclure mon article, qui a peur de la mort ? Je dirai en premier les croyants, ensuite le reste d’une humanité.

A propos de encrier310154 932 Articles
Je suis né en 1954. Enfant de la DASS, placé dans une famille d'accueil, j'ai dû rapidement travailler. Ce qui ne m'a pas empêcher de suivre des cours du soir et d'obtenir un DESS en sciences économiques. Parallèlement j'ai découvert le théâtre. De 1975 à 1980 j'ai travaillé le jeu d'acteur, puis les deux dernières années j'ai suivi des cours théoriques sur l'histoire du théâtre. J'ai commencé à écrire vers 16 ans, mais du fait d'un temps de travail important, je n'ai pu qu'écrire des synopsis pendant une quarantaine d'années. Depuis 2016, année de ma retraite, je les travaille.

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