L ‘AUSCULTATION

Les personnages

CAMILLE

LE DOCTEUR

Camille est âgé de 84 ans. Le docteur l’ausculte.

CAMILLE

Docteur, vous savez vous que mon prénom c’est Camille. Je dis ça parce qu’ hier, mon copain La Taupe ne s’en souvenait plus. Pourtant il devrait s’en souvenir, il est myope, pas sourd. Mais comme il est con, il peut oublier. J’ai fait les quatre cents coups avec lui, et même plus. Quel salaud ! Moi je me souviens de tout, de la Grande guerre, de la Deuxième guerre, du monument aux morts, de 68, de tout je vous dis, je me souviens de tout. Alors que lui, avec sa jambe folle, et son Alzheimer il ne se rappelle même plus qu’il a été maire et jamais père. Je lui pardonne. Il a trop bu, trop longtemps. Dans sa tête tout s’est mélangé, il y a eu comme une purée, et voilà le résultat. C’est du moins ce que je pense. Vous souriez ! Je bois peut-être, mais je me souviens de tout. J’ai plein de souvenirs, mais bizarrement dedans, dans tous les souvenirs, je suis vieux et je me regarde vivre. Je plane au-dessus de mon corps. Ce que je veux dire, c’est par exemple quand je pêche en 14, le jour ou le facteur, votre père, a annoncé à tous les hommes du village qu’on était en guerre, et bien quand je me revois à cette époque-là, physiquement, je me vois comme aujourd’hui, avec ce corps de vieux, mais je ne pêche pas, je regarde La Taupe pêcher. Je vis tous mes souvenirs avec ce corps de vieux et en spectateur. Un temps. Je crois n’avoir jamais pris une décision hormis celle de tout accepter. C’est ma mère qui m’a dit de fuir le travail obligatoire, il n’a pas fallu qu’elle me le dise deux fois, faut dire que travailler en Allemagne, pour des blonds, ça ne me disait rien. Les nazis ne me disaient rien, la plupart ne parlaient pas français, donc on ne pouvait pas se comprendre. Bref, j’ai toujours été spectateur de ma vie à un point…Mon mariage ! C’est ma femme qui m’a demandé, alors comme je ne voulais pas la vexer, j’ai dit oui. La Taupe prétendait qu’il y avait deux catégories d’hommes, les acteurs et les spectateurs. Pour lui j’étais spectateur. Est-ce grave docteur !

LE DOCTEUR

Je ne connais pas cette théorie, d’instinct je dirais non, ce n’est pas grave.

CAMILLE

Je parlais de ma jambe. Vous êtes bien ici pour ma jambe.

LE DOCTEUR

Patience, je n’ai pas fini.

CAMILLE

La semaine dernière je suis allé à l’hôpital toujours pour ma jambe. Quand je suis arrivé aux urgences, une bizarrerie, il y avait une trentaine de lits dans le couloir, tous alignés, comme à l’armée. Ce n’est pas sérieux docteur, pour un hôpital français. Quand je suis rentré une jeune femme charmante m’a demandé ce que j’avais, je lui ai dit que depuis trois semaines ma jambe, celle- là, me faisait tellement mal que je me réveillais les nuits, et que, pour passer le mal, je me baladais, pas comme un jeune, pas non plus comme un handicapé il ne faut pas exagérer, donc je me baladais les nuits dans le jardin. Je sais que le monde s’en fout de ma jambe, je ne parle pas pour vous docteur, mais à l’hôpital, le monde s’en foutait. Après avoir rempli une fiche, on m’a demandé de me déshabiller derrière un paravent, ce que j’ai fait sans poser de problèmes. J’ai enfilé une sorte de toile, je me suis allongé dans un des lits vides qui étaient dans le couloir. Docteur, c’est une heure après mon arrivée qu’une gamine d’une vingtaine d’années est venue. Tout le monde s’en foutait de ma jambe, elle m’a demandé de mettre le bras à la perpendiculaire pour tester je ne sais pas quoi. Elle savait que je venais pour ma jambe, elle m’a testé le bras. Tout le monde s’en foutait de ma jambe. Des fois je comprenais pourquoi. Il y en a un qui arrivait en plusieurs fois, un accidenté de la route. Il y en a un autre qui a traversé le couloir avec plein d’appareils autour de lui, c’est qu’il y en avait pour du fric, ça sonnait de partout, bip-bip-bip sur tous les appareils de toutes les couleurs. Bref, une heure après l’auscultation de la jeune fille, c’est un jeune homme qui vient me voir « c’est vous pour la jambe » qu’il me dit ? Je lui répète qu’elle me fait souffrir depuis trois semaines. Il me dit de m’asseoir, et il m’ausculte le dos, comme vous en ce moment. En partant il me dit que tout va bien. Évidemment que mon dos va bien, pour ma jambe c’était une autre histoire, le monde s’en foutait. Mais comme je sais que je ne vais jamais mourir tout ça n’a pas d’importance.

LE DOCTEUR

Vous n’allez jamais mourir, c’est votre pensée du jour. Toussez !

CAMILLE

Aujourd’hui je pense ça, on verra demain. J’aime bien penser. J’aime bien parler aussi. À l’hôpital, à ma gauche il y avait un plus vieux que moi. Je lui demande pourquoi il était là, il pissait du sang. Je lui ai dit « ça c’est les intestins, et peut-être le cancer ». J’ai raison, hein docteur, pour les intestins, de lui avoir dit ce que j’ai dit.

LE DOCTEUR

Il faudrait que je l’examine pour vous répondre.

CAMILLE

À l’hôpital, je n’ai vu que des jeunes, ce n’était pas des docteurs, c’est certain.

LE DOCTEUR

Ce sont des internes.

CAMILLE

Internés ou pas, j’aurais voulu avoir un vrai docteur pour qu’il s’occupe de ma jambe. À ma droite c’était un balafré qui dessoûlait. Il parlait je ne comprenais rien. Il devait être mexicain ou gabonais.

LE DOCTEUR

Je comprends pourquoi ils vous ont laissé sortir.

CAMILLE

Je n’ai pas fini mon histoire. À dix-huit heures il y a une jeune fille, encore une, qui vient pour me faire une perfusion. Je lui dis que je suis dans le lit, dans un couloir, depuis ce matin, que c’était scandaleux d’avoir une perfusion à cette heure-ci ! Elle m’a tellement mal piqué, que ma main ressemblait à mon ventre. Docteur, je vais vous en apprendre une belle, à dix-huit heures les malades, dans les chambres, et dans tous les lits se font perfuser. La jeune fille m’a dit que c’était obligatoire. Perfusion pour tout le monde à dix-huit heures. Je trouve çà étrange. Étrange. Je suis sorti hier matin, si ma jambe va mieux, ce n’est pas grâce à l’hôpital. Mais je m’en fous, aujourd’hui je suis immortel.

LE DOCTEUR

Ce serait mieux pour votre santé d’arrêter de fumer.

CAMILLE

Vous ne m’avez pas écouté. Un temps Vous savez, vous, que je fume depuis l’âge de douze ans. À cette époque-là c’était la Grande guerre, la première qu’on pensait qu’elle serait la dernière. Vous n’avez pas connu, vous, la guerre !

LE DOCTEUR

Monsieur Camille, la Grande guerre non, je n’ai pas connu, ce que je connais surtout c’est l’anatomie et les conséquences sur les poumons de la fumée de vos cigarettes, cancer du poumon, maladies cardio-vasculaires, cardio-vasculaires, bronchite chronique, ulcères gastro-duidénaux, diabète de type 2, hypercholestérolémie, herpertriclycéridémie, eczéma, psoriasis et j’en passe et des pires. Maintenant, faites-ce que vous voulez, aujourd’hui vous ne mourrez pas, demain je ne sais pas.

CAMILLE

C’est ma femme qui vous a appelé.

LE DOCTEUR

Évidemment, je ne suis pas Knock, je ne donne pas de consultation gratuite. C’est quinze francs.

CAMILLE

Knock, c’est qui celui-là, un nouveau venu dans le village ?

LE DOCTEUR

Knock c’est un personnage, un sacré personnage. Quinze francs.

CAMILLE

Il paraît que le chat du voisin a été bouffé par une bête. J’ai déjà mangé du chat, c’était en dix-sept. Si un jour il vous vient l’envie de bouffer un chat, prenez un matou.

LE DOCTEUR

Je préfère le bœuf.

CAMILLE

Le bœuf ça fait « meuuuu »

LE DOCTEUR

Le chat ça fait « miaou » et alors ! Camille lui donne les quinze francs Merci.

CAMILLE

Je me comprends, surtout n’essayez pas de me changer. Un temps Elle est belle ma femme, vous ne trouvez pas.

LE DOCTEUR

Oui, monsieur Camille, votre femme est belle.

 CAMILLE

Vous boirez bien un coup avec moi avant de partir. J’achète maintenant du vin bouché, parce qu’ils ont enlevé les tirettes à vin dans tous les magasins, par mesure d’hygiène ils disent, tu parles, c’est pour augmenter le prix.

LE DOCTEUR

Non, merci.

CAMILLE

Il est bon.

LE DOCTEUR, rédige une ordonnance.

Surtout, fumez moins.

Camille sort de chez lui, regarde le médecin s’éloigner. Il s’assied sur un banc. À l’arrière-plan, sur une façade de maison, une pub vante les bienfaits du café moulu qui réveillerait un mort.

CAMILLE, La Taupe sort de la maison voisine

La Taupe ! La Taupe ! Je suis là. C’est Camille. La Taupe le voit, il rejoint Camille et s’assied prés de lui

Tu me reconnais aujourd’hui ?

LA TAUPE

Aujourd’hui ça va, j’ai ma sauce blanche qui est bien en place. Tu peux me rendre un service ?

CAMILLE

Je te le répète, dans « Service », il y a « Ser » et « Vice ».

LA TAUPE

Arrête de me rappeler que j’ai la mémoire qui flanche, que je ne me souviens plus très bien que j’ai la mémoire qui flanche.

CAMILLE

Des fois tu me fais peur, pas comme en quarante-cinq, mais comme hier, quand t’es sorti en béquilles sous la pluie.

LA TAUPE

Je bois pour oublier.

CAMILLE

Tu n’oublies jamais de boire.

LA TAUPE

Le docteur m’a dit que j’avais des absences, je devais rester dans le présent, je n’étais pas encore prêt pour partir dans le futur. Je n’ai rien compris.

CAMILLE

À ton âge, il n’y a pas à tortiller du cul, tu es plus proche de la tombe que du berceau. Le docteur il a beau vouloir te retenir, tu partiras bien dans peu de temps, ce sera dans le futur passé, c’est ça qu’il a voulu dire. Mais avant on va s’en jeter un.

A propos de encrier310154 932 Articles
Je suis né en 1954. Enfant de la DASS, placé dans une famille d'accueil, j'ai dû rapidement travailler. Ce qui ne m'a pas empêcher de suivre des cours du soir et d'obtenir un DESS en sciences économiques. Parallèlement j'ai découvert le théâtre. De 1975 à 1980 j'ai travaillé le jeu d'acteur, puis les deux dernières années j'ai suivi des cours théoriques sur l'histoire du théâtre. J'ai commencé à écrire vers 16 ans, mais du fait d'un temps de travail important, je n'ai pu qu'écrire des synopsis pendant une quarantaine d'années. Depuis 2016, année de ma retraite, je les travaille.

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