Une sélection parmi les 535 écrites à ce jour pour « Le théâtre court ».
LA COUR
LES PERSONNAGES
L’ÉDUCATEUR
PATRICIA
ANDRÉE
CATHIE
BETTY
JEANNE
LE SPECTATEUR
BERNARD
Une cour. Au milieu un banc. Sur le banc un homme, l’éducateur. Derrière lui une fille valise au pied attend.
L’ÉDUCATEUR
Patricia, que fais-tu là plantée dans la cour de récréation ?
PATRICIA
J’attends après mon train, monsieur l’éducateur.
L’ÉDUCATEUR
Es-tu certaine qu’un train va passer par ici ?
Andrée traverse la cour avec une porte de boîtes aux lettres sur le dos.
L’ÉDUCATEUR
Bonjour Andrée.
ANDRÉE
Bonjour monsieur l’éducateur.
L’ÉDUCATEUR, voit Andrée porter sur son dos une porte de boîtes aux lettres.
Que fais-tu avec cette porte sur ton dos. Surtout qu’elle doit être très légère.
ANDRÉE
Légère !
L’ÉDUCATEUR
C’est une porte de boîtes aux lettres…
ANDRÉE
…qui a avalé beaucoup de lettres. Patricia je constate que ton train est encore en retard ?
PATRICIA
Pourquoi tu portes une porte ?
ANDRÉE
La porte c’est pour l’échanger contre une boîte d’allumettes qui ne proviendrait pas du café de la poste.
L’ÉDUCATEUR
Ta fameuse collection de boîtes d’allumettes ! Vous savez vous deux que le feu est interdit dans cet établissement à moins qu’il ne provienne du café de la poste. Donc ma petite Andrée, si tu veux faire du feu, je t’échange ta porte contre mon briquet. Qui vient du café de la poste. Donc qui est autorisé dans notre établissement.
ANDRÉE
Que voulez-vous que je fasse avec votre briquet électrique ? Je collectionne les boîtes d’allumettes et rien d’autre.
L’ÉDUCATEUR
Le briquet électrique a les mêmes fonctions que les allumettes, et tu auras l’avantage d’avoir du feu pour l’éternité, tant que le briquet sera en état de fonctionner, évidemment.
ANDRÉE
Ça ne me servirait à rien d’avoir du feu pour l’éternité puisque je suis vouée à mourir dans cinquante ans ou moins. Et puis si j’échange une porte contre des allumettes, ce n’est pas pour avoir du feu, c’est pour pouvoir échanger les allumettes contre une boîte de haricots verts.
L’ÉDUCATEUR, étonné.
Pourquoi des haricots verts ?
ANDRÉE
Parce qu’aujourd’hui c’est raciste de dire haricots rouges. À cause des peaux rouges.
L’ÉDUCATEUR
Pas de problème, ils sont tous morts.
ANDRÉE
Alors je dirai haricots verts parce que comme je ne les mangerai pas tout de suite…le temps qu’ils mûrissent.
L’ÉDUCATEUR
S’ils sont dans la boîte, c’est qu’ils sont déjà mûrs.
ANDRÉE
Comment pourriez-vous le savoir puisque la boîte est fermée ?
L’ÉDUCATEUR
Je le sais parce qu’un industriel ne mettrait pas des haricots verts pas mûrs dans une boîte.
ANDRÉE
Ne mêlez pas les industriels, ce sont des innocents. Je ne vous écoute plus. L’ÉDUCATEUR
Andrée, tu devrais faire preuve de maturité.
ANDRÉE
Comme vous ?
L’ÉDUCATEUR
Parce que tu trouve que je suis… mâture ?
PATRICIA
J’ai couché avec vous, j’ai pu juger, vous êtes mûr.
ANDRÉE
Pour que je puisse vous répondre il faudrait que vous teniez cette porte. Elle lui donne la porte. Elle porte un sifflet à sa bouche, elle siffle.
L’ÉDUCATEUR
Que fais-tu là ?
Une aubergine arrive.
ANDRÉE
Il a volé la porte de ma boîte à lettres, celle qui me permettait de correspondre, via les égouts, avec ma famille.
L’ÉDUCATEUR
Jamais je n’ai mis les pieds dans cette boîte de strip-tease. Menteuse !
L’AUBERGINE
Je ne suis peut-être qu’une aubergine mais j’ai un cerveau. Vous la tenez pourtant avidement cette porte ! Il ne sera pas difficile de montrer qu’il y a autant d’empreintes sur cette porte que de trous de vers dans la charpente de l’église. .
L’ÉDUCATEUR
Je ne vais que très rarement dans cette boîte. C’est cette fille qui m’a obligé à la prendre pour qu’elle puisse me montrer que je suis un homme mûr.
Andrée sort de sa poche un hochet et une sucette.
L’AUBERGINE
Vous prêtez un acte aussi infâme à cette sœur. Regardez, l’innocence se lit dans ce hochet et dans la manière qu’elle a de l’agiter. Regardez ses yeux !
ANDRÉE, à l’Aubergine.
Je te donne une sucette.
L’AUBERGINE
Saligot ! Au commissariat, et toi ma petite reste bien sage. J’espère pour vous que cette petite n’a pas été traumatisée. Vous voulez peut-être que ça soit moi qui porte la porte !
L’ÉDUCATEUR
Dis-lui, dis-lui que je n’ai jamais volé cette porte. Andrée, je t’en supplie.
L’aubergine emmène l’éducateur.
ANDRÉE
Patricia, tu attends quoi ?
PATRICIA
Le train.
ANDRÉE
Nous sommes dans une cour.
PATRICIA
D’accord, tu me le signales dès qu’il aura l’autorisation de traverser la cour.
ANDRÉE
Je ne veux pas être happée par le train. Où sont les rails ?
Entre l’éducateur un vélo à la main.
L’ÉDUCATEUR
L’aubergine était carrément épluchée, folle en plus. Quand je lui ai dit que j’étais allergique à la salade niçoise, elle m’a emmené au deuxième étage de la Tour Eiffel. Moi, j’avais pris le terme « salade niçoise » dans son sens symbolique, non seulement aquatique comme elle l’aura sûrement comprise cette représentante de leur loi. Heureusement que j’avais un parachute et que j’aie pu fuir en vélo.
Depuis quelques instants est entrée une fille avec dans les mains un gâteau avec cent bougies. Elle s’approche de L’éducateur.
CATHIE
Joyeux anniversaire monsieur l’éducateur.
L’ÉDUCATEUR
Ô Cathie, il ne fallait pas. Il est merveilleux. Il compte les bougies Une, deux, trois …trente et une, trente-deux,…et…cent. Je suis si vieux que ça ? Comme le temps passe !
CATHIE
Il ne manque pas une seule bougie. Maintenant faut les souffler.
L’ÉDUCATEUR, vers le ciel.
Éteignez s’il vous plaît.
Noir. Grand bruit. Passage d’un train. L’éducateur souffle les bougies.
L’ÉDUCATEUR
Vous pouvez rallumer. Tu as entendu le bruit ?
CATHIE
C’est le train de Patricia qui est passé.
L’ÉDUCATEUR
Un peu à l’avance. Encore un peu on se faisait écraser. Il a volé mon vélo. Sauvage ! Qu’il est beau ! Merci, ô merci Cathie.
CATHIE
Coupez-le maintenant.
L’ÉDUCATEUR
On oserait à peine y toucher. Veux-tu ce morceau ?
CATHIE
Non merci, j’ai vu comment il avait été préparé.
L’ÉDUCATEUR
C’est quoi ça ?
CATHIE
Je ne vais pas vous le dire, je ne veux pas que vous vomissiez.
L’ÉDUCATEUR
Ne soyons pas égoïstes, je vais garder des larges morceaux pour ma femme et mes gosses.
CATHIE
Maintenant faut que je retourne en classe. Nous apprenons comment faire avec des restes de poulet un canard à l’orange. Au revoir monsieur l’éducateur, joyeux anniversaire.
L’ÉDUCATEUR
Au revoir Cathie, merci encore. Brave petite quand même.
Jeanne passe.
L’ÉDUCATEUR
Bonjour Jeanne.
JEANNE
Monsieur, je ne vous parle pas.
L’ÉDUCATEUR
Pourquoi ?
JEANNE
Monsieur, je ne vous parle pas.
L’ÉDUCATEUR
Serais-tu fâchée ? Jeanne reste muette. Serais-tu muette ? Un instant. C’est vrai que tu es une fille qui parle peu.
JEANNE
En effet, je parle peu, je ne vous parlerai jamais, même si vous restiez le seul être humain sur cette terre après que la guerre, qui ne manquera pas d’avoir lieu, eut lieu. Vous pourriez me supplier à genoux et les bras en croix que je ne vous donnerai pas la confession, ni même le dernier sacrement de l’amant pleurant prés de sa belle à la fontaine aux mille plaisirs à Péronne ou à Venise, ou ailleurs, sous les ponts de Paris avec les odeurs qui désherberaient même les pelouses amazoniennes, là où je n’ai jamais mis les pieds. Surtout qu’on ne me dise pas que les boas sont plus beaux que la Renault TL, car dans un accident d’automobile mieux vaut avoir une voiture qu’un boa tout juste bon à ramper dans la fange immonde de ce monde qui se décompose par les coups successifs de la sécurité sociale mais aussi du prix, hors prix, des boîtes de haricots verts. Un instant. Même si les agriculteurs font beaucoup d’efforts pour rendre ce légume accessible aux esquimaux. Monsieur, je ne vous parlerai plus jamais, jamais. Elle sort.
Andrée traverse la cour tout en parlant dans un micro.
L’ÉDUCATEUR
Andrée veux-tu venir ici ? N’aie pas peur, je ne te taperais pas.
ANDRÉE, qui tient un micro.
Vous ne m’en voulez plus pour la porte ?
L’ÉDUCATEUR
Mais non, la porte est en sécurité. Je l’ai mise dans un water-closet qui en manquait totalement d’où les fortes poussées d’hémorroïdes que cela provoquait chez les incontinents.
ANDRÉE
Pour le facteur ?
L’ÉDUCATEUR
Il fera avec, enfin sans. Que fais-tu avec ce micro ?
ANDRÉE
J’envoie des messages à la NASA.
L’ÉDUCATEUR
Un V3 ! Tu es un agent secret alors ? Un temps. Mais un micro ne peut pas envoyer de message à moins qu’il ne soit relié à un émetteur.
ANDRÉE
Vous, vous le savez que ce n’est qu’un micro, la NASA, l’ignore. Et tant qu’elle ne le saura pas, elle acceptera mes messages.
L’ÉDUCATEUR
Tu veux un morceau de gâteau ?
ANDRÉE
Je préfère le sexe, le gâteau ça me va aussi. Vous y avez à peine touché. L’ÉDUCATEUR
Moi aussi je préfère me sacrifier, faire plaisir aux autres.
ANDRÉE
Tiens, voilà Betty. Elle appelle. Betty !
Betty tient un réveil dans la main droite, et de la main gauche elle prend son pouls.
L’ÉDUCATEUR
Combien ?
BETTY
Cinq battements à la minute.
Andrée et l’éducateur sortent cinq euros chacun de leurs poches et les lui donnent.
L’ÉDUCATEUR
Voilà les cinq euros.
ANDRÉE
À prendre son pouls, ça rapporte.
BETTY
Maintenant je vais faire le coup à ceux-là. Elle se dirige vers un spectateur. Vous avez compris le jeu.
LE SPECTATEUR
Moi ?
BETTY
Qui voulez-vous que ce soit ? Je reprends. Vous me demandez « combien », je réponds un chiffre et vous me donnez en argent sonnant et trébuchant le chiffre correspondant. D’accord ! Elle prend son pouls. Quatre-vingt-trois.
LE SPECTATEUR
Je n’ai pas dit combien.
BETTY
Alors dites-le.
LE SPECTATEUR
Je ne suis pas médecin.
BETTY
Les cerveaux ne sont pas donnés à tout le monde. Je prends votre pouls, vous me demandez combien, je vous donne un chiffre et vous me donnez en argent le chiffre correspondant. C’est clair ? Je reprends. Au public. Nous, les acteurs, nous sommes mal payés, alors nous devons trouver des astuces. Elle lui prend son pouls. Quatre-vingt trois.
LE SPECTATEUR
Je n’ai pas de monnaie, je ne savais pas. Quand je suis sorti ce matin de chez moi, je savais que j’allais finir ici, je n’y ai pas pensé. Mais j’ai cent euros.
BETTY
Donnez-les-moi. Je vous rendrai la monnaie pour les fêtes de la sainte glinglin à Chalons.
LE SPECTATEUR, à Andrée.
Vous auriez de la monnaie sur cent euros ?
ANDRÉE
Je dois vérifier. Elle sort une tirelire, la secoue. À l’oreille, je dirai oui.
BETTY
Donnez-la-moi. Voici, sur cent euros vous me devez quatre-vingt-trois. Donc cent moins quatre-vingt-trois ça fait dix-sept. Vous me devez encore dix-sept euros.
LE SPECTATEUR
Vous en êtes certaine ?
BETTY
Je sais compter.
LE SPECTATEUR
Gardez la monnaie.
BETTY
Comme il se doit. À Andrée. Si mes comptes sont exacts vous me devez treize euros.
L’ÉDUCATEUR
Arrêtez, j’ai mal à la tête.
Betty revient sur scène, Andrée reprend son micro.
ANDRÉE, à son micro.
Ici « Tango Charlie ». Panique à la bourse des valeurs françaises.
Andrée sort de scène en répétant ce message.
L’ÉDUCATEUR, sort de scène.
Ô ma tête, ô ma tête.
BETTY
Votre gâteau monsieur l’éducateur. Qu’est-ce qui se passe ? Il y a une mouche qui a bouffé votre gâteau, et qui est…ce n’est pas possible. Elle prend le pouls de la mouche. Elle est morte. Traverse la scène un homme avec une jambe bois sur l’épaule. Nous sommes vraiment tous handicapés. C’est mon Johnny.
BERNARD
Je m’appelle Bernard, je suis un sosie de Johnny, que St-Bart soit avec lui.
BETTY
Vous lui ressemblez tellement.
BERNARD
Quand on est jeune il vaut mieux ressembler à une idole qu’être soi-même. Pour vous dire, je ne fais rien de ma vie. Je n’arrive pas à chanter dans le métro, il y a trop de Polnareff.
BETTY
Si je ferme les yeux, vous pouvez me chanter la plus grande chanson de « NikeTonPère ».
BERNARD
Évidemment. C’est plus un poème qu’une chanson, je vais vous la réciter. C’est un modèle pour notre jeunesse. Je suis fier de pouvoir vous réciter ce poème. Je vais vous le réciter. C’est un texte engagé. L’engagement du texte c’est de tout dégager, la police, la justice, la famille, pas Dieu. Son nom d’artiste est « NikeTonPère », Père sans référence à Dieu le père. Je commence. L’action se situe en banlieue. La banlieue c’est mieux pour revendiquer contre. Je commence.
« Non, je ne regrette rien que les frites du 59,
Et la mayonnaise de Tourcoing
Chauffez, chauffez vos gueules, vos gueules malades,
Vomissez sur les trottoirs
Que les 93 sortent du flot
Que les 93 donnent des claques
Pas de Trac,
Des claques aux keufs… »
BETTY
Continuez, l’asile mérite ça.
BERNARD, il reprend.
« Vas Momo, brule le frelot
Met z’y le feu au bucher
Que se crame, sa crame, crame
Pour la came, came, came,
Gueule, gueule, gueule le sorcier
Qu’il la ferme. »
Chantez c’est mieux mais je n’ai pas de voix. Il y a un refrain. Enfin je ne sais pas trop si je peux dire refrain. Je continue.
« Non, je ne regrette rien que les frites du 59,
Et la mayonnaise de Tourcoing
Y a plus de champ que des patates,
Entassées dans des cages, où sont les poules,
Ma musique ce s’ra de la bombe
Encaisse-là et crève putain de charnier… »
J’ai un trou.
BETTY
Les Français méritent bien que vous finissiez.
BERNARD
Je me souviens
« Non, je ne regrette rien que les frites du 59,
Et la mayonnaise de Tourcoing
Meugle, vole, beugle,
La basse-cour est sur le trottoir
Balance-ton porc et crève Paname
Y-a plus de connexion. »
Voilà, c’est fini.
BETTY
Oui, c’est fini ?
CHEZ MON ONCLE
Les personnages
L’ONCLE
LE FILS
LA TANTE
Un homme frappe à la porte d’une maison.
L’ONCLE
Qui est là ?
LE FILS
C’est ton neveu.
L’ONCLE
Quel neveu ?
LE FILS
C’est moi.
L’oncle ouvre prudemment la porte.
L’ONCLE
Donne-moi ta carte d’identité pour voir si tu es vraiment mon neveu. Tu es le fils de mon frère ?
LE FILS
Comme c’est écrit.
L’ONCLE
Il n’est rien écrit de précis, seulement ton nom, ton prénom et ta date de naissance. Ce n’est pas suffisant. Comment s’appelle ton père ?
LE FILS
Il s’appelait papa.
L’ONCLE
Mon neveu ! Mon neveu ! Mais entre donc. Parce que tu es bien mon neveu.
LE FILS
Je ressemble à mon père ?
L’ONCLE
Je ne l’ai pas vu depuis qu’il est mort à la dernière guerre, celle d’avant- hier…Pourquoi es-tu ici ?
LE FILS
Pour passer quelques jours de vacances à la campagne. Depuis que nous habitons en ville, je me sens tout retourné comme si je marchais la tête en bas et les pieds en l’air. Les gens des villes sont différents de moi. Des étrangers en quelque sorte. Pas tous, il y a quand même des gens comme nous.
L’ONCLE
Tous des étrangers, je te dis. Même ici, le boucher est un étranger. Le fils André, il est Marseillais.
LE FILS
Ne faut pas avoir peur comme ça des Marseillais.
L’ONCLE
Moi, je n’ai peur de personne, c’est ma femme qui est morte de peur.
LE FILS
Ma tante est morte ? Nous ne le savions pas.
L’ONCLE
Comment ? Ma femme est morte ? Berthe ! Berthe !
L’oncle la cherche dans une grande malle.
LA TANTE
Il est parti le Marseillais ?
L’ONCLE
Ne crains rien, c’est notre neveu.
LA TANTE
Tu as vérifié ses papiers ?
L’ONCLE
Je les ai même lus. Je te présente ta tante.
LE FILS
Bonjour ma tante.
LA TANTE
Il n’y a plus de bon jour depuis que les Marseillais ont envahi la France.
LE FILS
Les Marseillais, tu en as vu en ville ? Il y en a beaucoup ?
LA TANTE
Peut-être plus ?
LE FILS
Ce n’est pas trop grave. La tante s’évanouit
L’ONCLE
Ne fais plus ce genre de réflexion déplacée ou tu vas tuer ta tante.
LE FILS
Ce n’est pas grave. Je voulais dire que les Marseillais sont aussi des Français.
L’ONCLE
Les Marseillais, des Français ! Ta tante et moi le saurions si c’était vrai.
La tante revient à elle.
L’ONCLE
D’ailleurs, dans cette maison, je suis le seul Français.
LA TANTE
Je suis la seule Française de la France entière.
L’ONCLE
Je suis le seul Français du monde !
LE FILS
Eh bien, moi alors ? Qu’est-ce que je suis ?
C’HORRIBLE
Les personnages
LA JOURNALISTE
LA VEDETTE
LA JOURNALISTE, au téléphone. Parle à son staff.
C’est moi. Je parle en exclusivité d’un drame, roule les «r »quand elle emploie le mot horrible, horrible qui a touché cette vedette internationale. Elle est en face de moi. Je vais l’interviewer. C’est une exclusivité mondiale dans la mesure où cette vedette ne parlera qu’à moi. Comment ! Oui, je sais qu’elle n’est pas connue. Je mets le haut-parleur. Elle pose son téléphone sur la table. Elle s’adresse à la vedette. Madame, ce que vous avez vécu c’est horrible, horrible, horrible, horrible, horrible. Elle reprend le téléphone. Allô, vous m’avez bien compris ? C’est horrible. Non. Ah bon. Pourquoi ? Vous avez deviné que je ne suis pas on live. C’est bien beau de me demander d’aller sur place, je n’allais pas risquer ma vie pour un tsunami. Faites-le vous-même. Oui. Je suis à Los Angeles. Je ne mens pas. J’interviewe vraiment une vedette internationale qui a une compétence hors norme non seulement des tsunamis mais aussi des tempêtes, des pluies et de la bruine. Comment ! Lui dire que c’est une vedette internationale, j’ai compris. Elle a compris.
LA VEDETTE
Je suis une vedette internationale.
LA JOURNALISTE
Je vous l’avais dit, elle n’est pas conne. Bref, c’est une vedette internationale. Madame la vedette internationale, vous pouvez nous en dire plus.
LA VEDETTE
Comme je suis internationale, je suis aussi locale. La semaine dernière encore, je nageais dans cette plage privée, et aujourd’hui j’apprends d’ici, de New York,…
LA JOURNALISTE, tout bas dans l’oreille de la vedette
Nous sommes à L.A.
LA VEDETTE
…donc j’apprends d’ici, de L.A, dans cet appartement de luxe,…
LA JOURNALISTE
… cet appartement est vraiment très luxueux…
LA VEDETTE
…j’apprends donc que ma plage préférée, que cette plage a perdu vingt pour cent de son sable.
LA JOURNALISTE
Quelle catastrophe !
LA VEDETTE
Il y aura évidemment moins de coquillages.
LA JOURNALISTE
Vous comprenez elle parle gastéropode. Allô, vous entendez, il y aura moins de coquillage. Elle est même compétente en gastéropidie. C’est une grosse vedette qui le dit. À la vedette. Vous êtes une grosse vedette, donc je parle de grosse vedette. Je ne dis pas que vous êtes obèse. Vous êtes grosse, c’est tout.
LA VEDETTE
Précisez au monde entier que je fais un régime. Le régime Ducon.
LA JOURNALISTE
Je précise pour vous, les Américaines ne sont pas toutes obèses même s’il y a beaucoup de grosses. La mode n’est-elle pas à la grosseur ? Pour ma part je ne voudrais pas interviewer une vedette maigrichonne.
LA VEDETTE
Vous pouvez voir sur mon agenda mes séjours dans cette île depuis dix ans.
LA JOURNALISTE
Vous parlez à mon Staff. Il ne peut rien voir puisque nous sommes au téléphone.
LA VEDETTE
Je me disais bien, je ne vois pas de cameramen. Dans ce cas-là je ne vais pas me poudrer.
Mais elle se poudre quand même. Très mal.
LA JOURNALISTE
Vous n’êtes pas obligée de vous négliger. Vous devriez par respect de vos rondeurs vous poudrez mieux que ça et vous parfumez avec un vrai parfum. Elle se poudre et se parfume. Plus de parfum. Je vais vous en mettre. Il la parfume des pieds à la tête. Vous êtes comme vous êtes mais il ne faut pas exagérer. Encore un peu ici. Vous pouvez devenir belle, enfin dans une autre vie. Donc vous séjournez régulièrement dans cette île touchée par une bruine. Un orage. Une tempête. C’était un tsunami. Donc le Japon a provoqué ce truc-là.
LA VEDETTE, elle crie.
Si Godzilla continue à faire des tsunamis je n’irai plus là-bas.
LA JOURNALISTE
Tsunami, tsunami, c’est japonais non ? Poursuivez.
LA VEDETTE
Comme je vous l’ai dite, une semaine par an dans cette île pour le soleil et bronzer c’est largement suffisant. Hormis les cocotiers il n’y a rien à faire, je m’ennuie très vite.
LA JOURNALISTE
Temps mort. Il faut valoriser l’île et non pas dire ce que vous pensez. Je sais très bien qu’on se fait chier là-bas, mais pour l’Européen, c’est une île paradisiaque.
LA VEDETTE
Hormis à dire que ma plage préférée a perdu du sable, je n’ai plus rien à dire. C’horrible ce qui est arrivé à cette plage.
LA JOURNALISTE
C’est votre agenda. Je vois ici, la, la, la, la, la, la, la et la, vos rendez-vous avec Roy Rogers.
LA VEDETTE
On ne parle plus de la plage, du sable. D’accord pour parler du cowboy. Notre aventure a commencé en 88 et c’est terminé en 88. Il ne parlait que de son cheval et jamais des beaux bijoux de chez Tiffany.
LA JOURNALISTE
Quel goujat !
LA VEDETTE
Il m’a fait du bien un soir, pas assez pour que je lui sacrifie ma garde-robe.
LA JOURNALISTE, au téléphone.
Comment ? On laisse tomber le tsunami pour son aventure avec le cow-boy. Il y a eu huit morts sur l’île. Pas de vedette. Non, pas à Lille, sur l’île. Sur l’île. Je ne suis jamais allé à Lille. Ni sur l’île. Je prends mes vacances en Grèce. Vous vous en foutez ! Elle raccroche. Le journalisme aujourd’hui s’est nul. Qu’est-ce que voulez vous ?
LA VEDETTE
Je vous le dis de suite, j’ai beau être une vedette dans mon quartier, je ne dirige pas les éléments du monde entier. Un temps. L’ouragan, je n’y suis pour rien. Un temps. Pour rien. Si je pouvais diriger les éléments, le tsunami je ne l’aurais pas appelé Irma, comme Irma la douce, mais catastrophe comme Pompéi.
LA JOURNALISTE
Huit personnes sont mortes.
LA VEDETTE
C’horrible. Huit. Vous avez les noms ?
LA JOURNALISTE
Des pêcheurs.
LA VEDETTE
Je ne connais aucun pêcheur, je suis une actrice, jamais je n’ai joué un rôle de sirène. Alors vous pensez les pêcheurs ! Vous voulez un autographe ?
DIEU EST ALCOOLIQUE
Les personnages
MONSIEUR CLOCHARD
MONSIEUR MOCHARD
MADEMOISELLE
GERTRUDE
LE CURÉ
1
MADEMOISELLE GERTRUDE, le curé est visiblement saoul.
Monsieur le curé, vous n’êtes pas dans votre état normal. Vous êtes « certaine » de votre choix.
LE CURÉ
Mon époux me l’a soufflé cette nuit. Il souffle dans les cheveux de Gertrude. MADEMOISELLE GERTRUDE
Encore de l’eau-de-vie ! Vous pourriez boire autre chose. Vous allez vous ruiner le foie.
LE CURÉ
C’est gratis. Si Dieu le veut, ça restera gratis toute ma vie. Parce que Dieu aime l’eau-de-vie plus que l’eau-de-mort.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Vous allez me dire que Dieu est alcoolique.
LE CURÉ
Ne blasphémez pas, il m’a parlé.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Vous voulez dire que lui, il vous a parlé. Tout bas. Lui. Elle montre le plafond. Une trombe d’eau lui tombe sur la tête.
LE CURÉ
Ce n’est pas le moment. Mademoiselle Gertrude. Elle marmonne. Vous pouvez parler plus fort. S’il est sourd pour l’humanité, pour vous il entendra tout.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Il vous a parlé de moi. De ma situation. Je suis une vraie jeune fille. J’aimerai être une vraie jeune femme. Vous lui en avez parlé ? Non. Quarante ans, ce n’est quand même pas vieux pour enfin connaître le « youplaboum ».
LE CURÉ
Je parle eau-de-vie, l’eau de la vie mademoiselle Gertrude et vous me parlez d’un « youplaboum ». Vous devez voir ça en direct avec lui. Allez dans l’absidiole de Saint- Joseph et priez. Moi que je ne peux rien pour vous.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Pourquoi celle de Saint -Joseph ? Je n’ai rien à avouer à un saint homme. Je préfère prier avec les saintes femmes.
LE CURÉ
Saint -Joseph est le plus compétent concernant les vierges. Si vous voulez sainte- Catherine, Sainte- Jeanne je n’y vois aucun inconvénient. Je ne les connais pas. Je ne parle qu’au chef.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Justement, à moi Il ne me parle pas, à vous si. C’est injuste.
LE CURÉ
C’est-à-dire, j’étais dans mon lit,…
MADEMOISELLE GERTRUDE
…tous les soirs je suis aussi dans mon lit…
LE CURÉ
…je me posais cette fameuse question…
MADEMOISELLE GERTRUDE
…moi aussi je me pose une fameuse question…
LE CURÉ
…pourquoi la quête ne fonctionne plus ? Dimanche dernier, vous savez ce que les paroissiens m’ont donné ?
MADEMOISELLE GERTRUDE
Monsieur le curé, je sais, c’est moi qui fais la quête pendant que vous faites la messe. Dimanche il n’y avait qu’un seul paroissien, le père Henri. Un vieux radin ,tout bas, impuissant.
LE CURÉ
Mademoiselle Gertrude, je suis certain que vous dites ça parce qu’il a refusé vos avances.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Il a mis un euro pour la quête. Un seul. Il était tellement rouillé que j’ai eu l’impression d’avoir un rouble dans la main.
LE CURÉ, Il marmonne.
Avec cent paroissiens par messe, un euro par paroissien, et cinq messes par semaine, il calcule, je pourrais bien vivre.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Le père Henri est un radin un point c’est tout.
LE CURÉ
Il ne peut pas donner des milles et des cents, il vit de larcins. C’est un délinquant.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Un délinquant ! Vous acceptez des délinquants dans votre église ? Heureusement qu’il m’a dit non.
LE CURÉ
Il a dit non à quoi ?
MADEMOISELLE GERTRUDE
Je ne sais pas. Je sais seulement qu’il a dit non.
LE CURÉ
C’est, mademoiselle Gertrude, c’est que je ne peux pas être difficile. L’église est vide, les caisses sont vides. Je ne peux même plus acheter de vin de messe. Heureusement que l’eau-de-vie est gratuite.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Avec le très puissant, le très haut, parlez-lui de la quête.
LE CURÉ
Il faut bien que je vive. J’arrive encore à boire grâce à mon alambic, mais il faut bien que je mange. Les courgettes j’en ai raz le bol.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Quand il vous parle, Il vous dit comment c’est là-haut ?
LE CURÉ
Ce que je sais, c’est que les dinosaures occupent trop d’espace, ça s’est une autre histoire.
MADEMOISELLE GERTRUDE, insistant.
Il ne parle jamais de moi. Je suis une vraie jeune fille, je ne veux plus être une vraie jeune fille.
LE CURÉ
Je comprends. C’est pourquoi il m’a parlé.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Il a compris ma situation. Vous en avez de la chance. Je suis une vraie demoiselle et je jure…
LE CURÉ
…vous en avez bien de la chance…
MADEMOISELLE GERTRUDE
…et j’aimerais que le Très Haut me donne un coup de chance pour rencontrer un très bas. Il ira à la messe comme moi les dimanches.
LE CURÉ
Être comme vous, encore jeune, n’est pas plus dramatique que la vie d’un curé fauché comme les blés, le maïs et les betteraves réunies. Il ne m’a pas parlé de votre situation, je suis désolé, mais de la mienne et de mon ras-le-bol des courgettes. Il m’a donné une idée pour regagner des paroissiens, donc de l’argent. Je vais vous expliquer.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Je suis déçue.
Ils sortent
2
Monsieur Clochard rentre dans l’église et se rue sur le bénitier. Il boit l’eau bénite. Il est rapidement en état d’ébriété. Il prie alors la tête penchée sur le bénitier. Il marmonne une prière tout en buvant l’eau du bénitier. Monsieur Mochard, un vieux paroissien, le rejoint avec un verre, le remplit d’eau bénite.
MONSIEUR MOCHARD, bouscule Monsieur Clochard
Vous prenez toute la place. Il remplit plusieurs fois son verre d’eau bénite et la boit goulûment
MONSIEUR CLOCHARD, le reconnaît.
Monsieur Mochard, qu’est-ce que vous faites dans une église.
MONSIEUR MOCHARD
Vous le voyez bien monsieur Clochard, je bois.
MONSIEUR CLOCHARD
Vous buvez l’eau bénite des croyants, vous n’avez pas le droit.
MONSIEUR MOCHARD
Je bois ce que je veux quand je veux. Je suis croyant, moi. Un temps. À la vôtre. Un temps. Ne me poussez pas comme ça, il y en a assez pour nous deux, le curé a fait le plein ce matin. Je vous retourne la question que faites- vous ici à retirer l’eau de la bouche des croyants.
MONSIEUR CLOCHARD
Depuis hier je suis croyant.
MONSIEUR MOCHARD
Monsieur Clochard est croyant. L’eau bénite n’y est pour rien. Évidemment. Il boit l’eau bénite. J’aime cette eau bénite. C’est une eau pour la vie.
MONSIEUR CLOCHARD
C’est une eau de Dieu. Monsieur Clochard tombe sur le cul.
MONSIEUR MOCHARD
Qu’est-ce qui vous arrive mon vieux ?
MONSIEUR CLOCHARD
Monsieur Mochard, j’ai trop abusé de l’eau bénite.
MONSIEUR MOCHARD
Soyez sérieux, l’eau bénite ne peut vous faire de mal, surtout un homme comme vous qui avez fait que le bien dans votre vie.
MONSIEUR CLOCHARD
C’est vrai, le curé pourrait vous le dire s’il savait quelque chose.
MONSIEUR MOCHARD
Le curé sait tout, il parle avec lui. Il collectionne les poupées de dinosaures. MONSIEUR CLOCHARD
Les timbres, c’est aussi bien.
MONSIEUR MOCHARD
Sans doute il préfère les poupées de dinosaures c’est son droit, non.
MONSIEUR CLOCHARD
Vous avez raison. J’aime beaucoup cette eau bénite.
MONSIEUR MOCHARD
Je crois en Dieu. Si un athée en boit de cette bonne eau bénite, il aura une cirrhose.
MONSIEUR CLOCHARD
Bien fait pour les athées.
MONSIEUR MOCHARD
Nous nous sommes croyants. Un croyant n’aura même pas un petit ulcère même s’il en boit des litres.
MADEMOISELLE GERTRUDE, elle entre dans l’église.
Monsieur Clochard, monsieur Mochard…
MONSIEUR CLOCHARD et MONSIEUR MOCHARD
Mademoiselle Gertrude !
MADEMOISELLE GERTRUDE
Vous êtes saouls comme des bourriques. Je l’avais dit à monsieur le curé que remplir le bénitier avec de l’eau-de-vie c’était une idée à attirer les poivrots du coin et pas du tout des jeunes célibataires.
MONSIEUR CLOCHARD
Nous sommes des enfants de Dieu, les vieux comme les jeunes.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Mais vous êtes marié.
MONSIEUR CLOCHARD
Quand je vais rentrer, elle va demander le divorce, c’est certain. Mais je m’en fous.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Vous avez un bon travail, une bonne femme et une maîtresse.
MONSIEUR CLOCHARD
Je n’ai plus de maîtresse. J’ai toujours un bon travail.
MONSIEUR MOCHARD
Qui vous dit que Dieu ne préfère pas l’eau-de-vie bénite à une eau bénite sans vie ? Hein ! D’ailleurs d’où venait l’ancienne eau bénite ? De quel obscur robinet était-elle soustraite ? Personne ne sait. Un scandale, un vrai scandale.
MONSIEUR CLOCHARD
Exact monsieur Mochard. Tandis que l’eau-de-vie, nous savons d’où elle vient. MADEMOISELLE GERTRUDE
Je ne doute pas que vous sachiez tout sur l’eau-de-vie.
MONSIEUR CLOCHARD
Je m’en flatte. Celle-ci est d’origine végétale. Je dirai de la betterave.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Pfutt !
MONSIEUR CLOCHARD
Vous n’aimez pas la betterave ?
MONSIEUR MOCHARD
Je dirai qu’elle est tirée de la pomme de terre.
MONSIEUR CLOCHARD
Je me reprends un verre Betterave.
MONSIEUR MOCHARD
Pomme de terre.
MONSIEUR CLOCHARD
Betterave.
MONSIEUR MOCHARD
Pomme de terre.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Messieurs, inutile de crier, nous sommes dans une église.
MONSIEUR CLOCHARD
Mademoiselle Gertrude, si vous vouliez nous départager.
MONSIEUR MOCHARD
Pour l’amour de Dieu.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Monsieur Clochard, je suis tout à vous. Vous, arrêtez de hurler. Elle voudrait boire. Je n’ai pas de verre. Je regrette.
MONSIEUR CLOCHARD, il sort un verre de sa poche
Prenez le mien. Il est propre. Je bois plus sûrement avec les mains jointes. MADEMOISELLE GERTRUDE
Une larmichette.
MONSIEUR CLOCHARD
Alors ?
MADEMOISELLE GERTRUDE
C’est de la vodka.
MONSIEUR CLOCHARD
Les rouges envahissent nos bénitiers.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Elle a un goût de patate. N’est-ce pas monsieur Clochard ?
MONSIEUR CLOCHARD
Vous en êtes certaine ?
MONSIEUR MOCHARD
Prenez-en encore un peu.
MONSIEUR CLOCHARD
C’est trop sérieux, le monde doit savoir que les Russes sont ici.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Il y a peut-être bien un goût de betterave. C’est aussi du rhum. Monsieur le curé a dû mettre moitié vodka et moitié rhum, c’est aussi simple que ça.
MONSIEUR CLOCHARD et MONSIEUR MOCHARD
Vive mademoiselle Gertrude.
MONSIEUR MOCHARD
Vous êtes une vraie œnologue. Pour mademoiselle Gertrude « Hip hip hip hourra ». Pourquoi pleurez-vous ?
MADEMOISELLE GERTRUDE
Si Dieu me voyait !
MONSIEUR CLOCHARD
Il vous voit, il voit tout le monde et même temps. Lui, là-haut, il ne voit jamais double. Il voit triple, quadruple, et plus si affinités. Un temps. N’ayez pas honte, Dieu adore l’alcool. N’a-t-il pas créé la pomme de terre et la betterave !
MONSIEUR MOCHARD
L’eau-de-vie n’a pas été créée par un alcoolique mais par Dieu. Alors si c’est Dieu !
MADEMOISELLE GERTRUDE
Vous blasphémez, je préfère partir. Monsieur Clochard, vous me raccompagnez.
MONSIEUR MOCHARD
Mademoiselle Gertrude, Dieu ne peut pas être alcoolique puisqu’il ne peut pas être malade. Dieu, la cirrhose, il s’en moque. Il en rigole.
MONSIEUR CLOCHARD
Venez mademoiselle Gertrude, je vous raccompagne. Quittons cet individu. Vous pouvez vous appuyer sur moi.
Mademoiselle Gertrude s’accroche à son épaule gauche, Monsieur Mochard s’accroche à sa droite.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Je suis une vraie jeune fille.
MONSIEUR CLOCHARD
Je sais.
MONSIEUR MOCHARD
Moi aussi je sais.
MADEMOISELLE GERTRUDE
Tout le monde le sait alors !
DINGUE
Les personnages
LE MARI
LA FEMME
Dans une cuisine, une femme pète les plombs. Son mari revient de faire les courses il porte d’une main le sac de courses, de l’autre un couffin vide.
LA FEMME
Je vais te tuer.
LE MARI
Tu vas me tuer ?
LA FEMME
Je vais te tuer si tu bouges. Si tu ne bouges pas, je ne vais pas te tuer. Peut-être te blesser.
LE MARI
Tu vas me blesser ?
LA FEMME
Je vais te blesser si tu bouges, si tu ne bouges pas…
LE MARI
Comment veux-tu que je ne bouge pas avec dans une main un sac de courses qui pèse une tonne dans l’autre le couffin.
LA FEMME
Je décide que tu peux bouger l’un ou l’autre, pas les deux.
LE MARI
Ma chérie, dis-moi pour toi, qui est l’un, qui est l’autre.
LA FEMME
Je ne décide jamais…aujourd’hui tu décideras de m’écouter.
LE MARI
Je t’ai toujours écoutée. Il faut reconnaître que ce n’est pas facile, tu as une voix si fluette. Tu ne parles jamais fort. Tu murmures, je n’ai jamais compris une seule de tes paroles. Elle radote. Qu’est-ce que tu dis ?
LA FEMME
C’est-à-dire, l’enfant…
LE MARI
C’est le nôtre !
LA FEMME
Oui, enfin, ce bébé dans son couffin, tu peux le poser.
LE MARI
Comme tu es gentille, tu me donnes l’autorisation de poser le couffin pour m’assassiner après.
LA FEMME
Je ne sais pas ce que je vais faire.
LE MARI
Je vais poser le couffin.
LA FEMME
Je n’en peux plus de vivre.
LE MARI
Tu ne m’aimes plus ?
LA FEMME
Ça ne devait pas être comme ça. Pourquoi est-ce que tu es rentré aussi tôt avec le bébé ?
LE MARI
Demain c’est notre anniversaire de mariage je voulais te préparer un petit quelque chose avec notre bébé.
LA FEMME
Il m’a licencié. Je ne sais pas pourquoi, je ne suis pas coupable, je suis innocente, il m’a licencié.
LE MARI
Tu veux me tuer pour ça ?
LA FEMME
Enfin… je me dis, même le bébé, vous ne pourrez pas vivre sans moi. Alors il vaut mieux que je…et moi après.
LE MARI
Tu es une de ces femmes qui tuent pour mieux mourir.
LA FEMME
Stop, arrête, je ne suis pas une de ces femmes, mais ta femme. Ta femme. Ta femme.
LE MARI
Demain c’est notre premier anniversaire de mariage, bébé Nathan aura six mois.
LA FEMME
Six mois, notre fils ?
LE MARI
Tu poses la carabine, tu pourras lui faire un bisou. Non, un bisou si tu lâches cette carabine.
LA FEMME
J’ai envie de tuer.
LE MARI
Je ne suis pas contre, tu laisses bébé Nathan chez ta mère. Coup de feu. Elle s’est suicidée.
INCOGNITOS
Les personnages
MARC
JEAN
Dans un open space presque vide.
MARC
Je suis ici incognitos. Je ne veux pas que ma femme me reconnaisse.
JEAN
Pourquoi, elle est dans l’open space ?
MARC
Pas du tout. Elle est derrière des écrans de contrôle. Elle me traque, elle me cherche.
JEAN
Pourquoi voulez-vous que votre femme vous traque ?
MARC
J’ai mes raisons.
JEAN
Allons, allons, ici, nous tous, dans cette entreprise, nous prônons la transparence.
MARC
Vous parlez à qui ? La salle est vide.
JEAN
Qu’importe le vide pourvu qu’il y ait l’illusion. Donc, dites-nous quel est votre nom ?
MARC
Je veux rester incognitos. Je m’appelle Marc.
JEAN
Moi aussi, mais je m’appelle Jean.
MARC
Je vois trois caméras. Il y a peut-être encore une caméra là…ou là…ou là. Je suis certain qu’on m’espionne. Je ne peux pas faire un numéro de téléphone sans que quelqu’un me dise « Allô ». Si je téléphone, c’est pour être seul et seulement savourer le grésillement de la ligne qui picore mon lobe oreille. Je déteste les « allô » sans poésie. Je veux être seule quand je téléphone.
JEAN
Comment vous appelez-vous ?
MARC
Je vous l’ai déjà dit.
JEAN
Marc, vous voulez rester incognitos ?
MARC
Exact.
JEAN
Qu’est-ce qui vous perturbe ?
MARC
Aujourd’hui ! Tous les gens autour de nous, ils ont tous un smartphone.
JEAN
C’est une obligation. Par exemple, dans notre entreprise, tous nos collaborateurs doivent être joignables 24h sur 24. Sans smartphone, pas possible de respecter cette consigne.
MARC
Ils ont la reconnaissance faciale?
JEAN
Évidemment. Pour tout vous dire, car ici nous sommes transparents, tous les smartphones sont connectés à une application qui grâce à la reconnaissance faciale leur permet de connaître le nom de la personne qu’il photographie.
MARC
Si vous prenez un monsieur en photo…
JEAN
… je verrais apparaître son nom à droite de l’écran.
MARC
Vous pourriez me donner le nom de ce monsieur ?
JEAN
Quel monsieur ?
MARC
Il est parti.
JEAN
Nous sommes seuls, la salle est vide.
MARC
Il y a en a qui n’aiment pas le hachis Parmentier. Moi J’ai horreur de la solitude. Détester la solitude ne veut pas dire que je sois seul dans cette salle.
JEAN
Comme vous dites.
MARC
Vous trouvez que je dis bien les choses de la vie ? Un temps. Si ma femme sait ce que je viens de faire, je vais les perdre mes choses de la vie.
JEAN, il prend une photo.
Dans quelques instants je vais connaître votre nom, votre adresse, les noms de votre chien et votre chat.
MARC
Ça m’étonnerait, ils n’ont pas de nom, mon chat s’appelle « chat ».
JEAN
Votre chat s’appelle « chat » et votre chien « chien ».
MARC
Vous avez deviné.
JEAN
Trop tard. Voilà, vous vous appelez Dumartin, vous avez rencontré une illégitime qui a mis votre photo dans facebook, vous lui avait offert un repas succulent –caviar, saumon, opéra – avant de l’emmener au Georges V. À cet instant vous avez peur que votre femme ne vous coupe par une nuit sombre les choses de votre vie.
MARC
Un jour elle va savoir et alors, une nuit après m’avoir drogué, elle les coupera.
JEAN
Soyez malin, votre femme vous surveille, surveillez là. Mettez des caméras dans tous les lieux où elle a ses habitudes.
MARC
Pas mal l’idée.
JEAN
Ce sont mes amis qui m’ont soufflé l’idée.
MARC
Vous savez que vous parlez à des gens qui n’existent pas. La salle est vide.
JEAN
Ils existent. Ils me parlent. Ils nous regardent, ils sont au fond de la salle.
MARC
Je ne vois rien, il fait si noir que même le veau ne retrouverait pas sa vache de mère.
JEAN
Vous voulez dire sa mère de vache.
MARC
Sa vache de mère.
JEAN
Si le veau a pour mère une vache, il faut dire sa mère de vache. Une vache de mère ne s’applique qu’à un homme ou à une femme qui ont une vache de mère.
MARC
Si la mère est une vache, elle ne peut pas être humaine.
JEAN
On dit vache pour mère comme caillou pour un crâne.
MARC
Alors si je dis « le caillou de la vache », en réalité je dis « le crâne de ma mère ».
JEAN
En quelque sorte.
MARC
De quelle sorte est-ce ?
JEAN
Des sortent qui ne se prononcent pas mais qui se réfléchissent.
MARC
Eux, vos copains vachement planqués dans le fond, vous croyez qu’ils réfléchissent à quoi en ce moment. Et pourquoi restent-ils dans le noir ?
JEAN
Ils veulent rester incognitos.
L’AUSCULTATION
Les personnages
CAMILLE
LE DOCTEUR
Camille est âgé de 84 ans. Le docteur l’ausculte.
CAMILLE
Docteur, vous savez vous que mon prénom c’est Camille. Je dis ça parce qu’ hier, mon copain La Taupe ne s’en souvenait plus. Pourtant il devrait s’en souvenir, il est myope, pas sourd. Mais comme il est con, il peut oublier. J’ai fait les quatre cents coups avec lui, et même plus. Quel salaud ! Moi je me souviens de tout, de la Grande guerre, de la Deuxième guerre, du monument aux morts, de 68, de tout je vous dis, je me souviens de tout. Alors que lui, avec sa jambe folle, et son Alzheimer il ne se rappelle même plus qu’il a été maire et jamais père. Je lui pardonne. Il a trop bu, trop longtemps. Dans sa tête tout s’est mélangé, il y a eu comme une purée, et voilà le résultat. C’est du moins ce que je pense. Vous souriez ! Je bois peut-être, mais je me souviens de tout. J’ai plein de souvenirs, mais bizarrement dedans, dans tous les souvenirs, je suis vieux et je me regarde vivre. Je plane au-dessus de mon corps. Ce que je veux dire, c’est par exemple quand je pêche en 14, le jour ou le facteur, votre père, a annoncé à tous les hommes du village qu’on était en guerre, et bien quand je me revois à cette époque-là, physiquement, je me vois comme aujourd’hui, avec ce corps de vieux, mais je ne pêche pas, je regarde La Taupe pêcher. Je vis tous mes souvenirs avec ce corps de vieux et en spectateur. Un temps. Je crois n’avoir jamais pris une décision hormis celle de tout accepter. C’est ma mère qui m’a dit de fuir le travail obligatoire, il n’a pas fallu qu’elle me le dise deux fois, faut dire que travailler en Allemagne, pour des blonds, ça ne me disait rien. Les nazis ne me disaient rien, la plupart ne parlaient pas français, donc on ne pouvait pas se comprendre. Bref, j’ai toujours été spectateur de ma vie à un point…Mon mariage ! C’est ma femme qui m’a demandé, alors comme je ne voulais pas la vexer, j’ai dit oui. La Taupe prétendait qu’il y avait deux catégories d’hommes, les acteurs et les spectateurs. Pour lui j’étais spectateur. Est-ce grave docteur !
LE DOCTEUR
Je ne connais pas cette théorie, d’instinct je dirais non, ce n’est pas grave.
CAMILLE
Je parlais de ma jambe. Vous êtes bien ici pour ma jambe.
LE DOCTEUR
Patience, je n’ai pas fini.
CAMILLE
La semaine dernière je suis allé à l’hôpital toujours pour ma jambe. Quand je suis arrivé aux urgences, une bizarrerie, il y avait une trentaine de lits dans le couloir, tous alignés, comme à l’armée. Ce n’est pas sérieux docteur, pour un hôpital français. Quand je suis rentré une jeune femme charmante m’a demandé ce que j’avais, je lui ai dit que depuis trois semaines ma jambe, celle- là, me faisait tellement mal que je me réveillais les nuits, et que, pour passer le mal, je me baladais, pas comme un jeune, pas non plus comme un handicapé il ne faut pas exagérer, donc je me baladais les nuits dans le jardin. Je sais que le monde s’en fout de ma jambe, je ne parle pas pour vous docteur, mais à l’hôpital, le monde s’en foutait. Après avoir rempli une fiche, on m’a demandé de me déshabiller derrière un paravent, ce que j’ai fait sans poser de problèmes. J’ai enfilé une sorte de toile, je me suis allongé dans un des lits vides qui étaient dans le couloir. Docteur, c’est une heure après mon arrivée qu’une gamine d’une vingtaine d’années est venue. Tout le monde s’en foutait de ma jambe, elle m’a demandé de mettre le bras à la perpendiculaire pour tester je ne sais pas quoi. Elle savait que je venais pour ma jambe, elle m’a testé le bras. Tout le monde s’en foutait de ma jambe. Des fois je comprenais pourquoi. Il y en a un qui arrivait en plusieurs fois, un accidenté de la route. Il y en a un autre qui a traversé le couloir avec plein d’appareils autour de lui, c’est qu’il y en avait pour du fric, ça sonnait de partout, bip-bip-bip sur tous les appareils de toutes les couleurs. Bref, une heure après l’auscultation de la jeune fille, c’est un jeune homme qui vient me voir « c’est vous pour la jambe » qu’il me dit ? Je lui répète qu’elle me fait souffrir depuis trois semaines. Il me dit de m’asseoir, et il m’ausculte le dos, comme vous en ce moment. En partant il me dit que tout va bien. Évidemment que mon dos va bien, pour ma jambe c’était une autre histoire, le monde s’en foutait. Mais comme je sais que je ne vais jamais mourir tout ça n’a pas d’importance.
LE DOCTEUR
Vous n’allez jamais mourir, c’est votre pensée du jour. Toussez !
CAMILLE
Aujourd’hui je pense ça, on verra demain. J’aime bien penser. J’aime bien parler aussi. À l’hôpital, à ma gauche il y avait un plus vieux que moi. Je lui demande pourquoi il était là, il pissait du sang. Je lui ai dit « ça c’est les intestins, et peut-être le cancer ». J’ai raison, hein docteur, pour les intestins, de lui avoir dit ce que j’ai dit.
LE DOCTEUR
Il faudrait que je l’examine pour vous répondre.
CAMILLE
À l’hôpital, je n’ai vu que des jeunes, ce n’était pas des docteurs, c’est certain.
LE DOCTEUR
Ce sont des internes.
CAMILLE
Internés ou pas, j’aurais voulu avoir un vrai docteur pour qu’il s’occupe de ma jambe. À ma droite c’était un balafré qui dessoûlait. Il parlait je ne comprenais rien. Il devait être mexicain ou gabonais.
LE DOCTEUR
Je comprends pourquoi ils vous ont laissé sortir.
CAMILLE
Je n’ai pas fini mon histoire. À dix-huit heures il y a une jeune fille, encore une, qui vient pour me faire une perfusion. Je lui dis que je suis dans le lit, dans un couloir, depuis ce matin, que c’était scandaleux d’avoir une perfusion à cette heure-ci ! Elle m’a tellement mal piqué, que ma main ressemblait à mon ventre. Docteur, je vais vous en apprendre une belle, à dix-huit heures les malades, dans les chambres, et dans tous les lits se font perfuser. La jeune fille m’a dit que c’était obligatoire. Perfusion pour tout le monde à dix-huit heures. Je trouve çà étrange. Étrange. Je suis sorti hier matin, si ma jambe va mieux, ce n’est pas grâce à l’hôpital. Mais je m’en fous, aujourd’hui je suis immortel.
LE DOCTEUR
Ce serait mieux pour votre santé d’arrêter de fumer.
CAMILLE
Vous ne m’avez pas écouté. Un temps Vous savez, vous, que je fume depuis l’âge de douze ans. À cette époque-là c’était la Grande guerre, la première qu’on pensait qu’elle serait la dernière. Vous n’avez pas connu, vous, la guerre !
LE DOCTEUR
Monsieur Camille, la Grande guerre non, je n’ai pas connu, ce que je connais surtout c’est l’anatomie et les conséquences sur les poumons de la fumée de vos cigarettes, cancer du poumon, maladies cardio-vasculaires, cardio-vasculaires, bronchite chronique, ulcères gastro-duidénaux, diabète de type 2, hypercholestérolémie, herpertriclycéridémie, eczéma, psoriasis et j’en passe et des pires. Maintenant, faites-ce que vous voulez, aujourd’hui vous ne mourrez pas, demain je ne sais pas.
CAMILLE
C’est ma femme qui vous a appelé.
LE DOCTEUR
Évidemment, je ne suis pas Knock, je ne donne pas de consultation gratuite. C’est quinze francs.
CAMILLE
Knock, c’est qui celui-là, un nouveau venu dans le village ?
LE DOCTEUR
Knock c’est un personnage, un sacré personnage. Quinze francs.
CAMILLE
Il paraît que le chat du voisin a été bouffé par une bête. J’ai déjà mangé du chat, c’était en dix-sept. Si un jour il vous vient l’envie de bouffer un chat, prenez un matou.
LE DOCTEUR
Je préfère le bœuf.
CAMILLE
Le bœuf ça fait « meuuuu »
LE DOCTEUR
Le chat ça fait « miaou » et alors ! Camille lui donne les quinze francs Merci.
CAMILLE
Je me comprends, surtout n’essayez pas de me changer. Un temps Elle est belle ma femme, vous ne trouvez pas.
LE DOCTEUR
Oui, monsieur Camille, votre femme est belle.
CAMILLE
Vous boirez bien un coup avec moi avant de partir. J’achète maintenant du vin bouché, parce qu’ils ont enlevé les tirettes à vin dans tous les magasins, par mesure d’hygiène ils disent, tu parles, c’est pour augmenter le prix.
LE DOCTEUR
Non, merci.
CAMILLE
Il est bon.
LE DOCTEUR, rédige une ordonnance.
Surtout, fumez moins.
Camille sort de chez lui, regarde le médecin s’éloigner. Il s’assied sur un banc. À l’arrière-plan, sur une façade de maison, une pub vante les bienfaits du café moulu qui réveillerait un mort.
CAMILLE, La Taupe sort de la maison voisine
La Taupe ! La Taupe ! Je suis là. C’est Camille. La Taupe le voit, il rejoint Camille et s’assied prés de lui
Tu me reconnais aujourd’hui ?
LA TAUPE
Aujourd’hui ça va, j’ai ma sauce blanche qui est bien en place. Tu peux me rendre un service ?
CAMILLE
Je te le répète, dans « Service », il y a « Ser » et « Vice ».
LA TAUPE
Arrête de me rappeler que j’ai la mémoire qui flanche, que je ne me souviens plus très bien que j’ai la mémoire qui flanche.
CAMILLE
Des fois tu me fais peur, pas comme en quarante-cinq, mais comme hier, quand t’es sorti en béquilles sous la pluie.
LA TAUPE
Je bois pour oublier.
CAMILLE
Tu n’oublies jamais de boire.
LA TAUPE
Le docteur m’a dit que j’avais des absences, je devais rester dans le présent, je n’étais pas encore prêt pour partir dans le futur. Je n’ai rien compris.
CAMILLE
À ton âge, il n’y a pas à tortiller du cul, tu es plus proche de la tombe que du berceau. Le docteur il a beau vouloir te retenir, tu partiras bien dans peu de temps, ce sera dans le futur passé, c’est ça qu’il a voulu dire. Mais avant on va s’en jeter un.
LA DEMANDE EN MARIAGE
Les personnages
LA FEMME
LE FILS
LA FEMME
Hé bien ! Entrez jeune homme, ou l’autan va bousculer les meubles , en faire du bois cassé pour la cheminée. Que de jolies fleurs que vous m’offrez là !
LE FILS
Voilà, Madame, je viens pour la demande en mariage.
LA FEMME
Rien que ça !
LE FILS
Oui. Pourquoi ? Y a-t-il autre chose ?
LA FEMME
Croyez-vous que ma fille soit si accessible, que le premier briseur de pis venu puisse l’épouser ? Un élevage de chèvres asexuées, voilà ce que vous mettez dans la corbeille de mariage. Quel héritage !
LE FILS
Qu’importent les chèvres, les pis et l’argent puisque j’aime votre fille.
LA FEMME
« Aimer » ! Voilà, le verbe est lâché ! La bouche des jeunes est fleurie de l’amour, mais comment pouvez-vous dire que vous aimez ma fille ?
LE FILS
Puis-je vous l’avouer ?
LA FEMME
Ne soyez pas timide, éteignez ces coquelicots sur vos joues. Voulez-vous un peu de mirabelle pour grossir vos biceps ?
LE FILS
J’aime votre fille, vous ne devez pas en douter. Il boit un peu de mirabelle. Que c’est fort. Ordinairement je trais mes chèvres sans plaisir. Or, quand j’imagine votre fille près de moi, je sens un parfum aussi délicat que la rose de mai, mes doigts s’agitent comme des petits rats de l’opéra, et ma traite devient si douce que mes chèvres bêlent de plaisir et lâchent du fleuve blanc aussi longtemps que mes mains les massent.
LA FEMME
C’est très bon pour la productivité du travail cette méthode.
LE FILS
Voilà comment je sais que mon amour pour votre fille est plus haut que le toit de votre ferme ; si haut, qu’avec à peine un petit escabeau on pourrait toucher le soleil de nos baisers.
LA FEMME
Vous l’aimez, mais quel âge avez-vous ?
LE FILS
Un âge qui vous empêche d’aimer totalement. Pas d’expérience. Sans compter que vous me paraissez bien frêle pour un gars de la campagne. Vos bras sont tellement maigres.
LE FILS
Il y a quelque temps, j’ai eu le ver solitaire, et ceci explique…,
LA FEMME
Sensible à la maladie en plus. Bientôt vous allez m’apprendre que votre père est cul-de-jatte et que vous avez tout de votre père. Mais ce qui me chagrine le plus est que vous ayez l’air citadin, genre intelligent, gars qui travaille de la tête et peu des bras, si vous voyez ce que je veux dire.
LE FILS
Parfaitement.
LA FEMME
Je me disais bien que vous étiez intelligent. Alors vous comprenez mon embarras réveil à cinq heures du matin, traire nos vingt-trois vaches à la main, ramasser les pommes de terre, défricher les betteraves, couper et rentrer le foin, réparer la toiture, grand-mère qu’il faut amener et ramener du centre de vieux tous les jours. Je me demande si les os de vos bras pourront résister à tant de travail.
LE FILS
N’exagérons pas. Maigre, d’accord, squelettique, non. Puis je vous le répète j’aime votre fille.
LA FEMME
Vous aimez ! Sans un sou, maigre et malade. Admettons que j’accepte ce mariage. Vous deux heureux. Moi dans tout ça ? Mon mari est mort. Ma mère est immobilisée sur une chaise roulante. Sans ma fille et son brin de jeunesse, la ferme sera rachetée et nous serons ruinées. Ma fille dans un bon lit soyeux, je n’ai rien contre, si toutefois je me trouve dans la même pièce. Je deviens faible, je ne brise même plus mes verres de cristal quand je les lave à la main. Vous m’auriez connue du temps de ma jeunesse vous auriez quitté ma fille pour me draguer. Enfin, je ne veux pas rester seule avec ma mère et nos vingt-trois vaches. Ma fille, d’accord, mais avec sa mère, et ma mère et nos vaches.
LE FILS
La fille, la mère, la grand-mère, et pourquoi pas le poisson rouge, le berger allemand, les colombes, les pommiers, le blé et la terre. Je ne veux qu’une femme, pas une famille. Nous n’aurons plus d’intimité, ma maison est petite.
LA FEMME
C’est votre problème. À prendre ou à laisser.
LE FILS
D’un côté une mère pas trop alcoolique mais qui ne rechigne pas sur la mirabelle, de l’autre une fille que j’aime mais que je n’ai vue qu’en photo. La photo est peut-être truquée. Sa fille doit être moche, elle ne me l’a pas encore présentée. Non, je refuse votre proposition.
LA FEMME
Vous manquez de savoir-vivre, mon ami. Refuser une fille qui a vingt-trois vaches, une mère encore jeune et une grand-mère, vous ne devez pas être aussi intelligent que je le pensais. Il sort. Laissez entrer le suivant. Eh bien ! Entrez jeune homme. Que de jolies fleurs.
LE FILS
Voilà, Madame, je viens pour la demande en mariage.
LA DÉ –PIS
Les personnages
LE GRAND-PÈRE
LE FILS
Le grand-père est allongé par terre, le fils porte à la main un petit paquet.
LE GRAND-PÈRE
Sniff, sniff, je sens du fromage de chèvre. Qui est là ?
LE FILS
C’est moi, ton petit fils.
LE GRAND-PÈRE
Lequel ?
LE FILS
Le fils de ton fils.
LE GRAND-PÈRE
Ton père a su faire un beau-fils ?
LE FILS
Je suis aussi le fils de mon beau-père.
LE GRAND-PÈRE
Sniff, sniff, tu sens le fromage de chèvre mon petit. Ce n’est pas pour me déplaire. Des souvenirs de biquettes !
LE FILS
J’ai vraiment un fromage de chèvre à la main.
LE GRAND-PÈRE
Viens vite mon fils, j’ai faim de vie et la dégustation de ce bon fromage est … Il se lève. Aïe, aïe, aïe, qu’est-ce que je peux avoir comme douleurs !
LE FILS
Dans les reins ?
LE GRAND-PÈRE
Dans tout.
LE FILS
Dans tout où plus précisément ? Tu ne sais pas. Tu dors à même le sol, il est froid comme une plaque de verglas.
LE GRAND-PÈRE
Ton fromage va me réchauffer. Qu’est-ce qu’il est beau ! Prépare la table, nous allons le déguster.
LE FILS
Grand-père tu sais très bien que je n’aime pas le fromage.
LE GRAND-PÈRE
Ma portion en sera d’autant plus grande, merci mon petit.
LE FILS
Il fait sombre.
LE GRAND-PÈRE
Dans un cimetière, à dix mètres sous terre, il y a très peu de soleil. Ah ! Quelle saveur !
LE FILS
Je n’aime pas l’odeur.
LE GRAND-PÈRE
Tu ne dois pas aimer la vie pour détester le fromage. D’ailleurs qu’est-ce que tu fais ici ?
LE FILS
Je rêvais, j’ai pensé te rendre visite.
LE GRAND-PÈRE
C’est gentil de penser encore à ton grand-père.
LE FILS
Je ne peux pas t’oublier, Maman m’a donné ton portrait, elle a exigé que je le mette dans ma chambre à coucher. Ma femme ne te trouve pas très beau.
LE GRAND-PÈRE
C’est un très mauvais portrait.
LE FILS
Tu permets que je te photographie avec mon instantané.
LE GRAND-PÈRE
Je vais me peigner. Ta femme va me trouver très beau. J’ai un secret. Regarde. Il lui montre une bouteille. C’est du parfum. Une mixture que je prépare moi-même. Je ne peux pas te donner la recette, je ne m’en souviens plus.
LE FILS
Tu te parfumes beaucoup.
LE GRAND-PÈRE
L’odeur embellira la photo. Tu ne la montreras pas à ta femme avant de la lui avoir passée sous le nez. Elle tombera amoureuse de moi. En tout cas, fais-lui comprendre que je suis mort et qu’elle ne peut pas m’épouser. Elle est jeune, je suis vieux, chacun de nous est marié. Si vraiment elle veut me suivre, avoue-lui que je l’ai ensorcelée.
LE FILS
Ne bouge plus. Ne souris pas, il te manque trop de dents.
LE GRAND-PÈRE
Tu as raison, je vais mettre mon dentier.
Un temps.
LE FILS
Ce n’est pas une photo triste. Qu’est-ce que tu regardes ?
LE GRAND-PÈRE
Le fromage de chèvre. Il saisit le paquet de fromage et reprend la pose. Comme ça je me sens mieux.
LE FILS
Ne bougeons plus.
La main du grand-père tremble.
LE GRAND-PÈRE
Ce n’est pas moi, c’est le fromage. Il y a un courant d’air quelque part.
LE FILS
Voilà. Il faut attendre trois minutes.
LE GRAND-PÈRE
Je suis fatigué je suis vieux trop vieux. Même pour porter un morceau de fromage. Il s’endort.
LE FILS
Grand-père, Réveille-toi. Grand-père ! Il lui montre la photo.
LE GRAND-PÈRE
La belle photo !
LE FILS
Je reviendrai demain.
LE GRAND-PÈRE
On voit le fromage ?
LE FILS
Grand-père je ne te vois plus.
IL VA MOURIR
Les personnages
UN HOMME
LE CURÉ
LE FILS
SA FEMME
Un homme dans son lit va mourir. Il est entouré de trois personnes. Un curé, son fils qui joue avec son portable, sa femme qui lit.
UN HOMME
Curé, vous en êtes certain ? Je vais mourir.
LE CURÉ
Dans moins de cinq minutes, c’est fini pour toi. Tu vas rejoindre ton créateur.
UN HOMME
Je croyais que mon père était mort à la guerre.
LE CURÉ
Je parle du créateur, celui de ton père.
UN HOMME
Pourquoi parlez-vous de mon grand-père ?
LE CURÉ
Je parle de Dieu triple andouille, je n’ai jamais connu ton grand-père, je suis plus jeune que toi.
UN HOMME
Ah Dieu, oui-oui, je peux comprendre qu’un curé parle de Dieu. Qui vous a appelé ? Parce que du point de vue religion, je ne suis pas très réceptif.
LE CURÉ
C’est votre femme. Elle a pensé à votre âme et…
UN HOMME
…et à me confesser pour lui dire où j’ai mis les pièces d’or.
LE CURÉ
Je ne suis pas ici pour résoudre les problèmes de couple. J’en ai déjà assez avec le mien. Mon couple avec lui. Il est vraiment exigeant.
UN HOMME
Je sais, pas de femme.
LE CURÉ
Pas de femme, pas d’enfant non plus. C’est peut-être ce manque là le plus grave.
UN HOMME
Pas d’homme ?
LE CURÉ
Lui il s’est réincarné en homme. Alors !
UN HOMME
Vous voulez donc sauver mon âme.
LE CURÉ
Je le veux de toute mon âme.
UN HOMME
Où mettriez-vous mon âme ?
LE CURÉ
Un peu partout, il y a tellement de place. Disons que j’ai une préférence pour là. Le curé lui montre son cœur.
UN HOMME
Là c’est plutôt mon cœur. Là mon cerveau.
LE CURÉ
L’âme a sa place partout dans le corps.
UN HOMME
Dans ce cas-là, je comprends pourquoi on ne peut pas l’opérer : personne ne sait où elle est vraiment. Chez moi c’est peut-être là, chez vous là.
UN CURÉ
L’âme n’est pas un poids c’est une plume qui…
UN HOMME
…même une plume pèse quelque chose. Pas grand-chose, mais quelque chose.
LE CURÉ
L’âme anime ton corps, ton esprit, elle est le souffle de mon chéri d’amour.
UN HOMME
D’accord j’ai une âme, alors pourquoi cette âme m’a foutu ce sacré cancer du pancréas ? Pas facile la réponse.
LE CURÉ
Si tu as ce cancer, c’est que tu as péché.
UN HOMME
Les curés, vous avez réponse à tout, une pirouette, un truc magique, une tournure de phrase, une parabole, un concept. Moi qui ne crois pas, qui n’ai jamais menti, trompé, volé, tué, est-ce que j’irai au paradis si Dieu existe ?
LE CURÉ
Vous n’avez jamais prié, vous n’avez jamais participé à la guelte, vous n’avez jamais allumé une bougie dans une église : peu de chance.
UN HOMME
« Tout le monde ira au paradis » chante Polnareff, qu’en pensez-vous ? Je vais mourir, vous pouvez m’en dire plus.
LE CURÉ
Tout le monde c’est beaucoup. Mais Dieu est amour, alors qui sait ?
UN HOMME
Il pardonne aussi aux assassins, aux violeurs, aux haineux ?
LE CURÉ
C’est compliqué.
UN HOMME
Qu’est-ce qui est compliqué ? Hitler est-il au paradis ?
LE CURÉ
Ce n’est pas impossible.
UN HOMME
Après les derniers sacrements je voudrais boire un coup.
LE CURÉ
Pourquoi toujours Hitler ? Ce n’est quand même pas le plus grand criminel. Il faut que tu saches qu’il n’a jamais égorgé un être humain. Il ne s’est même jamais sali les mains à toucher un Juif.
UN HOMME
Il a salué et échangé avec le grand mufti de Jérusalem pour l’anéantissement des Juifs, c’est historique.
LE CURÉ
Tu vas mourir, tu ne veux pas parler d’autre chose ?
UN HOMME
Si le paradis n’existe pas ?
LE CURÉ
Je n’ai aucun doute, il existe.
LE FILS
Papa !
UN HOMME
Mon chéri. Je vais mourir, ce n’est pas que je n’aime pas le paradis, j’ai du mal à croire. Quant à toi mon fils, ta mère et moi, quand on t’a conçu, c’était pour rire. Alors je ne t’en veux pas de voir ta vie comme un jeu. D’ailleurs, ce que j’en sais, c’est que la vie est une grande connerie, que même les plus grands assassins pourrissent comme le plus grand des justes.
LA FEMME
Mon chéri, tu vas mourir dans cinq minutes, dis-moi tout.
UN HOMME
Curé vous pourriez me donner plus de temps ?
LE CURÉ, il hésite.
Non.
UN HOMME
J’ai peur de mourir, comme c’est le lot de chacun, je me marre. À sa femme. Ma femme chérie, j’ai toujours su que tu m’avais épousé pour l’argent. Tu avais vingt ans moi presque soixante, sans argent je ne t’aurais jamais eue.
LA FEMME
Je t’ai épousé par amour.
UN HOMME, tout bas.
Je te crois.
LA FEMME
Tu ne voudrais pas que je sois obligée de faire la manche, de placer notre fils dans un orphelinat.
UN HOMME
Tu peux me l’avouer, ce débile n’est pas mon fils. Si tu me dis la vérité, je te dis où est le magot.
LA FEMME
C’est ton fils. Qu’est-ce que tu as ?
UN HOMME
Je voudrais boire un cognac.
LA FEMME
Ce n’est pas très bon pour ta santé.
UN HOMME
Tu as raison. Il meurt.
LE CURÉ
Il est mort.
LE FILS
Papa. Merdre j’ai perdu la partie.
LE CHER PETIT
Les personnages
LE GRAND-PÈRE
LA GRAND-MÈRE
Dans une ferme en Limousin, dans les années 50. Le grand-père se balade dans la cour de la ferme, un bébé dans les bras. Il veut rentrer dans la cuisine, la porte est bloquée. Il sonne. Pas de réponse. En sortant un trousseau de clés de sa poche, il laisse tomber le bébé. Il réussit à ouvrir, reprend le bébé et entre. À l’intérieur la grand-mère téléphone.
LA GRAND-MÈRE
Ces Américains, ils sont forts. Yes … yes … Elle voit son mari entrer. Hello darling ! À son correspondant Yes. The teatcher is ill.
Elle raccroche.
LE GRAND-PÈRE
Pour ouvrir la porte j’ai dû chercher les clefs dans mon manteau, en les cherchant j’ai lâché le petit et il s’est cogné par terre. Il a une grosse bosse. Huit serrures sur la porte d’entrée c’est quand même beaucoup.
LA GRAND-MÈRE
Si c’est beaucoup pour nous, c’est beaucoup pour les voleurs. Je ne veux pas qu’on me vole le portrait de grand-père, j’en mourrais.
LA GRAND-PÈRE
Qu’est-ce que tu faisais pendant que je m’essoufflais à ouvrir la porte ?
LA GRAND-MÈRE
Je téléphonais.
LE GRAND-PÈRE
Il fallait raccrocher ou faire patienter ton gogo.
LA GRAND-MÈRE
Oh ! Le petit a une grosse bosse.
LE GRAND-PÈRE
Bien sûr. J’ai dû le lâcher pour ouvrir la porte.
LA GRAND-MÈRE
Notre fils ne nous donnera jamais plus le petit si nous lui rendons cabossé.
LE GRAND-PÈRE
De toute façon je ne sors plus avec lui. Il crie, il hurle il s’étrangle. Il fait peur aux cochons. Ici c’est une ferme, pas un zoo. Au marché les gens me regardent, ils pensent que je suis un kidnappeur. À mon âge on n’a plus d’enfant.
LA GRAND-MÈRE
Ils sont jaloux, le petit est tellement beau. Il ressemble tant à notre fils.
LE GRAND-PÈRE
Notre fils n’est pas né poilu. Espérons qu’en grandissant il ne ressemblera pas à son père : à peine marié et le voilà déjà presque parti à la guerre. En Algérie ! L’enfant pleure
LE GRAND-PÈRE
Je parle de son père et il pleure, il y a un truc.
LA GRAND-MÈRE
Je vais te parler de ta mère. L’enfant se tait
LE GRAND-PÈRE
Il est en plein complexe !
LA GRAND MÈRE
Je ne sais pas, mais tu ne peux pas nier qu’il ressemble un peu à son père.
L’enfant pleure.
LE GRAND-PÈRE
Il ressemble à sa mère. L’enfant se tait. C’est vraiment un complexe du premier degré.
LA GRAND-MÈRE
Il faut absolument lui faire disparaître cette bosse.
LE GRAND-PÈRE
Dans quelques jours il n’y paraîtra plus.
LA GRAND-MÈRE
Un bon beefsteak sur le front et le tour est joué.
LE GRAND-PÈRE
Avec toutes les bosses qu’il a déjà, une de plus une de moins ça ne se voit pas.
Elle prend un beefsteak dans le réfrigérateur et le place sur le front de l’enfant.
LE GRAND-PÈRE
Tu lui mets mon déjeuner sur le front ! Un beefsteak de trois francs ! Tu penses vraiment que nous sommes riches. En tout cas, je vais réclamer ce beefsteak à notre fils quand il viendra chercher le petit.
LA GRAND-MÈRE
Depuis quinze jours qu’il traînait dans le réfrigérateur il n’était plus bon.
LE GRAND-PÈRE
Ce n’est pas une raison pour le gaspiller.
LA GRAND-MÈRE, buvant du thé
Il dort.
LE GRAND-PÈRE
Tu bois beaucoup de thé.
LA GRAND-MÈRE
Le professeur nous a dit que les Anglais boivent du thé toute la journée.
LE GRAND-PÈRE
Et tu crois qu’en buvant du thé tu apprendras mieux l’anglais ?
LA GRAND-MÈRE
À mon âge je n’ai pas de temps à perdre. Si demain on me disait que pour parler anglais il faut que je mange des cuisses de grenouilles, et tu sais que je déteste les cuisses de grenouilles, hé bien j’en mangerais.
LE GRAND-PÈRE
Tu me saoules avec tes discours.
LA GRAND-MÈRE
Ne te saoule pas, notre fils vient chercher le petit dans une heure. Ton papa est en permission. L’enfant pleure. Ne pleure pas, ta maman arrive bientôt. L’enfant continue à pleurer. Tes parents viennent te chercher.
LE GRAND-PÈRE : Il continue de pleurer ?
LA GRAND-MÈRE
Maman, ta maman, ta belle maman… Il pleure toujours. C’est certain il a truc qui est déréglé.
LE GRAND-PÈRE
Comme s’est dit dans le bouquin, il est en plein complexe. Où est le livre ? Il prend le livre et lit. C’est bien ça, à son âge on est amoureux de sa mère.
LA GRAND-MÈRE, elle lui parle délicatement.
Maman. Maman. Il pleure toujours.
LE GRAND-PÈRE
Oh la ! Il change vite d’avis. Normalement ce sont les filles qui aiment leur père. L’enfant se tait
LA GRAND-MÈRE
Il ne dit plus rien. Tu as dit « père » et il ne pleure plus.
LE GRAND-PÈRE
Je ne veux pas être accusé de quoi que ce soit. Ne parlons plus de ses parents. De l’un comme de l’autre.
LA GRAND-MÈRE
On pourrait parler anglais. Il ne comprendrait rien, nous serions tranquilles.
LE GRAND-PÈRE
Je ne sais pas parler anglais.
LA GRAND-MÈRE
Tu viendras à l’université avec moi. En attendant l’heure du cours.je vais t’apprendre.
Elle chante.
My honey is over the ocean
My honey is over the sea…
Le grand-père et la grand-mère reprennent en chœur.
LA PHARMACIE
Les personnages
LA MAMAN
LA PHARMACIENNE
L’HOMME, un client de la pharmacie.
Une maman entre un bébé dans les bras dans une pharmacie.
LA MAMAN
Mon bébé a la diarrhée.
LA PHARMACIENNE
Diarrhée. « Di » veut dire deux, mais « arrhée » veut dire stop. Donc votre bébé fait deux arrêts. Dans quelles circonstances ! Une minute, s’il vous plaît. Elle va dans la réserve.
LA MAMAN
Ne t’inquiète pas mon bébé, maman est là.
LA PHARMACIENNE, elle revient.
Je vous écoute. Les circonstances ?
LA MAMAN
J’étais chez mon frère quand…En même temps c’est normal que je sois chez mon frère puisque j’ai quitté mon mari. C’était un homme pas très intéressant. Très susceptible. Oui je me dépêche. Donc nous prenions l’apéritif quand le bébé s’est mis à pleurer. Quand je l’ai changé, mon Dieu, il empestait. J’ai d’ailleurs emmené sa couche pour que vous puissiez le constater.
LA PHARMACIENNE
Inutile de sortir la couche de votre sac, je la sens d’ici. Une minute s’il vous plaît. Elle va dans la réserve.
LA MAMAN
Ne t’inquiète pas mon bébé. Tu veux ta tétine ? Je l’ai trempée dans le pot de Nutelma.
LA PHARMACIENNE, revient.
Je ne retrouve rien dans cette pharmacie. Je ne dis pas ça pour vous, vous je vous trouve, vous êtes là. Non, Je dois préparer les médicaments de cette ordonnance, et je ne trouve rien. Rien du tout. C’est celle d’un monsieur pas en bonne santé. En même temps quand on vient ici c’est qu’on a au minimum un petit problème.
LA MAMAN
Mon bébé a la diarrhée. Habituellement on me donne du Linupran.
LA PHARMACIENNE
Plus aucune pharmacie ne pourra vous vendre du Linupran. Les autorités sanitaires ont exigé son retrait des points de vente. Il avait des effets secondaires, maux de tête, ballonnements, et principalement la diarrhée.
LA MAMAN
Vous m’en direz tant.
LA PHARMACIENNE
Je ne peux pas vous en dire plus.
LA MAMAN
Pour mon bébé ?
LA PHARMACIENNE
Évidemment, je peux vous vendre l’équivalent qui a les mêmes effets. C’est un médicament qui n’exige pas d’ordonnance, pas cher.
LA MAMAN
Mais s’il a les mêmes effets mon bébé ne pourra pas guérir.
LA PHARMACIENNE
C’est tout de même vous qui m’avait demandé du Linupran. Je ne peux plus en vendre. Mais j’ai un médicament équivalent.
LA MAMAN
J’hésite.
LA PHARMACIENNE
Je veux bien vous rendre service à condition que vous sachiez ce que vous voulez.
LA MAMAN
Je veux que mon bébé arrête de « diarréter ».
LA PHARMACIENNE
C’est quoi ce mot ?
LA MAMAN
Je veux que mon bébé arrête d’en mettre partout, de sentir mauvais, bref je veux qu’il n’ait plus sa diarrhée.
LA PHARMACIENNE
J’ai bien quelque chose de différent. Le médicament est noir, ça ne vous dérange pas ? Pourtant il faut être très prudent. Lisons, voulez-vous, le mode d’emploi.
LA MAMAN
Je n’ai pas trop le temps, il est vraiment malade.
LA PHARMACIENNE
Une demi-cuillère à café par tranche de cinq kilos. Votre bébé pèse combien ?
LA MAMAN
Douze kilos.
LA PHARMACIENNE
Une demi-cuillère, rien de plus.
LA MAMAN
Vous avez dit une demi-cuillère à café par tranche de cinq kilos, mon bébé pèse deux tranches et deux kilos. Il mériterait au moins une cuillérée et vingt pour cent d’une demi-cuillère.
LA PHARMACIENNE
Le mode d’emploi est en chinois. Je ne parle pas chinois. Alors prudence.
LA MAMAN
Je ne voudrais pas que mon bébé attrape les yeux bridés. Après la diarrhée se serait un comble.
LA PARMACIENNE
Les yeux bridés je ne crois pas, par contre de voir sa diarrhée virée au jaune, ce n’est pas impossible.
LA MAMAN
Dans la vie il faut prendre des risques.
LA PHARMACIENNE
Il y a des contre-indications.
LA MAMAN
Je m’en fous entendez-vous, je m’en fous. D’ailleurs je suis élève infirmière, donc je sais ce qui est bon ou pas pour mon bébé.
LA PHARMACIENNE
Élève ! En quelle année ? Ça n’a aucune importance.
Un homme entre en crachant dans un mouchoir dans la pharmacie.
L’HOMME
Je viens pour mon ordonnance.
LA PHARMACIENNE
Justement je préparais vos médicaments. Elle va en réserve.
L’HOMME
Bonjour madame, je ne vous avais pas vue, mais je vous ai sentie.
LA MAMAN
Vous n’aimez pas les bébés ?
L’HOMME
À mon âge on aime tout et n’importe quoi.
LA MAMAN
Mon bébé a la diarrhée.
L’HOMME
Moi aussi, pas aujourd’hui. Aujourd’hui j’ai le cancer.
LA MAMAN
Vous allez mourir ?
L’HOMME
Mon médecin prétend que je vais voir la fin d’année.
LA MAMAN
Depuis les diarrhées à répétition de mon bébé, les médecins je m’en méfie. L’HOMME
Quand même, nous sommes à deux mois du trente et un, ce n’est qu’un petit cancer.
LA MAMAN
Il y a peut-être des petits cancers mais des grands incompétents.
La pharmacienne revient.
LA PHARMACIENNE
Voilà !
L’HOMME Il contrôle les médicaments
Vous êtes certaine que sur l’ordonnance il y avait un contraceptif.
LA PHARMACIENNE
Je connais mon métier. À la femme. Que faites-vous ?
LA MAMAN
Je vais changer mon bébé, il a encore fait.
L’HOMME
C’est évident qu’il a fait. Mais moi, par contre, je ne peux plus le faire. En montrant le paquet de préservatif.
LA PHARMACIENNE
Vous pouvez très bien le changer dehors. Ce n’est pas un lieu pour. Oui, je vais contrôler. En effet, je me suis trompée.
L’HOMME
C’est tout de même incroyable.
LA MAMAN
Mon bébé fait ça plusieurs fois par jour. À la pharmacienne. Que faites-vous donc ?
LA PHARMACIENNE
De la relaxation.
LA MAMAN
Du laxatif, comme si nous en avions besoin.
LA PHARMACIENNE
Vous, je vous reprends la boîte de contraceptifs.
L’HOMME
Une fois relaxé, vous êtes charmante. Au revoir mesdames.
LA PHARMACIENNE
Maintenant à vous. Elle prend le bébé. Elle le déshabille, lui met un suppositoire.
LA MAMAN
Que faites-vous à mon bébé ?
LA PHARMACIENNE
Un bon remède de mémère. Un suppo, une claque au cul, une couche, un bisou et une tétine. Demain sa diarrhée ne sera qu’un mauvais souvenir.
L’HOMME
Au revoir mesdames. Vous n’avez rien contre les cancers, les petits cancers
LA PRIÈRE
Les personnages
LE BOUCHER
LE MUSULMAN
Un musulman rentre dans une boucherie. Il regarde sa montre, très inquiet. Il tend son tapis de prière. Il se déchausse. Regarde encore une fois sa montre. Il sort de sa poche une bouteille d’eau avec laquelle il lave ses pieds, son visage, ses mains. Le boucher d’abord occupé à trancher de la viande le voit, il est étonné.
LE BOUCHER
Que faites-vous mon brave ?
LE MUSULMAN
Il faut que je me dépêche.
LE BOUCHER
Tout le monde manque de temps. Que faites-vous ?
LE MUSULMAN
C’est l’heure de la prière.
LE BOUCHER
Quelle prière ?
LE MUSULMAN, il les compte et se les remémore.
La prière de l’après-midi.
LE BOUCHER
Nous sommes le matin.
LE MUSULMAN
Je prends de l’avance.
LE BOUCHER
À force de prendre de l’avance vous allez me mettre en retard.
Il commence à prier.
LE BOUCHER
Je vous prie d’aller prier ailleurs. Ici c’est une boucherie respectable.
LE MUSULMAN
Je n’ai que quelques minutes pour faire ma prière sinon l’imam a dit que je pourrais sortir de l’islam.
LE BOUCHER
Avant tout je voudrais que vous sortiez de chez moi.
LE MUSULMAN
C’est que dehors, dans la rue, il y a des voitures. Elles m’empêchent de prier. Ici je suis bien. C’est tranquille.
LE BOUCHER
Si vous voulez prier il faut payer.
LE MUSULMAN
Il ne me reste que deux minutes avant que je sorte de l’islam.
LE BOUCHER
Dehors !
LE MUSULMAN
Donnez-moi un steak hallal.
LE BOUCHER
Un steak pour monsieur.
LE MUSULMAN
Il est hallal ?
LE BOUCHER
Il est bon, très bon.
LE MUSULMAN
Oui, mais est-ce qu’il est hallal ?
LE BOUCHER
Oui, il est à l’ail, et aussi aux petits oignons.
LE MUSULMAN
En attendant je peux…
LE BOUCHER
Faites comme chez vous. Ici le client est roi. Le steak, épais ou mince ? C’est meilleur épais. Il prie. Comme çà ? Encore plus.
LE MUSULMAN
Voilà j’ai fini.
LE BOUCHER
Moi aussi. Quinze euros.
LA TORTURE
Les personnages
LE TORTIONNAIRE
LA VICTIME
Dans une salle de torture.
LE TORTIONNAIRE
Où est le petit sac de riz ?
LA VICTIME
Lequel ?
LE TORTIONNAIRE
Celui qui ne ressemblait pas à un petit sac de riz ?
LA VICTIME
Je l’ai déposé chez Risotto.
LE TORTIONNAIRE
C’est ton complice.
LA VICTIME
Ouais, on porte les mêmes jeans, pas la même marque.
LE TORTIONNAIRE
Ne te moque pas. Tu sais ce qui t’attend.
LA VICTIME
Vous m’avez déjà enlevé tous les ongles, même ceux des pieds, je m’en fous, je n’en ai pas besoin, je ne me les ronge pas.
LE TORTIONNAIRE
Tu es courageux, tu sais saigner dans la dignité. Où est le petit sac de riz ?
LA VICTIME
Risotto…
LE TORTIONNAIRE
Inutile, on a trouvé chez lui des pattes, rien que des pattes.
LA VICTIME
Des pattes d’oie, je les collectionne.
LE TORTIONNAIRE
Je ne vous dis rien de leur origine.
LA VICTIME
Je suis tellement vieux qu’oies ou canards ne m’offusqueraient pas.
LE TORTIONNAIRE
Risotto, un bouffeur de pattes ! Vous l’avez assassiné.
LA VICTIME
Vous me torturez.
LE TORTIONNAIRE
Évidemment que vous torture, c’est mon métier. Je me présente, Torturier, de première classe. Torturier, c’est mon nom de famille, de première classe, un supplément.
LA VICTIME
Il faut vous suivre.
LE TORTIONNAIRE
Pas ici, si vous n’êtes pas SDM.
LA VICTIME
C’est quoi SDM ?
LE TORTIONNAIRE
Qui le sait vraiment ?
LA VICTIME
Qui ?
LE TORTIONNAIRE
Où est le petit sac de riz ?
LA VICTIME
Si vraiment ce petit sac de riz vous intéresse, il va falloir me tuer pour l’avoir.
Le tortionnaire sort un pistolet et lui tire une balle dans la tête.
LE TORTIONNAIRE
Après tout, pourquoi me faire chier pour un petit sac de riz.
LA SOURIS
Les personnages
LA MÈRE
LA FILLE
LE PÈRE
LE FILS
La mère et la fille tricotent seules dans la salle à manger.
LA FILLE
Maman, une souris ! Au secours !
LA MÈRE
Papa, une souris ! Au secours !
Toutes deux grimpent sur les deux uniques chaises.
LA FILLE
Sur le plafond ! Une toile d’araignée, une araignée ! Au secours !
LA MÈRE
Je m’en moque, je n’ai pas peur des araignées. Tu es une grande fille, tu ne dois pas avoir peur des araignées.
Le père et le fils font irruption.
LA MÈRE
Une souris, là !
Le père sort précipitamment en claquant la porte. Le fils chercher désespérément une chaise, puis tape à la porte.
LE FILS
Je veux sortir, je veux sortir ! Elle va me mordre !
Le père ouvre la porte et le fils sort. Ils referment la porte. Le père la rouvre et passe la tête.
LE PÈRE
Elle est où ?
LA MÈRE
C’est ta fille qui l’a vue.
LA FILLE
Elle est dans ce coin.
LE PÈRE
Très bien. Mon fusil est dans l’autre coin. Le fils sort la tête. Tu arrives à point. Va me chercher le fusil.
LE FILS
La souris va me mordre.
LE PÈRE
Tu n’as tout de même pas peur d’une petite souris.
LA FILLE, au fils
Je la surveille. Je ferai une grimace si elle bouge.
LE PÈRE
Si tu ne fais pas de bruit, elle ne paniquera pas, elle ne te suivra pas.
LA MÈRE
Je te ferai de la crème au chocolat.
LE FILS
Je veux bien. Vous me regarderez, vous n’en mangerez pas.
LE PÈRE, voulant le gifler.
Je vais t’apprendre à désobéir.
LA MÈRE
Tais-toi, tu vas réveiller la souris.
LE FILS
J’y vais. Il avance dans la pièce.
LA FILLE, elle grimace.
La souris !
Le fils panique et saisit un couteau qui se trouve sur la table. Le fils sort avec le couteau, le père le suit et referme la porte. Un temps. Le père rouvre brutalement la porte, il a le couteau à la main.
LE PÈRE
Je n’ai pas peur des souris ! Où est-elle que je l’égorge ? Viens ici si tu es une vraie souris. Il ferme la porte.
LA MÈRE
Je ne veux pas voir de sang.
LE PÈRE
Comme tu veux. Il lui met un sac sur la tête.
LE FILS, rouvrant la porte.
Il a bu un peu de rhum. Il ressort et ferme la porte
LE PÈRE
Elle est où cette souris ? Il regarde sous la jupe de sa fille. Coupure d’électricité. Grand bruit. Le père violente la fille.
LA MÈRE
Qu’est-ce qui se passe ?
LE FILS, ouvrant la porte
C’est une panne de secteur, ne vous inquiétez pas. Je vais chez le voisin chercher une bougie.
Il referme la porte. Un temps. La lumière revient. Le père et la fille sont sous la table.
LA MÈRE
Qu’est-ce qui se passe ?
LE PÈRE, lui enlevant le sac de la tête.
Il n’y a rien.
Aboiements. Le fils entre précipitamment dans la pièce. Son pantalon est déchiré.
LE FILS
Un chien !
LE PÈRE
Sauve qui peut ! Les chiens sont lâchés.
L’HOMONYME
Les personnages
LE PATRON
JEAN, cadre marketing
Dans un bureau.
LE PATRON
Jean, notre nouveau produit, notre nouveau shampoing fait polémique. Nous avons mis ce concept du shampoing sec et mouillé fin mars de cette année et déjà les médias nous tapent dessus. Pourtant ce nouveau shampoing a fait ces preuves. Sa composition est inchangée depuis plus de trois mille ans. Cléopâtre s’en servait. Il a fait des miracles sur les cheveux de beaucoup de reines, il suffit de lire les hiéroglyphes. Personnellement je n’y comprends rien. Fiers de ce patrimoine mondial, nous avons suivi rigoureusement la formule originale en conservant les produits les plus polémiques comme l’ammoniaque, le soufre et le plomb. Nos contradicteurs disent que ce shampoing porte malheur. Il ferait perdre des cheveux.
JEAN
Qui ne perd pas de cheveux ?
LE PATRON
Ma mère porte une perruque. Elle a perdu ses cheveux en une nuit après lui avoir annoncé mon mariage avec un mec.
JEAN
Si tout le monde portait des perruques, évidemment notre shampoing serait invendable.
LE PATRON
Il faudrait sortir des sentiers battus, trouver la formule antique pour shampooiner les perruques.
JEAN
En fin de compte ce n’est pas un nouveau shampoing.
LE PATRON
C’est un shampoing à l’ancienne.
JEAN
J’aime bien avoir raison.
LE PATRON
Nous le produisons pour une question d’argent, de profit, même si certains communistes nous dénient le droit d’assouvir notre ambition.
JEAN
Il y a encore des communistes en France ?
LE PATRON
J’en ai compté une dizaine la semaine dernière, ce ne sont pas eux dont je parle. Notre nouveau produit, notre shampoing, fait l’objet d’une pétition de la part des Juifs, d’une réclamation de la part des chrétiens et d’une fatwa de la part des musulmans.
JEAN
Les croyants n’aiment vraiment pas les shampoings.
LE PATRON
C’est dur de gagner de l’argent dans ces conditions. Si ça continue, je vais licencier.
JEAN
C’est peut-être pour sa couleur. Pourquoi un shampoing bleu ?
LE PATRON
Le bleu serait donc bien pour les toilettes, pas pour les cheveux. Je connais cette critique. Pour qui se prennent-ils ?
JEAN
L’ancien était rose, il donnait confiance, il suivait la norme mondiale. Avec celui-là les croyants ressentent d’importants effets, disons, « secondaires ». Une personne qui se présente comme croyante et patiente, qui achetait le shampoing rose a mis une pétition en ligne afin de dénoncer le shampoing bleu. Pétition déjà signée par plus d’un million de personnes.
LE PATRON
Vous en déduisez quoi ?
JEAN
Qu’elle n’est pas seule.
LE PATRON
Ce n’est qu’un produit de toilette, nom de Dieu. Quand nous avons choisi sa couleur rose, nous voulions créer la polémique sur les réseaux sociaux pour le lancer.
JEAN
Nous avons réussi, la première semaine notre chiffre d’affaires a explosé.
LE PATRON
Aujourd’hui, nous changeons sa couleur pour créer le buzz et un million de personnes nous font un caca nerveux. Bientôt on ne pourra plus pisser jaune.
JEAN
Mais, si vous voulez mon avis, ce n’est pas la couleur du produit qui pose problème.
LE PATRON
Pour que le chiffre d’affaires augmente, il faut bien innover, nous n’avons pas le choix. Jean vous allez lancer une campagne de publicité si puissante que le shampoing bleu pour cheveu sec et mouillé deviendra indispensable dans tous les foyers.
JEAN
Il y a déjà tellement de shampoings !
LE PATRON
J’ai des salariés à rémunérer, des bâtisses à moderniser, trois pensions alimentaires à verser et une copine que j’aimerai beaucoup gâter. Nous n’avons pas le choix, la réussite est un impératif. Je compte sur vous, sur vos compétences.
JEAN
Les shampoings des gammes « Oies bleues » et Canards roses » de nos concurrents ont beaucoup de succès. De plus ils ont un avantage considérable sur le nôtre, les utilisateurs ne deviennent pas chauves.
LE PATRON
Nous ne toucherons pas à la formule de notre shampoing.
JEAN
Il est surpuissant.
LE PATRON
Il est divin.
JEAN, prend son souffle.
C’est le nom qui pose problème.
LE PATRON
Pourquoi voulez-vous changer de nom ?
JEAN
Pas moi, le produit.
LE PATRON
Le produit veut changer de nom ! Vous devenez fou au marketing, les produits ne parlent pas, ils ne peuvent pas demander à changer de nom. Réagissez mon vieux, réagissez.
JEAN
Quand je dis « Touffe », vous pensez à quoi ?
LE PATRON
À notre shampoing. Oui notre shampoing s’appelle « Touffe », ce n’est pas plus ridicule que Dob, Cléomatra, Elséche.
JEAN
Si dans une conversation quelqu’un vous parle de « Touffe » allez-vous tout de suite pensez shampoing.
LE PATRON
À une pute !
JEAN
Voilà.
LE PATRON
Comment ça « Voilà » !
JEAN
Touffe et pute se prononcent pareilles. Ce sont des homonymes.
LE PATRON
Vous êtes en sueur, il faut consulter mon vieux. Je comprends ce que vous dites, mais leurs orthographes sont totalement différentes. En plus ce ne sont pas des homonymes.
JEAN
Patron, vous en êtes certain ?
LE PATRON
Certain. C’est pour ça que ma secrétaire particulière est une étudiante en langue française. Elle écrit mes discours, elle m’évite des fautes de mauvais goûts.
JEAN
Nous revenons à notre point de départ, c’est la couleur bleue que les croyants et les clients rejettent. Si nous revenions au rose.
LE PATRON
La vie en rose ! Pourquoi ne pas y croire ?
LA MÔMIE
Les personnages
LA FEMME
LE MARI, la momie
Dans une cuisine. Une momie est assise contre un mur.
LA FEMME, elle parle seule.
Hier, j’ai nettoyé la tombe de Gustave. Il y avait des pissenlits tout autour. Je les mangeais ce midi. En s’adressant à la momie. Tu ne pourras pas dire que je gaspille l’argent. La roussette ne pond plus. Il y a déjà longtemps que j’aurai dû lui couper le sifflet. Au centre commercial, le filet de poulet est à moins de sept euros le kilo. Elle se prépare du café. Hier, en y allant, j’ai rencontré Rachida. Elle divorce. Son mari la trompait avec Béatrice. Mais d’après Paulette, Béatrice coucherait aussi avec Robert. Tu ne vois pas de qui je parle ? Robert, le petit Robert, ton copain de l’école maternelle. Celui qui pissait dans ton sac à goûter. La momie bouge. Quand même. Ce n’est pas toi qui pourrais me tromper. Pour toi, la bagatelle, c’est foutu. Rachida m’a invitée chez elle, j’ai dû refuser, je ne veux pas te laisser seul. Un temps. Sur notre compte, tu as touché ta pension. Toujours pas d’augmentation. Elle prend le journal qui traîne sur la table. Je vais te lire les nouvelles de ce jour. « Les moines de Tibéhirine bientôt béatifiés ». Ils en ont fait un très beau film. J’en ai pleuré. Il n’y a quand même rien de mieux que les drames pour pleurer. « Attentat à Kaboul au moins soixante trois morts, les talibans revendiquent ». Oui, je passe. Encore un article sur le djihadisme. David Thomson «Il est impossible de s’assurer de la sincérité du repentir d’un djihadiste». Encore un autre, « Salah Abdeslam voulait «finir le travail» après le 13 novembre ». Bon je vais directement au sport. Caroline Wozniacki a remporté son premier titre du Grand Chelem en dominant en finale le numéro 1 mondial Simona Halep à l’issue d’un combat de près de trois heures 7-6, 3-6, 6-4.
LE MARI
Arrête de me lire l’actualité, tu me donnes le moral à zéro.
LA FEMME
Tu pourrais au moins me faire le bisou du matin.
LE MARI
Je ne suis pas de bonne humeur.
LA FEMME
Tu as mal dormi.
LE MARI
Tu as ronflé cette nuit.
LA FEMME
Tu es de mauvais poils.
LE MARI
Même mort je mérite des égards, surtout que c’est encore moi qui te nourris.
LA FEMME
Tous les jours c’est la même rengaine. Tu radotes mon chéri, tu radotes.
LE MARI
C’est tout de même bien ma pension qui te nourrit. Elle n’est peut-être pas importante pour toi, mais tu es heureuse de la dépenser.
LA FEMME
Que tu saches, je travaille.
LE MARI
Je sais ce que tu fais.
LA FEMME
Je t’interdis de m’espionner.
LE MARI
Je ne le fais pas exprès, il y a comme un appel d’air quand tu couches avec lui. Je ne comprends toujours pas ce que tu lui trouves.
LA FEMME
Y en a qui prétendent que les morts savent tout, c’est vraiment de la foutaise. Je couche avec lui parce qu’il est riche à millions et une fois que je serai sa femme, ta pension, tu pourras te la mettre là où je pense.
LE MARI
Nous sommes entre nous, dis-moi enfin ce qui m’est arrivé.
LA FEMME
Tu veux vraiment le savoir ! Très bien. Je t’ai empoissonné.
LE MARI
Quoi ! Toi ? Empoisonné ! Moi ! Depuis quand ? Pourquoi ?
LA FEMME
Tu es mort il y a six mois.
LE MARI
Six mois ! Pourquoi tu ne me le dis qu’aujourd’hui ? J’ai l’impression d’être mort hier. Il n’y a pas à dire, la mort raccourcit le temps et affaiblit le cerveau. Pourquoi tant de haine ? Nous étions heureux.
LA FEMME
Je l’ai rencontré il y a sept mois, il est tombé fou amoureux de moi, il avait de l’argent. Avant de m’épouser il voulait éprouver ses sentiments sur une période de neuf mois. S’il avait su que j’étais marié, adieu les millions.
LE MARI
C’est une belle saloperie que tu as faite là.
LA FEMME
Tu n’as pas souffert.
LE MARI
Heureusement. Pourquoi tu me gardes avec toi ? Pour continuer à toucher ma pension ?
LA FEMME
En attendant, il faut bien que je vive. Maintenant tu vas faire un petit tour dans le placard. Il ne va pas tarder.
LA GRANDE PHRASE
Les personnages
JEAN
JEANNE
(En invités : Caroline Ollivier, Yaniv Daniel Giraudon.)
Dans une foire aux livres, Jean et Jeanne se promènent.
JEAN, en réfléchissant.
« Tout ce qui n’est pas oublié est inutile ».
JEANNE
Tu dis ?
JEAN
Je dis une grande phrase qui restera dans l’histoire.
JEANNE
« Putain, le rap c’est une putain de musique ».
JEAN
Qu’est-ce que tu racontes !
JEANNE
Moi je parle en grandes phrases comme toi.
JEAN
Ouais, mais tes grandes phrases sont des petites phrases.
JEANNE
« Putain, le rap c’est une putain de bonne musique », c’est une grande phrase. Elle comporte une dizaine de mots et des verbes, et des tas de choses comme il faut.
JEAN
Quand tu parles, je te comprends à peine. Pour dire bonjour, tu as besoin de parler de la nuit, de l’aube, de la rosée et du matin. Tu es incapable de faire une petite phrase. Tu parles long, mais tu ne dis jamais de grandes phrases.
JEANNE
Tu me comprends à peine ! Tu t’entends parler. « Tout ce qui est inutile est oublié ».
JEAN
« Tout ce qui n’est pas oublié est inutile ».
JEANNE
Ta grande phrase n’a aucun sens. Tout ce que tu oublies est inutile, donc tout ce dont tu te souviens serait utile ?
JEAN
Je ne pense pas comme toi. J’ai le droit. Nous sommes en démocratie.
JEANNE
Asseyons-nous.
JEAN
Si tu veux.
JEANNE
Je sais que tu voudrais être reconnu comme un grand penseur. Mon chéri, je t’aime, tu dois accepter que ton cerveau soit seulement formaté pour la pâtisserie. Tout chez toi respire la chantilly, même ton parfum a la saveur vanille.
JEAN
Je veux me recycler. Je ne veux plus me lever à trois heures du matin. Je travaille sur l’écriture de mon livre que je vais intituler « Mes pensées en phrases ».
JEANNE
Tu as enfin trouvé le titre.
JEAN
« Mes pensées en phrases », un titre de livre exceptionnel.
JEANNE
Pourrais-tu me donner d’autres exemples de tes pensées en phrases.
JEAN
« Le bateau d’un ivrogne est un poème ».
JEANNE
Oui.
JEAN
« Le grand tout n’est rien de moins qu’un reste ».
JEANNE
J’en ai assez entendu pour réfléchir le reste de ma vie. Comme j’ai aussi envie de faire autre chose de mon temps, je te demande de garder tes grandes phrases pour toi, et de m’embrasser.
Deux personnes s’assoient prés d’eux.
CAROLINE OLLIVIER-YANIV
Je m’emploie « à caractériser les « grandes phrases » en tant qu’objet pour l’analyse des discours politiques et médiatiques, dans le cadre plus large d’une étude des faits de communication dans leur dimension discursive. Les« grandes phrases » sont appréhendées sous plusieurs aspects, dont les termes sont explicités caractéristiques de l’expression «grande phrase» elle-même ; dimension énonciative du phénomène ; déterminants génériques et sémiotiques façonnés par les médias ; intégration des contraintes par les politiques et les communicants ; caractéristiques qui favorisent la reprise et la circulation des énoncés ; appréciation par les acteurs sociaux eux-mêmes du phénomène des « grandes phrases ».
DANIEL GIRAUDON
Je te comprends. Pour ma part « La société bretonne des XIXe et XXe siècles, émiettée en terroirs et plus encore en grandes collectivités rurales où chacun connaît tout le monde, où chacun épie les moindres faits et gestes de ses voisins, a longtemps cherché à marquer de manières diverses son appartenance à une communauté qu’elle percevait comme différente des autres et dont elle se montrait fière. Elle a pu le faire par l’intermédiaire d’une mode vestimentaire, d’un style propre de danse, d’une manière originale d’exécuter une tâche, de construire un édifice, de préparer un plat, de composer une chanson etc. »
Jean et Jeanne s’éloignent.
JEAN
Tu as peut-être raison en fin de compte. Je n’ai aucun talent pour écrire.
JEANNE
Tu es un pâtissier génial. Tu innoves en permanence.
JEAN
Pour te remercier de m’avoir remis dans le bon sens, je vais inventer pour toi un gâteau. Il aura la forme d’une roue. Composé d’une pâte à choux fourrée d’une crème mousseline pralinée.
JEANNE
J’adore les amandes effilées.
JEAN
J’en mettrai.
JEANNE
Tu pourrais l’appeler le Paris-Brest.
JEAN
Tu es géniale.
JEANNE
Il aura énormément de succès. Seulement j’ai un doute.
JEAN
N’aie aucun doute, j’ai appris à le faire pendant mon apprentissage.
JEANNE
Dans ce cas-là ce n’est pas une trouvaille.
JEAN
Je vais recycler la recette originale. Que je réfléchisse ! Je vais rajouter au pochoir une grande phrase qui fera toute son originalité.
JEANNE
Comme ?
JEAN
« Vivre, c’est se donner plus de temps que le temps nous en donne ».
LA RALEUSE
Les personnages
SANDRINE, la femme
ROGER, le mari
JEAN, voix off
Un coq chante. Sandrine et Roger sont encore dans le lit. Elle se lève, regarde par la fenêtre.
SANDRINE
Saloperie de coq. Un jour je vais l’égorger.
ROGER, se réveille en sursaut.
Quoi, qu’est-ce que c’est ? J’y vais tout de suite.
SANDRINE
Tu vas où comme ça ?
ROGER
Hier soir je n’ai pas fait la vaisselle.
SANDRINE
Comme d’habitude tu vas te coucher sans faire la vaisselle. Depuis vingt ans tu devrais savoir qu’il faut pour que je dorme bien que tu fasses la vaisselle tous les soirs.
ROGER
Je le sais, des fois j’oublie. Chant du coq
SANDRINE
Tu as le fusil. Ton fusil de chasse. Je vais le déplumer à grands coups de balles à sel.
ROGER
Le voisin ne va pas être content.
SANDRINE
Est-ce que je suis contente de me réveiller en pleine nuit !
ROGER
Il est huit heures du matin.
SANDRINE
Huit heures ! Un coq qui chante à huit heures c’est n’importe quoi. Il faut que je me dépêche. Tu le sais bien, j’ai rendez-vous à neuf heures avec le maire pour interdire les coqs dans le village.
ROGER
S’il n’y a plus de coqs il n’y aura plus d’œufs.
SANDRINE
In vitro. Sans coq. Comme pour les enfants. Fièrement. Demain les hommes seront inutiles pour nous féconder.
ROGER
J’ai besoin de café. Qu’est-ce que je fais du fusil ?
SANDRINE
Laisse-le là. Je lui laisse quelques heures de répit. J’en aurai peut-être besoin après mon rendez-vous. Elle regarde le plafond. Tu la vois la tache. Lève la tête. Plus haut. Au plafond. Il y a une tache noire. Hier elle n’y était pas. Roger allume la lumière. La tache disparaît. Rallume. Éteint. Rallume. La lumière fait S.O.S. Elle apparaît. Elle disparaît. Une drôle de tache !
Quelqu’un sonne à la porte.
ROGER
C’est qui ?
VOIX OFF
Vous avez quelque chose ?
SANDRINE
Qu’est-ce qu’il dit ?
ROGER
Il demande si nous avons quelque chose ?
SANDRINE
Dis-lui que nous sommes pauvres, que nous n’avons ni le diamant de ma mère ni l’or de mon père.
VOIX OFF
Je viens pour votre S.O.S.
SANDRINE, à son mari.
S.O.S ?
ROGER, il réfléchit.
S.O.S ! Je donne ma langue au chat.
VOIX OFF
De quel chat parlez-vous ?
ROGER, il ouvre prudemment la porte.
Vous désirez.
SANDRINE
Comment sais-tu qu’il s’appelle Désiré ?
ROGER
C’est le hasard.
JEAN
Pas Désiré, Jean. Je suis votre voisin.
SANDRINE
Celui du poulailler.
ROGER
Vous avez un beau poulailler.
JEAN
J’ai vu votre message de détresse alors je me suis précipité pour vous sauver. C’est bien vous qui avez allumé, allumé, allumé, puis éteint, éteint, éteint, allumé, allumé, allumé.
ROGER
Après avoir allumé j’ai quand même éteint sinon je n’aurai pas pu allumer de nouveau. Enfin je crois.
SANDRINE, elle ouvre la porte.
Vous prendrez bien une tasse de café.
JEAN
Ce n’est pas de refus. Ce sont vos lumières qui m’ont réveillé. Le mari éteint.
SANDRINE
Pourquoi t’éteins ?
ROGER
Vous qui ne savez rien de notre plafond, y voyez-vous un défaut ?
JEAN
Il fait un peu noir pour que j’y voie clairement.
SANDRINE
Donc monsieur ne peut pas savoir si oui ou non il y une tache au plafond. Mon mari va vous faire un café.
JEAN
Y a peut-être une tache là.
SANDRINE
Non.
JEAN
Où là ?
SANDRINE
Non.
SANDRINE
Donc vous élevez des coqs.
JEAN
Pas du tout je suis peintre.
SANDRINE
Comme Picasso.
JEAN
En bâtiment, c’est plus lucratif.
SANDRINE
Vous n’élevez donc pas de coq.
JEAN
J’ai bien un coq, c’est pour les poules. Si vous saviez comme il me gonfle à « cocoricotter ».
ROGER
Un ou deux sucres.
JEAN
Vous n’avez pas trois sucres !
ROGER
Évidemment que nous avons trois sucres.
JEAN
La vie ressemble à un sucre qui fond. Je suis bouddhiste. J’en suis à ma troisième vie, je prends toujours autant de sucre que j’ai eu de vie.
SANDRINE
Mais pour en revenir à votre coq…
JEAN
Mon coq aussi en est à sa troisième vie. C’est la troisième vie de la femme que j’ai épousée dans ma deuxième vie.
SANDRINE
Votre femme s’est transformée en coq !
ROGER
Elle n’a pas eu de chance.
JEAN
Il y a pire.
SANDRINE
J’ai une course à faire.
ROGER, à Jean, tout bas
Elle a rendez-vous à neuf heures avec le maire pour interdire les coqs dans le village.
JEAN, tout bas.
Pourquoi vous parlez tout bas ?
ROGER
Vous aussi vous parlez tout bas.
SANDRINE
Pas de messe basse sans curé. Je reviens quand je reviens.
Sandrine sort.
JEAN
Hé bien je ne vais pas tarder puisque vous êtes en bonne santé.
ROGER
Ma femme s’est mise dans la tête de tuer votre coq.
JEAN
Tuer ma femme ! Il lui montre le fusil. Avec ce fusil-là. Que faites-vous ?
ROGER
J’enlève les deux cartouches.
JEAN
Vous êtes un brave homme.
ROGER
Brave, je ne sais pas, peureux certainement. Des fois qu’elle aurait des envies de m’envoyer dans une deuxième vie.
JEAN
Vous êtes un homme qui a du futur, vous portez le pantalon, vous vous imposez.
ROGER
Vous avez raison.
JEAN
Je dois y aller. Je dois repeindre la façade de la mairie. Je ne voudrais mettre le chantier en retard, ma femme est très exigeante sur les délais.
ROGER
Si vous rencontrez ma femme dite que je l’attends.
Il prend le fusil et remet les deux cartouches en place.
LA PEUR DONNE DES AILES
Les personnages
LE TUEUR
L’ANGE
Le tueur avec deux boulets reliés à une chaîne autour du cou pointe son arme.
LE TUEUR
Haut les mains ! Faites ce que je vous dis. Je suis dangereux. « Dangerous » comme diraient les flingueurs. Je suis recherché dans tous les états.
L’ANGE
Il est inutile de te mettre dans des états pareils pour des clopinettes.
LE TUEUR
Des clopinettes ! La police me connaît sous le nom de « Le tueur ». Je tue aussi facilement que d’autres respirent.
L’ANGE
Tu ne respires pas.
LE TUEUR
Je laisse ça aux autres, je n’ai pas le temps.
L’ANGE
Es-tu certain que je dois lever les mains ?
LE TUEUR
J’en suis certain. Si tu veux lever les pieds en sus, je n’y vois pas de problème.
L’ANGE
Lever les pieds et les mains en même temps c’est coton. Je ne suis pas contorsionniste. Quoique.
LE TUEUR
La bourse ou la vie ?
L’ANGE
La réponse ne se pose pas puisque je n’ai pas de bourse.
LE TUEUR
Plus hauts les mains. Il le fouille. Qu’est-ce que tu as dans le dos ?
L’ANGE
La peur me donne des ailes.
LE TUEUR
Tu ne serais pas bossu par hasard ?
L’ANGE
Le hasard n’a rien à voir là-dedans, c’est plutôt une question de génétique. Je suis un ange déchu. Enfin, je deviens un ange déchu quand j’ai peur. Sinon je suis quelqu’un de normal, pas comme toi.
LE TUEUR
J’ai l’habitude d’avoir affaire à des gars comme toi, la plupart du temps la peur leur donne plus la diarrhée que des ailes.
L’ANGE
Je te dis c’est génétique.
LE TUEUR
Il n’y a rien de génétique chez les froussards. Je les pratique depuis ma plus tendre enfance. J’en ai peur. Oui monsieur, j’ai peur des froussards, c’est pour cette raison que je les braque. Pan, pan, j’affronte ma peur.
L’ANGE
Affronter ses peurs c’est bien, jusqu’au « pan, pan »
LE TUEUR
Mets ça à tes pieds. Il lui jette les boulets.
L’ANGE
Ce ne sont pas des chaussures.
LE TUEUR
Je ne veux pas que tu t’envoles avec mon pognon.
L’ANGE
J’ai des ailes, pas de bourse. Je suis un ange déchu, fauché comme les blés, volant comme une sauterelle, portant le malheur comme un chat noir.
LE TUEUR
Sur le marché de contrebande, une paire d’ailes d’Ange, me rapporterait… il tape sur son portable… un million d’euros, minimum. Je crois que j’ai gagné le gros lot.
L’ANGE
Elles ne vous rapporteront rien.
LE TUEUR
Comment ça ?
L’ANGE
Mes ailes n’apparaissent que pendant des moments de peur. Quand je n’ai plus peur, elles disparaissent comme par enchantement. Voyez, touchez, elles ont disparu. Le tueur lui caresse le dos.
LE TUEUR
Vous n’avez plus peur de moi.
L’ANGE
Au début vous m’avez pris par surprise. Maintenant je sais qu’au fond de vous il y a du bon. Au fond. Dans les douves de votre âme.
LE TUEUR
Et si je vous tuais ! Il lui caresse le dos. Toujours pas là.
L’ANGE
La peur me donne des ailes, mais pas toutes les peurs.
LE TUEUR
Pour une fois que je tombe sur un ange, patatras c’est un ange qui a des humeurs. J’ai des ailes, j’en ai plus, tu me fais peur, je n’ai plus peur. Comment je pourrai devenir riche avec cette poisse ? C’est quoi ce bruit.
L’ANGE
C’est un diable qui sort de sa cachette. Les cornes des diables sont en pur ivoire. En plus, en poudre et mélangées avec du lait écrémé de Licorne, elles donnent un sacré… des sacrés… enfin tout ce que l’homme souhaite.
LE TUEUR
Voler des ailes à un ange, il n’y a pas de danger, les anges sont gentils, tandis que scier les cornes d’un diable, j’hésite.
L’ANGE
Qu’est-ce que vous faites ? Vous n’allez pas ! Non ! NONNNN.
LA SÉQUENCE
Les personnages
LE SPECTATEUR
LE VOISIN
UN VOISIN
Le spectateur regarde deux individus qui discutent.
LE VOISIN
Je le portais à Monte-Carlo quand j’ai perdu ma dernière chance.
UN VOISIN
C’est vague.
LE VOISIN
Qu’est-ce qui est vague ?
UN VOISIN
Ce que tu portais à Monte-Carlo.
LE VOISIN
Évidemment je le portais à Monte-Carlo. Je ne veux pas en parler.
UN VOISIN
Pourquoi ? Il n’y a pas de honte à porter quelque chose à Monte-Carlo.
LE VOISIN
Monte-Carlo est un mauvais souvenir. Quel est l’esprit sain qui voudrait se souvenir d’un mauvais souvenir ?
UN VOISIN
C’est une question compliquée qui ne mérite pas de réponse. Ce que je sais c’est que tu arrives toujours sale et puant au château pour faire ton numéro. Je me demande d’ailleurs pourquoi la duchesse ne t’a pas déjà foutu dehors. Bref, ce qui reste encore vague, c’est la perte de ta dernière chance.
LE VOISIN
N’insiste pas, tu serais déçu.
UN VOISIN
Je veux quand même que tu m’expliques.
LE VOISIN
Soit. Il tente de sortir. Tu ne peux pas sortir de cette pièce.
UN VOISIN
Pourquoi ?
LE VOISIN
Pour rien.
UN VOISIN
J’attends l’explication.
LE VOISIN
Je ne voulais pas en parler pour que tu ne me prennes pas pour un cinglé. J’ai l’impression que tu l’es autant que moi. Donc je portais à Monte-Carlo un costume neuf quand j’ai perdu ma patte de lapin. Voilà c’est ça mon mauvais souvenir, je ne veux plus en parler.
UN VOISIN
D’accord. Pour passer le temps tu peux parler de la duchesse.
LE VOISIN
Qu’est-ce que tu veux, elle m’aime bien. Moi je la trouve plutôt marrante, je lui fais ma petite musique, elle me paie en whisky, avec le rouge c’est la seule monnaie que je tolère.
UN VOISIN
Tu parles comme Gainsbourg.
LE VOISIN
Le mort !
UN VOISIN
Le chanteur.
LE VOISIN
Toi comme Michel Simon.
UN VOISIN
L’acteur ?
LE VOISIN
Mon voisin.
UN VOISIN
Je suis ton voisin.
LE VOISIN
Donc moi aussi. C’est transitif. Si tu es mon voisin je suis le tien, même si je ne veux pas. C’est transitif.
UN VOISIN
Au château tu ne te conduis pas bien. Fais lui crédit de ta gentillesse à la duchesse. Interdis-toi de te saouler en sa présence.
LE VOISIN
Pourquoi ?
UN VOISIN
Parce que je veux que la duchesse Marie te voie dans tes bons jours. Je veux que tu lui fasses une bonne impression.
LE VOISIN
Ça c’est autre chose. Je peux me raser, je peux me laver, je peux me saper, je peux causer, pour le reste ça va être dur.
UN VOISIN
D’avoir vécu le cul dans l’herbe tendre, à la ferme, tu t’es ramolli. En une journée tu peux faire tout ce que tu as dit. Te raser, te laver, te saper, causer par-dessus le marché.
LE VOISIN
C’est pourtant vrai ça.
UN VOISIN
Qu’est-ce qui est vrai ?
LE VOISIN
L’amour.
UN VOISIN
Tu es tombé amoureux de la duchesse ?
LE VOISIN
Le sexe.
UN VOISIN
Sans le viagra !
LE VOISIN
L’amour, pour durer il ne faut pas trop en dire.
UN VOISIN
Moi je dis et je fais.
LE VOISIN
Évidemment qu’il faut faire, pas trop en dire. Tu veux durer ou non ?
UN VOISIN
Pas du tout, je veux être.
LE SPECTATEUR
Que dites-vous ? Je vous observe depuis un instant, je ne comprends pas votre conversation.
UN VOISIN
Mon voisin et moi, nous sommes dans un film. Un souvenir. Et puis fichez-nous la paix, je n’en ai pas fini avec lui.
LE VOISIN
Tu n’es pas un gentleman avec le monsieur.
UN VOISIN
Dans un an je meurs d’une crise cardiaque, alors je suis tel que je suis un point c’est tout.
LE SPECTATEUR
Qu’est-ce que vous dites, votre maison sera à vendre dans un an ?
LE VOISIN
Je ne vous veux pas comme voisin.
LE SPECTATEUR
Cool !
UN VOISIN
Toi le spectateur, tais-toi. J’en ai marre des regards inconnus.
LE VOISIN
Pas moi.
LE SPECTATEUR, sort une arme, parle au « Le voisin»
Donc si je te tue maintenant je vais te rendre un service. Tu n’auras pas de crise cardiaque.
UN VOISIN
La crise cardiaque c’est moi.
LE VOISIN
C’est comme ça quand on n’est pas attentif, vous auriez pu me tuer en pensant faire une bonne action.
LE SPECTATEUR
Loin de moi cette pensée. Il tire et les tue tous les deux. C’est le monde de l’information.
LA TÉLÉVISION
Les personnages
LA FILLE
LE FILS
LE PÈRE
LA MÈRE
Dans le salon d’une maison.
LE PÈRE, au fils.
Mon fils, J’aimerais que tu t’éloignes de la télévision.
LA MÈRE
Le repas est prêt. Écoute ton père.
LE PÈRE
Qu’est-ce qu’on mange ?
LA MÈRE
Tu demandes ça pour me dire que tu n’aimes pas.
LE FILS
Maman, on mange dans la salle à manger ?
LE PÈRE
Nous ne sommes pas dimanche. Dans la cuisine.
LE FILS
Maman, j’aime beaucoup ce feuilleton.
LA FILLE
Où est mon Dadou ?
LA MÈRE
Qui a vu le Dadou ?
LE FILS, à sa sœur.
Tu l’as encore perdu ?
LE PÈRE
Le dimanche on peut regarder la télévision en mangeant, pas la semaine.
LA MÈRE
Tu connais la règle.
LE FILS
Pourquoi pas la semaine ?
LE PÈRE
Le dimanche est réservé à Dieu.
LA MÈRE
Qu’est-ce que tu nous chantes là ? Il n’y a aucune relation entre manger dans la salle à manger, et manger en regardant la télévision et Dieu. Mon chéri, tu blasphèmes.
LE PÈRE
C’était pour parler.
LA FILLE, elle cherche sa peluche.
Où est Dadou ?
LE FILS
C’est un beau feuilleton. C’est dommage de ne pas voir la fin.
LA MÈRE
Ce serait plus dommageable de ne pas manger. J’ai fait du cassoulet.
LE PÈRE
Tu as fait de la boîte !
LA MÈRE
À la télé ils en disent du bien.
LE FILS
Maman, c’est la publicité qui en dit du bien.
LA SŒUR
Personnellement je m’en fous, j’adore.
LA MÈRE
Nous mangeons dans cinq minutes dans la cuisine. Dans cinq minutes j’éteins la télé.
LE FILS
Papa, tu peux regarder le feuilleton pendant que je fais pipi.
LE PÈRE
Ton feuilleton ne m’intéresse pas.
LE FILS
Papa, je t’en supplie. Tu pourras me dire à table ce qui se sera passé pendant mon pipi.
LA MÈRE
Fait plaisir à ton fils il lui reste quatre minutes de télé avant la baisse du rideau. Le fils sort.
LE PÈRE, parle haut et fort pour que son fils puisse entendre.
Le méchant attaque le bon.
LE FILS
Papa, je n’entends rien.
LE PÈRE
Ce gros imbécile attaque une tortue.
LE FILS
Qui ?
LE PÈRE
Le con !
LE FILS
Parce qu’il y a un con ?
LE PÈRE
Le méchant attaque une tortue.
LA MÈRE
Pourquoi ?
LE PÈRE
Il dit « J’aime peut-être la soupe ».
LE FILS
Qui dit quelque chose ?
LE PÈRE
Un passant.
LA FILLE
Où est Dadou ?
LA MÈRE
Notre fille a un vocabulaire limité, tu ne trouves pas ?
LE FILS
Maman, je n’entends rien.
LE PÈRE, il crie.
Le méchant prend tout l’argent, il est poursuivi par le bon.
LE FILS
La tortue !
LE PÈRE
Elle a fini dans la cocotte.
LE FILS, qui revient des toilettes.
Ça va, je ne suis pas sourd.
LE PÈRE
C’est une histoire stupide.
LA MÈRE
Alors pourquoi laisses-tu ton enfant s’abrutir ?
LE PÈRE
Nous sommes deux à décider, parce que nous sommes un couple.
LA MÈRE
Alors je décide que ce jour sera sans télé.
LE PÈRE
Sauf pour le foot.
LA MÈRE
Oui mon chéri.
LE FILS
Je ne suis pas d’accord.
LA FILLE
J’ai retrouvé Dadou.
LA MÈRE
Quand tu auras, disons, un douze en orthographe, tu pourras regarder Hercule. Un treize Zorro, et au-delà tout ce que tu veux.
LE PÈRE
Douze en orthographe, tu es dure.
LA MÈRE
J’éteins la télé. À table ! Dans la cuisine. Laisse ton portable éteint quand on mange, tu le reprendras quand tu iras te coucher.
LA FILLE
Maman, j’ai mis ma montre autour du poignet de Dadou.
LA MÈRE
Ce n’est pas une montre, c’est ton mouchard. Avec ce bracelet je sais toujours où tu es.
LE PÈRE
Elle n’a pas tort. Nous perdons plus son dadou que notre fille. Il prend le journal.
LA MÈRE
Très bien. Nous allons lui acheter un portable, comme ça nous pourrons tout le temps la géo-localiser.
LE FILS, à sa sœur.
Avec le portable tu pourras regarder la télévision avec ton Dadou.
LA FILLE
Pourquoi avec Dadou ?
LA MÈRE
Vous dites ! Le fils fait un bisou à sa sœur. Nous les avons vraiment réussis.
LE PÈRE
Ce soir il y a match.
LA MÈRE
Très bien, nous changeons la règle. Tous les jours nous pourrons manger dans la salle à manger en regardant la télévision, sauf le dimanche, par respect pour le jour du seigneur.
Le père, le fils et la sœur fondent dans les bras de la mère.
LA VENDEUSE
Les personnages
LA VENDEUSE
LE CLIENT
Dans un hypermarché.
LE CLIENT
Madame ?
LA VENDEUSE
Monsieur ?
LE CLIENT
Je voudrais acheter…
LA VENDEUSE
Vous voulez acheter. Constate que le client pleure Nous avons toutes sortes de mouchoirs. Pas dans ce rayon-ci. Les mouchoirs papier se trouvent au fond du magasin dans le rayon des mouchoirs. Mais nous avons aussi des mouchoirs en tissu. Ceux-là se trouvent au milieu du magasin dans le rayon des mouchoirs.
LE CLIENT
Il y a donc deux rayons mouchoirs.
LA VENDEUSE
Ici nous avons tout en double, voir en triple comme pour le cassoulet. Vous trouverez le cassoulet en boîte dans le rayon boîte de cassoulet, le cassoulet sous vide dans le rayon cassoulet sous vide et le frais dans le rayon…
LE CLIENT
…cassoulet frais.
LA VENDEUSE
Pas du tout. Ce rayon n’existe pas. Le cassoulet frais se trouve dans le rayon traiteur. Vous ne pleurez plus.
LE CLIENT
Parler de cassoulet me rend plus joyeux.
LA VENDEUSE
C’est un effet secondaire de la saucisse. Nous aurions parlé d’un petit salé aux lentilles, je ne suis pas certaine que nous aurions eu ce résultat.
LE CLIENT
Dans tous les cas je ne suis pas ici pour acheter de la nourriture.
LA VENDEUSE
C’est bien triste, car au rayon charcuterie il y a une formidable promotion sur les merguez.
LE CLIENT
Je veux acheter une arme. C’est bien ici qu’il faut s’adresser pour acheter une arme ?
LA VENDEUSE
Une arme ? C’est ici évidemment. C’est écrit sur le bandeau. Mais il y a aussi beaucoup d’autres articles dans le magasin, des vélos, des télés, des cafetières, des piles, des assiettes…
LE CLIENT
…un fusil, je veux acheter un fusil.
LA VENDEUSE
Je vais être franche avec vous, je n’y connais rien en armes. Pour vous dire je suis incapable de faire la différence entre un fusil et une carabine.
LE CLIENT
Moi non plus.
LA VENDEUSE
C’est pour ça que je préférerais que vous alliez acheter la merguez en promotion et revenir un autre jour où je ne travaille pas.
Le client lui fait comprendre qu’il veut un fusil. La vendeuse ouvre la vitrine et lui en montre un.
LE CLIENT
Il est précis ?
LA VENDEUSE
Précis, précis, c’est vite dit. Vous risquez de tuer quelqu’un avec ça. Elle sort le mode d’emploi. Alors je vous lis ses performances : il est précis pour la volaille, précis pour les poissons, précis pour tout ce que vous voulez. Le fabricant précise qu’il sera d’autant plus précis que le chasseur saura tirer.
LE CLIENT
Il est automatique ?
LA VENDEUSE
Automatique ! Elle continue à lire la fiche technique. Vous appuyez sur ça, c’est la gâchette je crois. Si je comprends la fiche technique. Je sais aussi que lorsque les coups partent tout seul, c’est automatiquement grave. Hier une cliente m’a raconté un horrible fait divers qui a eu lieu hier. Son mari a assassiné avec sa carabine de chasse, une qui ressemble à celle-là, il a assassiné les voisins, homme, femme et enfants. Tout bas. Son voisin était son amant. Crise de jalousie, et hop, le drame.
LE CLIENT
Un vrai drame !
LA VENDEUSE
Je n’en sais pas plus, je n’ai plus jamais revu cette cliente.
LE CLIENT
Vous ne pouvez pas m’en dire plus sur les caractéristiques de ce fusil !
LA VENDEUSE
Si vous le désirez je peux vous appeler le chef de rayon.
LE CLIENT
Ce n’est pas la peine, je le prends.
LA VENDEUSE
Vous l’achetez !
LE CLIENT
C’est combien ?
LA VENDEUSE
Deux mille cinq cents euros. Vous trouvez que c’est cher ? Nous avons aussi des pistolets à eau dans le rayon « jouet », très ressemblants.
LE CLIENT
Tout à un prix, alors pourquoi pas, deux mille cinq cents euros.
LA VENDEUSE
Je ne devrais pas vous le dire mais la semaine prochaine il y aura une promotion sur toutes les armes à feu.
LE CLIENT
Vous êtes vraiment une vendeuse très gentille.
LA VENDEUSE
Vous m’êtes plutôt sympathique. Je vais vous faire une confidence, je n’aime pas les armes.
LE CLIENT
Moi non plus.
LA VENDEUSE
Évidemment, évidemment. Elle encaisse l’argent.
LA VENDEUSE
Au revoir monsieur.
LE CLIENT
Au revoir madame. Un instant. Il faut des balles pour tirer avec.
LA VENDEUSE
J’avais oublié.
LE CLIENT
Donnez-moi une boîte de cartouches.
LA VENDEUSE
Une boîte de cartouches.
LE CLIENT
Une seule.
LA VENDEUSE
Vous faudra-t-il autre chose ?
LE CLIENT
Non, il ne me faut plus rien.
Dix minutes plus tard.
LE CLIENT
Il ne marche pas.
LA VENDEUSE
Vous en êtes certain ?
LE CLIENT
Je viens de l’essayer et le coup n’est pas parti.
LA VENDEUSE
Vous avez été vite pour aller au champ de tir.
LE CLIENT
J’habite à cinq minutes. J’ai sonné chez moi, j’ai pointé le fusil sur ma femme et j’ai tiré. Pas de bruit. Pas de coup. Un clic, rien de plus.
LA VENDEUSE
Vous vouliez tuer votre femme !
LE CLIENT
N’ayez pas peur, il n’y a pas plus tendre que moi.
LA VENDEUSE
Vous vouliez assassiner votre femme !
LE CLIENT
Elle me trompe, c’est une raison tout de même. Vous êtes marié ?
LA VENDEUSE
Depuis un mois.
LE CLIENT
Vous ressemblez à ma voisine.
LA VENDEUSE
Maintenant que vous me le dites, vous ressemblez à mon voisin. Pourquoi me rendez-vous ce mouchoir ?
LE CLIENT
Je ne suis pas pour foutre la merde dans les ménages, mais votre mari, votre mari, c’est lui l’amant de ma femme.
LA VENDEUSE
Le cran de sécurité ! Vous ne la raterez pas.
LE CLIENT
Pour votre mari ?
LA VENDEUSE
Je préfère le poison. J’aurai dû vendre des mouchoirs, nous ne nous serions jamais rencontrés.
LE CLIENT
Les mouchoirs ça rend triste.
LA VENDEUSE
La tristesse n’éteint pas le futur. Le crime, oui. Au revoir monsieur.
LE CLIENT
Merci madame.
LE CHANTEUR
Les personnages
LE CHANTEUR
LE REPRÉSENTANT
Le chanteur chante.
LE REPRÉSENTANT
Vous chantez ?
LE CHANTEUR
Je suis chanteur.
LE REPRÉSENTANT
Vous chantez fort.
LE CHANTEUR
Je n’ai pas de micro.
LE REPRÉSENTANT
Vous voulez dire que si vous aviez un micro vous chanteriez moins fort.
LE CHANTEUR
Comme vous dites.
LE REPRÉSENTANT
Justement je suis représentant en micro.
LE CHANTEUR
Ça ne m’intéresse pas, je chante fort.
LE REPRÉSENTANT
Moi, je travaille.
LE CHANTEUR
Vous croyez que je me tourne les pouces !
LE REPRÉSENTANT
Je n’en sais rien, je ne suis pas détective, je suis représentant. Un temps. Vous ne chantez plus ?
LE CHANTEUR
Montrez-moi votre micro.
LE REPRÉSENTANT
Lequel ? Des micros, il y en a autant que de mauvais chanteurs. Enfin, que de brosses à dents.
LE CHANTEUR
Que viennent faire les brosses à dents ici ?
LE REPRÉSENTANT
C’est-à-dire, qu’avant tout, je suis représentant en brosse à dents, mais comme la brosse ne paie plus, je vends des micros.
LE CHANTEUR
Ça se vend plus ?
LE REPRÉSENTANT
Plus personne ne se brosse les dents, ils mangent du chewing-gum. Surtout les jeunes. Ils mâchent pour faire genre. Je vous prédis que le chewing-gum aura la même place demain que la cigarette aujourd’hui.
LE CHANTEUR
Les micros, ça marche ?
LE REPRÉSENTANT
Ça galope. Ceux qui ont été refusés dans le football, les derniers de la classe, vu qu’ils ont vu des analphabètes gagner beaucoup d’argent en disant n’importe quoi dans un micro, ils se disent pourquoi pas moi. Leur référence, le Pistachier.
LE CHANTEUR
Le Pistachier !
LE REPRÉSENTANT
Oui, celui du groupe « BTM », Bouffe Ta Merde. Tout le monde voudrait lui ressembler. Mais tout ça je m’en fous, le principal est que le Pistachier n’a pas de voix, qu’il chante avec un micro. Je ne dois jamais oublier mon intérêt.
LE CHANTEUR
Si je chante une belle chanson, vous sauriez me dire si j’ai une chance ou pas de réussir.
LE REPRÉSENTANT
Comme dans « The Voice ». Pourquoi pas. Prenez un micro, je me retourne.
LE CHANTEUR
Je voulais chanter sans micro.
LE REPRÉSENTANT
Sans micro vous chantez trop fort. Allez-y.
LE CHANTEUR
Je vais vous chanter une chanson d’Axel. Je commence. Il râpe n’importe quoi.
LE REPRÉSENTANT
C’est du rap ?
LE CHANTEUR
Vous voyez bien que je rappe tout en râpant.
LE REPRÉSENTANT
Il y a du rythme.
LE CHANTEUR
Ce n’est pas fini. Voilà le meilleur :
« This is the Crazy Frog ».
« Break down Ding ding
Br-br-break it, br-break it Dum
This is the Crazy Frog A ram me am brem da
Am da rem ram am da baabeeeaaaaaaa!
Ding ding
This is the Crazy Frog
Ding ding »
LE REPRÉSENTANT
Vous avez très bien utilisé le micro.
LE CHANTEUR
Les paroles !
LE REPRÉSENTANT
Confusément incompréhensibles.
LE CHANTEUR
Je suis un chanteur ou pas ?
LE REPRÉSENTANT
Il y a du The Voice en vous. Cinquante euros. Pour l’utilisation du micro.
LE CHANTEUR
Combien ?
LE REPRÉSENTANT
Cinquante euros.
LE CHROMOSOME X
Les personnages
LE PÈRE
LE FILS
LA CONCIERGE
LA MÈRE
Dans un appartement.
LE PÈRE, il attend tranquillement son fils assis dans un fauteuil. Son fils entre.
Alors fils, tout va bien ?
LE FILS
Je suis bien atteint.
LE PÈRE
Pour faire ce que tu as fait je n’en doute pas.
LE FILS
Papa, il m’a dit que tu y es aussi pour quelque chose.
LE PÈRE
Si tu penses que je vais porter le chapeau, tu te trompes.
LE FILS
Si je suis devenu un assassin c’est que je porte en moi le chromosome X. Mieux, ce chromosome je l’ai hérité de mon père, de toi, qui fait de toi mon complice.
LE PÈRE
Je n’ai jamais assassiné quelqu’un moi.
LE FILS
Même pendant la guerre ?
LE PÈRE
La guerre c’est la guerre, on tue, on tue, sans s’en rendre compte. Ma mère ne s’est rendu compte de rien.
LE FILS
Le médecin a dit que chromosome X a pu se gorger de sang pendant cette période, et que tu m’as transmis ce chromosome vampire en me faisant.
LE PÈRE
Tu arrêtes de divaguer, et débarrasse-toi du corps de ta mère. Tu es un homme, tu peux te débrouiller seul.
LE FILS, il entre dans la salle de bain et crie.
Elle est toujours dans la baignoire.
LE PÈRE
Il n’y a pas que du chromosome x dans ses veines, il doit y avoir aussi de la pisse de chat. Elle est morte ou vivante ?
LE FILS
Je n’en sais rien.
LE PÈRE
Elle remue ou pas ?
LE FILS
Je n’en sais rien.
LE PÈRE
Tu la mords, si elle réagit, tu devras finir le travail.
LE FILS
Elle bouge. Il retourne voir son père. Elle bouge.
LE PÈRE
Ton avocat pourra toujours prétendre que c’est la faute du chromosome X.
LE FILS
Tu pourrais m’aider !
LE PÈRE
Je ne bougerai pas de ce fauteuil.
LE FILS
Je te dis de venir m’aider.
LE PÈRE
Non.
LE FILS
Viens où…
On frappe à la porte.
LE PÈRE
Qui est là ?
LA CONCIERGE, en voix off
C’est la concierge. Vous ne pourriez pas m’ouvrir ?
LE PÈRE
Pourquoi pas. Il montre un couteau.
LE FILS, il entrouvre la porte.
En voyant le couteau. Je ne veux pas. À la concierge. Que voulez-vous ?
LA CONCIERGE
Les voisins se plaignent à cause des odeurs.
LE FILS
J’ai des gaz.
LE PÈRE
Moi aussi.
LE FILS
En plus les lavabos sont bouchés.
LE PÈRE
Dans peu de temps se sera terminé.
LA CONCIERGE
Vous en êtes certain ?
LE FILS
Aussi certain qu’il vous voit vivant. La concierge fait un pas pour entrer. Vous ne rentrez pas. Vous ne bougez pas. Il prend dans un placard une bombe désodorisante et en projette dans toute la pièce. Vous sentez, il y a un changement.
LA CONCIERGE
On dirait une odeur de fleurs des îles.
LE FILS
Ne bougez pas, je vais dans la salle de bain. Il revient aussitôt. Ça y est, j’ai bien débouché les lavabos.
LA CONCIERGE
J’espère que ça ne se reproduira plus.
LE FILS
À demain madame la concierge. Il ferme la porte.
LE PÈRE
Tu as eu chaud.
LE FILS
Merci pour ton aide.
LE PÈRE
Je suis resté dans ce fauteuil pour ta mère.
LE FILS
Maman, je l’avais totalement oublié. Je vais voir si elle est réveillée.
LE PÈRE
Qu’est-ce que tu vas faire ?
LE FILS
Rien. C’est ma mère et je l’aime.
La mère arrive dans la pièce.
LE FILS
Maman, je suis si heureux.
LA MÈRE
J’ai un mal de tête. Qu’est-ce que je faisais dans la baignoire ?
LE FILS
Maman j’ai une bonne nouvelle, j’ai le chromosome X.
LE PÈRE
Je n’y suis pour rien.
LE FILS
Tu y es pour tout.
LA MÈRE
Votre chromosome X c’est de la roupie de sansonnet par rapport à ça. Elle sort un fusil et les tue.
LE FILS
Les personnages
LE PÈRE
LE FILS
Le père marche dans la rue, regarde des tickets, son fils à ses côtés.
LE FILS
Tu as encore perdu ?
LE PÈRE
Pas de chance au jeu, chanceux en amour.
LE FILS
Je suis fatigué, je veux un bonbon.
LE PÈRE
Il n’y a aucun rapport entre la fatigue et le bonbon.
LE FILS
Le rapport est que, si je suce un bonbon, je ne pense plus à la fatigue.
LE PÈRE
Moi aussi je suis fatigué, mais je ne veux pas sucer de bonbon. Pour ne plus penser à la fatigue je boirai bien un whisky.
LE FILS
À trois ans, je ne peux pas boire d’alcool. C’est interdit par la loi.
LE PÈRE
Que tu dis mon fils.
LE FILS
Je veux un bonbon.
LE PÈRE
Il est tard, je suis fatigué, je ne m’arrêterais pas chez un confiseur. Les caries après, c’est moi qui paie.
LE FILS
Je n’ai que des dents de lait qui vont tomber dans peu de temps. Les bonbons ça ne pourra pas être pire que l’âge ingrat, l’adolescence, les réseaux sociaux et la mobylette.
LE PÈRE
J’ai promis à ta mère de t’amener pour quinze heures.
LE FILS
Je n’aime pas le nouveau mari de maman.
LE PÈRE
Moi non plus. Comme je n’aime plus ta mère, c’est égal.
LE FILS
Papa, je voudrais m’asseoir, je suis fatigué.
LE PÈRE
Pas plus de cinq minutes. Il sort le journal de sa poche. « Pierre d’enclume » ! Pourquoi il a appelé son cheval « Pierre d’enclume ». Il aurait pu l’appeler « Zéphire ».
LE FILS
Maman aussi aime les courses.
LE PÈRE
Je sais. Sur ce banc.
L’enfant et le fils s’asseyent sur un banc public.
LE PÈRE
Papa, pourquoi tu n’aimes plus maman ?
LE PÈRE
Sans doute parce que nous n’avons pas vieilli à la même vitesse. Elle, plus vite que moi.
LE FILS
Moi je vieillis à quelle vitesse ?
LE PÈRE
À la vitesse supersonique.
LE FILS
Tu m’aimeras encore quand je serais vieux ?
LE PÈRE
Tu m’aimeras encore quand je ne serais plus là ?
LE FILS
Tu vas partir ?
LE PÈRE
Un jour.
LE FILS
Quand ?
LE PÈRE
Dans quinze ans, dix jours, huit heures, quinze minutes et trente secondes.
LE FILS
Donc le dix-huit mai, deux mille trente-cinq, à neuf heures vingt-cinq minutes et trente secondes, tu partiras.
LE PÈRE
Comment tu as fait pour calculer si vite ?
LE FILS
Je suis génial. C’est maman qui le dit. Je sais aussi prédire l’avenir sans compter.
LE PÈRE
Je ne te comprends pas. Tu n’as que trois ans, tu as tous ces dons.
LE FILS
Papa, tu n’as jamais trouvé génial que ton fils parle à trois ans.
LE PÈRE
Je n’y ai jamais pensé.
LE FILS
Il n’y a que maman qui y pense. Depuis deux semaines je lui trouve les chevaux gagnants. Jusqu’à aujourd’hui elle n’a joué que des petites sommes, aujourd’hui c’est le gros lot.
LE PÈRE
La salope ! Je veux dire, la maligne.
LE FILS
J’aimerai toujours les bonbons.
LE PÈRE
Si je ne t’ai pas déposé à quinze heures au pied de sa porte ta mère va me faire un procès. Il faut donc se remettre en route. Avant tout je voudrais connaître les gagnants dans la troisième, la quatrième et la cinquième, dans l’ordre. Aussi je voudrais que tu ne dises pas les bons numéros à ta mère.
LE FIS
Pourquoi ?
LE PÈRE
Ce serait son con de deuxième mec qui en profiterait. Tu l’aimes toi, son deuxième mec.
LE FILS
Je suis encore fatigué.
LE PÈRE
À la confiserie tu trouveras les bons bonbons que tu veux. Nous irons demain. Mais avant…
LE FILS
Dans la troisième « Corsage volatile », dans la quatrième « Rôt d’une nuit » et dans la cinquième « Pet fourré ».
LE PÈRE, il sort de sa poche un paquet de bonbons.
Tu les mérites bien.
LE FILS
Tu m’as fait marcher.
LE PÈRE
Pas un mot à ta mère.
L’ONCLE
Les personnages
L’ONCLE
LE FILS
LA TANTE
Un homme frappe à la porte d’une maison.
L’ONCLE
Qui est là ?
LE FILS
C’est ton neveu.
L’ONCLE
Quel neveu ?
LE FILS
C’est moi.
L’oncle ouvre prudemment la porte.
L’ONCLE
Donne-moi ta carte d’identité pour voir si tu es vraiment mon neveu. Tu es le fils de mon maboul de frère ?
LE FILS
Comme c’est écrit.
L’ONCLE
Il n’est rien écrit de précis, seulement ton nom, ton prénom et ta date de naissance. Ce n’est pas suffisant. Comment s’appelle ton père.
LE FILS
Moi, je l’appelais papa.
L’ONCLE
Il ouvre la porte Mon neveu ! Mon neveu ! Mais entre donc. Parce que tu es bien mon neveu ?
LE FILS
Si tu crois que je lui ressemble.
L’ONCLE
Ton père m’a téléphoné pour me dire que tu passerais. Il m’a aussi parlé d’une Chinoise.
LE FILS
Jade ! C’est fini.
L’ONCLE
Elle est morte jeune.
LE FILS
Elle n’est pas morte, nous nous sommes séparés. C’est pour ça que je voudrais, si tu veux bien, passer quelques jours de vacances à la campagne. Chez toi.
L’ONCLE
Un retour à la nature en quelque sorte.
LE FILS
Voilà !
L’ONCLE
Sauf que depuis qu’ils ont construit cette centrale, il y a autant de pollution qu’en ville.
LE FILS
Je ne te dérangerais pas. Vois-tu, en ville, avec cette rupture, je ne me sentais plus chez moi.
L’ONCLE
C’est l’effet que font les étrangers.
LE FILS
Pas tous, il y a quand même des gens comme nous.
L’ONCLE
Tous des étrangers, je te dis. Même ici, le boucher est un étranger. Le fils André ? Il est Marseillais !
LE FILS
Il ne faut pas avoir peur comme ça des Marseillais.
L’ONCLE
Moi, je n’ai peur de personne, c’est ma femme qui est morte de peur.
LE FILS
Ma tante est morte ? Nous ne le savions pas.
L’ONCLE
Comment ? Ma femme est morte ? Berthe ! Berthe !
L’oncle la cherche dans une grande malle.
LA TANTE
Il est parti le Marseillais ?
L’ONCLE
Ne crains rien, c’est notre neveu.
LA TANTE
Tu as vérifié ses papiers ?
L’ONCLE
Je les ai même lus. Je te présente ta tante.
LE FILS
Bonjour ma tante.
LA TANTE
Il n’y a plus de bon jour depuis que les Marseillais ont envahi la France.
LE FILS
Les Marseillais, tu en as vu en ville ? Il y en a beaucoup ?
LA TANTE
Peut-être plus ?
LE FILS
Ce n’est pas trop grave. La tante s’évanouit
L’ONCLE
Ne fais plus ce genre de réflexion déplacée ou tu vas tuer ta tante.
LE FILS
Ce n’est pas grave. Je voulais dire que les Marseillais sont aussi des Français.
L’ONCLE
Les Marseillais, des Français ! Ta tante et moi le saurions si c’était vrai.
La tante revient à elle.
L’ONCLE
D’ailleurs, dans cette maison, je suis le seul Français.
LA TANTE
Je suis la seule Française de la France entière.
L’ONCLE
Je suis le seul Français du monde !
LE FILS
Moi alors ? Qu’est-ce que je suis ?
LE GANGSTER
Les personnages
LE POLICIER, un géant.
LE PROPRIÉTAIRE
Un appartement est cambriolé. Un homme habillé en policier entre.
LE GANGSTER
Haut les mains !
LE POLICIER
C’est gênant, je suis chez moi.
LE GANGSTER
Plus hauts les mains.
LE POLICIER
Je ne peux pas plus hauts ? Le plafond est bas.
LE GANGSTER
Tu as peur de dégueulasser le plafond ?
LE POLICIER
Mes mains sont propres.
LE GANGSTER
Plus haut ! Il défonce le plafond. Tu as défoncé le plafond.
LE POLICIER
Ce n’est pas de ma faute, je suis trop fort. Je ne sais pas si les assurances vont marcher.
LE GANGSTER
N’en profite pas pour les baisser.
LE POLICIER
En fait, pourquoi dois-je lever les mains ?
LE GANGSTER
Si je t’avais demandé de lever les pieds, tu aurais eu l’air ridicule.
LE POLICIER
Je suis ici chez moi et… Il lui pointe le canon de son revolver sous le nez.
LE GANGSTER
Et ?
LE POLICIER
On rigole moins. Je vais vous dire la vérité, ici vous êtes chez vous, pas chez moi.
LE GANGSTER
Que faites-vous ici si vous n’êtes pas chez vous ?
LE POLICIER
Mon phone a la nouvelle application « tu vois à travers les murs ». Je vous ai vu, j’ai cru que vous étiez chez moi alors que vous êtes chez vous.
LE GANGSTER
Moi aussi j’utilise cette application pour mon travail. Pour cambrioler sans assassiner c’est l’application idéale.
LE POLICIER
J’avoue c’est pratique. Moi-même, quand je fais des tournées de sécurisation, je peux rentrer chez les gens sans déranger.
LE GANGSTER
Comme moi. Par contre je n’arrête pas les cambrioleurs.
LE POLICIER
Comme moi.
LE GANGSTER
Vous n’arrêtez pas les cambrioleurs ! Ce n’est pas bien pour un policier.
LE POLICIER
Je peux baisser les bras ? Merci. Je ne suis pas policier.
LE GANGSTER
Comme moi.
LE POLICIER
Je ne suis jamais moi quand je sors de chez moi. Je ne veux pas que quelqu’un me reconnaisse. Je n’aime pas être surveillé.
LE GANGSTER
Je cambriole de temps en temps, ce n’est pas mon vrai métier. Le mien c’est tueur.
LE POLICIER
Le mien, c’est imposteur. Aujourd’hui j’avais envie de jouer le rôle d’un policier ripoux. Une chose m’intrigue, pourquoi mon application ne vous a-t-elle pas détecté ?
LE GANGSTER
Idem pour la mienne. Parce qu’en plus j’avais pris l’option imagerie thermique, catégorie policier. Il aurait dû vous détecter.
LE POLICIER
Nous ne savons plus à quelle application nous fier.
LE GANGSTER
Je faisais tellement confiance à cette marque.
LE POLICIER
Nous trouverons autre chose. Je vais faire comme vous, dès demain je change de téléphone et d’application. Buvons un coup, c’est le proprio qui paie. Whisky ?
LE GANGSTER
Cognac. Vous êtes marié ?
LE POLICIER
Surtout pas, je veux garder mon anonymat. Une femme c’est un réseau social à elle seule. Non, j’ai des maîtresses. Je consomme dans les sites de rencontres.
LE GANGSTER
Je suis plus classique, je vais au bordel.
LE POLICIER
Les sites c’est mieux que le bordel. Ça coûte moins cher. Mais je respecte ta vie.
LE GANGSTER
Tant mieux, parce que je n’aime pas qu’on ne me respecte pas. Son téléphone s’agite. C’est quoi ce bip ?
LE POLICIER
C’est un « bouboubidou».
LE GANGSTER
Mon phone a détecté un être humain.
LE POLICIER
Vous n’êtes pas chez vous !
LE GANGSTER
Nous sommes chez lui. Il lui montre une photo.
LE POLICIER
Le proprio. Bas. Votre portable fait « bouboubidou » quand il détecte un être humain.
LE GANGSTER
Il doit être bourré. Le proprio. Il n’arrive pas à mettre les clés dans la serrure.
LE POLICIER
Le mien fait bip, c’est plus simple. Le propriétaire rentre en sifflotant.
LE PROPRIÉTAIRE
Tiens un policier ! Tiens un gangster ! J’ai comme l’impression que la soirée n’est pas terminée. Il va vers le bar et se sert verre. Whisky ou cognac ? Je vais prendre un whisky.
LE GANGSTER
Haut les mains !
LE PROPRIÉTAIRE
Qui a défoncé mon plafond.
LE POLICIER
C’est moi. Je m’excuse.
LE PROPRIÉTAIRE
Pourquoi la police défoncerait mon plafond ?
LE GANGSTER
Haut les mains ! Pas vous, vous.
LE PROPRIÉTAIRE
Je tiens à vous dire que je suis assuré. Tout ce qu’il y a dans cet appartement appartient à ma femme. Maintenant je suis fatigué, je vais dormir.
LE GANGSTER
Où est l’argent ?
LE PROPRIÉTAIRE
Vous êtes des rabat-joie. De l’argent, de l’argent ! Il s’endort.
LE GANGSTER
Réveillez-vous ! Où est l’argent ?
LE PROPRIÉTAIRE, au policier
Vous pourriez l’arrêter.
LE POLICIER
L’habit ne fait pas le policier. Je me présente, je suis un imposteur.
LE PROPRIÉTAIRE
C’est votre nom ?
LE POLICIER
Non ! Je vais me répéter, je veux vivre anonymement. Je me déguise à mon goût quand je sors de chez moi. Un jour maçon, un autre ministre, ce matin j’ai eu une envie de policier.
LE PROPRIÉTAIRE
Ici c’est chez ma femme. L’argent est sous le matelas. Je la déteste. Elle me trompe avec le premier qui se connecte. En plus de voleur, vous ne seriez pas tueur par hasard. Je vais devoir divorcer pour préserver mon honneur, je ne veux pas rien lui laisser. Rien.
LE POLICIER
Vous n’avez pas fait de contrat de mariage ?
LE PROPRIÉTAIRE
Elle a voulu en faire un, moi je n’en voulais pas.
LE GANGSTER
Combien pour la buter ?
LE POLICIER
Tuer, tuer ! Il change de boulot, il va devenir tueur. Votre contrat serait le bienvenu pour se lancer.
LE PROPRIÉTAIRE
Un million, un million pour m’en débarrasser.
LE GANGSTER
J’achète pour un million.
LE POLICIER
Il est tard, je suis heureux de vous avoir connu, personne ne m’attend chez moi, je rentre chez moi.
LE GANGSTER
Qu’est-ce que vous faites ?
LE POLICIER, il se déshabille
Pour rentrer je vais me déguiser en femme.
LE PROPRIÉTAIRE
Prenez ce que vous voudrez dans la penderie de ma femme. Il se déguise en femme. Vous ressemblez vraiment à une femme. Je dirai même plus, vous ressemblez à ma femme. Vous n’allez pas rentrer chez vous. Dormez ici, dehors il n’y a que des sadiques. Vous risquez le viol.
LE GANGSTER
Tant que vous y êtes, vous pourriez me loger pour cette nuit ?
LE PROPRIÉTAIRE
Je ne suis pas un ingrat. Vous dormirai dans la chambre d’ami.
LE GANGSTER
J’ai oublié de vous le dire, elle m’a donné deux millions.
LE PROPRIÉTAIRE
Qui ?
LE GANGSTER, il tue le propriétaire.
Allons-y ma jolie, la nuit est à nous.
LE GOÛTEUR
Les personnages
LE GOUTEUR
UN EMPLOYÉ, les rôles de différents employés.
LE GOUTEUR
C’est bon ça, très bon. Bien. Je voudrais féliciter ce merveilleux pâtissier. Où est le pâtissier ?
UN EMPLOYÉ
Un pâtissier ici, dans la pâtisserie ?
LE GOUTEUR
Je suis le nouveau goûteur de votre magasin. Je voudrais féliciter votre pâtissier.
UN EMPLOYÉ
Il n’y a jamais eu de pâtissier ici. Nous ne faisons que décongeler les gâteaux congelés que nous recevons d’un grand congélateur. Enfin, il doit être grand, je présume, même si je ne l’ai personnellement jamais vu. Bien que je ne sois pas aveugle.
LE GOUTEUR
Ce gâteau est si merveilleux qu’il ne peut pas être le fruit d’un congélateur.
UN EMPLOYÉ
Ce n’est pas les fruits qui manquent dans le congélateur.
LE GOUTEUR
J’ai de l’expérience. Dix ans chez « Goûteurs de France ».
UN EMPLOYÉ
Dix ans à gouter quoi ?
LE GOUTEUR
De tout. Du yaourt périmé au saucisson de taureau flétri.
UN EMPLOYÉ
Par curiosité, ça a quel goût le saucisson de taureau flétri.
LE GOUTEUR
La saveur d’une pomme pourrie avec un relent de roquefort.
UN EMPLOYÉ
Impressionnant.
LE GOUTEUR
Je voudrais, de ma propre voix, féliciter ce merveilleux pâtissier.
UN EMPLOYÉ
Je ne le connais pas.
LE GOUTEUR
Comment ?
UN EMPLOYÉ
Je ne connais que moi. Le matin j’arrive, j’enlève les gâteaux du congélateur, je les mets en vitrine et j’attends les clients.
LE GOUTEUR
Quel scandale ! Je suis dans un magasin qui embauche au rayon pâtisserie, le rayon le plus compliqué, le plus parfumé, le plus professionnel, un vendeur plutôt qu’un pâtissier.
UN EMPLOYÉ
Une question de cout.
LE GOUTEUR
Je le savais, il vous bat pour que vous ne deveniez jamais pâtissier.
UN EMPLOYÉ
Jamais je n’aurais voulu devenir pâtissier. Je déteste la pâtisserie. Je ne voyage pas quand je mange un Paris-brest.
LE GOUTEUR
Soit. Mais il y a bien un pâtissier qui les conçoit ses pâtisseries congelées ! Je vais voir dans le congélateur.
Il sort. Il revient frigorifié.
LE GOUTEUR
J’ai froid.
UN EMPLOYÉ
Vous ressemblez plus à un cornet de glace qu’à un « Gouteur de France ». Voilà mon collègue, peut-être que lui il a déjà vu un pâtissier. Moi je vous laisse entre ses mains, ses pieds et le reste.
Un employé sort, un autre arrive.
LE GOUTEUR
Vous connaissez le pâtissier ?
UN EMPLOYÉ
Ici, personne ne se connaît. Je ne connais même pas le nom des deux caissières. Isabelle je la connais, elle refuse de me parler de ses copines. Enfin ! Je ne demande pas au monde de changer, plutôt aux filles de changer. Isabelle, elle, elle connaît les noms de toutes les autres caissières, parce qu’elle est amoureuse, elle ne veut rien me dire.
LE GOUTEUR
Vous êtes confus ! Votre Isabelle elle ne connaîtrait pas le nom du pâtissier ? Je voudrais connaître son nom.
UN EMPLOYÉ
Cet homme là-bas, cet homme est un cadre, il doit connaître le pâtissier.
L’employé sort, un cadre entre.
LE GOUTEUR
Je suis le nouveau goûteur du magasin.
UN EMPLOYÉ
Plaît-il ?
LE GOUTEUR
Je voudrais féliciter le pâtissier pour son amour de gâteau.
UN EMPLOYÉ
Pour répondre à votre première question, j’aime les femmes.
LE GOUTEUR
Je n’ai jamais posé cette question.
UN EMPLOYÉ
Vraiment ! Peut-être. Je dois vous dire que le magasin n’a jamais eu de goûteur depuis que j’y travaille…c’est-à-dire…depuis quinze jours. D’ailleurs, c’est quoi un goûteur ?
LE GOUTEUR
Un goûteur est une personne qui teste des aliments. Par jour je peux manger cinq éclairs, huit opéras, sept Paris-brest, une part de tiramisu, et quelques tartes en cas de nécessité.
UN EMPLOYÉ
Vous êtes incroyable.
LE GOUTEUR
Je peux me le dire. Vous partez !
Il sort et il revient.
UN EMPLOYÉ
Vous n’avez rien à faire ici. Je suis le responsable de la boutique quand le responsable de la boutique est absent.
LE GOUTEUR
Je cherche un pâtissier.
UN EMPLOYÉ
Je peux vous dire haut et fort qu’aucun pâtissier n’œuvre ici.
LE GOUTEUR
Vous dites ?
UN EMPLOYÉ
Vous vous êtes trompé de magasin.
Le pâtissier sort de sa poche une lettre. Il la lit.
LE GOUTEUR
Je me suis trompé. C’est votre concurrent en face qui veut m’embaucher.
UN EMPLOYÉ
Attendez ! Vous dites que mon concurrent veut vous embaucher. Pourquoi ?
LE GOUTEUR
Il ouvre aujourd’hui une vraie pâtisserie dans son magasin, avec des vrais pâtissiers et un goûteur, moi.
UN EMPLOYÉ
Ne partez pas, je téléphone à mon patron. Allô, chef, notre concurrent… Il s’éloigne, parle, puis revient. Il doit demander conseil à son hiérarchique. Sa femme. Le téléphone sonne. Une minute.
LE GOUTEUR
Je n’ai pas tout mon temps. Heureusement que je me suis trompé de jour.
UN EMPLOYÉ
Comment ?
LE GOUTEUR
Sur la lettre il écrit que j’étais embauché le sept. Nous sommes le six.
UN EMPLOYÉ
Chef, il ouvre sa pâtisserie demain. Que faisons-nous ? Comment ? Nous allons transformer la pâtisserie en pizzeria. Il raccroche. En plus de goûteur, vous ne seriez pas pizzaiolo ?
LE JOUET DE NOEL
Les personnages
LE PÈRE
LA MÈRE
LE FILS
LE PÈRE
Offrir un jouet ! Offrir un jouet, ce n’est plus un enfant !
LA MÈRE
C’est toujours mon bébé.
LE PÈRE
Oui, si tu veux, on peut dire que c’est un grand bébé.
LA MÈRE
Exactement, un grand bébé.
LE PÈRE
Raison de plus pour ne plus lui offrir un jouet.
LA MÈRE
Je veux qu’on offre un jouet à mon fils, un point c’est tout.
LE PÈRE
À vingt sept ans il mérite mieux qu’une boîte de lego ou de playmobile.
LA MÈRE
Tu voudrais peut-être que nous lui offrions une poupée gonflable.
LE PÈRE
Une poupée gonflable, en voilà une bonne idée, je n’y avais pas pensé. Pour un célibataire, une poupée gonflable c’est un très beau cadeau.
LA MÈRE
Avec grosse ou petite poitrine ? Noir, blanche ou jaune ?
LE PÈRE
Je connais mes goûts, pour les siens il faudra lui demander.
LA MÈRE
Obsédé. Le fils rentre
LE FILS
Qui est obsédé ? Je le connais ?
LE PÈRE
Réponds.
LA MÈRE
C’est un trait de caractère d’un cousin lointain.
LE FILS
Un trait de caractère ou un cousin.
LA MÈRE
C’est le caractère préféré d’un cousin lointain renié par la famille.
LE PÈRE
Inutile de chercher dans mon regard une réponse, je ne le connais pas.
LA MÈRE
Si nous parlions de noël.
LE FILS
Pour noël je ne serai pas là.
LA MÈRE
Pas là, c’est-à-dire ?
LE FILS
Pas ici.
LA MÈRE
Pas là ou pas ici ?
LE FILS
Maman, assieds-toi.
LA MÈRE
Je vais me sentir mal.
LE PÈRE
Une larmichette de cognac.
LA MÈRE
Un verre.
LE FILS
Maman !
LA MÈRE
Je t’écoute mon fils, toi que j’ai porté huit mois et dix jours dans mon ventre, dans celui-là. Que j’ai souffert, mais souffert, tu ne peux pas savoir. Pire que le jour où tu m’as empêché de dormir pendant quarante huit heures à cause de ta première dent, et ce n’était rien à côté du jour où tu as vomi dans mes bras pour ta première gastro-entérite. Mon fils, j’ai tellement de beaux souvenirs qu’en dire plus m’empêcherait de te rappeler tes fièvres à trente-huit degrés cinq, et tes cacas liquides.
LE FILS
Maman !
LA MÈRE
Ne m’en dit pas plus, j’ai compris, tu vas fêter noël avec tes amis. Ils ont quels âges ? Je connais leurs familles ? Mon fils, mon fils, tu dois vivre ta vie, tu le mérites.
LE FILS
Maman, stop. Le soir de noël je suis de garde à l’hôpital.
LA MÈRE
Depuis quand tu es gardien à l’hôpital ?
LE PÈRE
Il soigne les malades.
LA MÈRE
Il soigne les malades mais qui le soigne, lui.
LE FILS
Je soigne les malades, je ne suis pas malade.
LE PÈRE, au fils
Elle a encore tout oublié. Tous les jours elle croit que nous fêtons le noël de tes seize ans.
LE FILS
Qu’est-ce qui s’est passé ce noël-là ?
LA MÈRE
Je ne suis pas folle. Je sais que tu as vingt-sept ans. Mais je préfère toujours penser que tu as seize ans, c’est mon droit, non !
LE FILS
Oui maman, c’est ton droit.
LA MÈRE
Donc si c’est mon droit, je voudrais savoir si ton jouet préféré c’est le bateau pirate playmobile ?
LE FILS
Oui maman.
LA MÈRE, au père
Une poupée gonflable ! Je le connais mieux que toi mon fils.
LE MALHEUR
Les personnages
L’HOMME 1
L’HOMME 2
Dans une salle.
L’HOMME 1
Quel malheur ! Nous vivons une époque horrible. J’ai perdu mon chien et tout le monde s’en fout.
L’HOMME 2
Pareil pour moi, j’ai dû assassiner ma femme et mes enfants pour qu’ils ne meurent pas de faim, qui s’inquiète de leur disparition ?
L’HOMME 1
Tout le monde s’en fout !
L’HOMME 2
Tout le monde c’est « moi, moi, moi ».
L’HOMME 1
« Et moi, et moi, et moi ».
L’HOMME 2
Vous faites quoi dans la vie ?
L’HOMME 1
Je suis retraité. Je vis mal. Avec l’augmentation de la CSG ma situation se fragilise. L’HOMME 2
Tout le monde s’en fout.
L’HOMME 1
Et vous ?
L’HOMME 2
Je suis un ingénieur tip top au chômage.
L’HOMME 1
Tip top ?
L’HOMME 2
Je suis au sommet dans la hiérarchie des ingénieurs.
L’HOMME 1
Au chômage !
L’HOMME 2
Comme tout le monde.
L’HOMME 1
Tout le monde s’en fout. Je fume trois paquets de cigarettes par jour. Le cancer me guette. C’est une horreur, j’ai les poumons comme deux morceaux d’anthracite, et tout le monde s’en fout. Vous pleurez !
L’HOMME 2
Je pense à mes enfants et à ma femme. Ils étaient beaux, mais si maigres.
L’HOMME 1
Malgré nos malheurs, il y a quand même du bon temps à prendre, n’est-ce pas. Tenez-moi, je fréquente les maisons closes.
L’HOMME 2
À votre âge !
L’HOMME 1
Quoi mon âge ! Qu’est-ce qu’il a mon âge ?
L’HOMME 2
J’ai beau me gratter la tête, savoir que je suis un assassin, je n’ai aucun remords.
L’HOMME 1
J’ai perdu mon chien, c’est gonflant, mais je dors bien.
L’HOMME 2
Hormis le pape, tout le monde s’en fout.
L’HOMME 1
Tout le monde s’en fout.
L’HOMME 2
J’ai entendu dire qu’en France, chez nous, les sorcières sont plus maléfiques que bénéfiques. Voyez-vous, je suis catholique, mais je doute.
L’HOMME 1
Comme tout le monde.
L’HOMME 2
Il y a tellement de malheur que les politiques les classent en petits malheurs, moyens malheurs et grands malheurs.
L’HOMME 1
J’ai perdu mon chat et mon chien est mort, comment je classe ces deux malheurs ?
L’HOMME 2
Excusez-moi, c’est votre chien qui est perdu, et votre chat mort.
L’HOMME 1
Je peux perdre la mémoire, tout le monde s’en fout.
L’HOMME 2
Ce sont des petits malheurs du quotidien, de ceux qui n’intéressent personne. L’HOMME 1
Je me trouve pourtant intéressant. Sur facemook j’ai des centaines d’amis.
L’HOMME 2
Illusion ! Aucune importance.
L’HOMME 1
Parce que vous, vous qui avez assassiné votre femme et combien d’enfants…deux, vous intéressez quelqu’un peut-être ?
L’HOMME 2
Personne. Comme vous. Je suis, sans me vanter, une sorte de résidu radioactif et personne n’a peur de moi. Pire, personne ne parle de moi. Je suis du vent.
L’HOMME 1
Toutes les vies sont venteuses.
L’HOMME 2
Tout le monde s’en fout.
L’HOMME 1
Quel malheur !
LE TOURISTE
Les personnages
L’AMI
LE TOURISTE
L’AMI, toque à la porte.
Je ne suis pas en retard ?
LE TOURISTE, lui ouvre la porte.
Pas du tout. Entre. Je t’ai demandé de venir parce que je voulais…bonjour…dans le désordre, mais je voulais absolument te montrer mes vacances. Tu sais, tu ne sais pas, je suis allé à Londres. C’était bien. Sauf les poubelles et ce monde. C’est fou le monde, tous ces gens qui ne savent pas que j’existe. Horrible ce monde. Là-bas tu sais ce que veut dire le tourisme de masse. Coup de massue quand tu paies. De la masse de partout. Des Asiatiques avec des perches pour se grandir. Il faut dire que c’est un continent qui prend de l’importance. Des burqas partout dans les commerces, aucune dans les musées. C’est peut-être pour ça qu’il y a moins de monde. Les Asiatiques, je te l’ai déjà dit, ils ont des perches, tu sais pourquoi ? Ils ont des petits bras, comme il y a une masse de gens, la perche leur permet de photographier au-dessus de la masse. Même qu’une fois, il y en a un qui m’a pris en photo. Je lui ai dit modestement de m’effacer. J’ai droit à mon image, non de Dieu. Mais il n’a rien compris, d’ailleurs à peine dit, il n’était déjà plus là. Donc Londres… Son ami lui montre une chaise…merci, donc Londres, c’est bien mais sale. C’est comme à Paris, sauf pour les poubelles. À Paris ce sont les crottes de chiens qui nous emmerdent, à Londres ce sont les sacs de déchets qui traînent. Je trouve que tu es bien pâle, surtout ne va pas à Londres pour bronzer, enfin, si tu n’es pas noir. L’ami lui montre un verre. Que de l’eau. À Londres c’est l’eau qui est à l’honneur. De la pluie du matin au soir.
L’AMI
Londres t’a bouleversé.
LE TOURISTE
Tu sais que je suis un bon touriste, respectueux de la masse de gens qui visite en même temps que moi…une confidence sur Londres, c’est pas comme Paris. Paris c’est mieux. Enfin les zones pour touristes sont très bien aménagées. Comme des parcs d’attractions. Par contre quand tu sors, il y a un peu de rats.
L’AMI
Paris je connais un peu, ce n’est pas une ville qui m’attire.
LE TOURISTE
C’est la ville lumière, celle qui consomme le plus d’éclairage urbain par habitant. C’est quand même beau, non.
L’AMI
Oui, peut-être. Que voulais-tu me dire précisément ?
LE TOURISTE
Précisément ! Tu me demandes ce que je veux dire précisément.
L’AMI
Si tu ne peux pas être précis, soit flou, je n’imagine pas que tu m’aies fait venir pour seulement parler de tes vacances.
LE TOURISTE
Non. Assieds-toi. Enfin tu peux rester debout, ce que je vais te dire va te donner un choc. Un électrochoc.
L’AMI
J’écoute. Je te jure de tenir le choc.
LE TOURISTE
Mon congé sans solde d’un an arrive à sa fin. Je suis allée en Inde, en Australie, au Canada et enfin, le dernier pays que je n’avais pas visité c’était l’Angleterre, et plus précisément Londres.
L’AMI
Dépêche-toi, je n’ai pas toute la vie.
LE TOURISTE
Moi non plus.
L’AMI
J’écoute.
LE TOURISTE
Je vais faire un dernier grand voyage. Un ultime voyage.
L’AMI
Tu es censé reprendre le travail lundi. En deux jours je ne vois pas très bien où tu pourras jouer le touriste.
LE TOURISTE
Ultime voyage, tu ne vois pas. Un temps. Je vais mourir. Mon ultime voyage c’est visiter le paradis. L’autre côté du miroir.
L’AMI
Ne dis pas de bêtise, tu es en pleine forme.
LE TOURISTE
Justement, pour faire cette visite il va falloir que je me suicide, c’est là que tu rentres en jeu.
L’AMI
Oh la, la, je ne veux pas être mêlé à un suicide.
LE TOURISTE
C’est moi qui prends tous les risques, tu n’auras presque rien à faire.
L’AMI
Tu détestes tellement ton travail que tu veuilles en finir.
LE TOURISTE
Mon travail n’a rien à voir là-dedans. J’ai tout vu, maintenant je voudrais connaître autre chose.
L’AMI
Tout vu, tout vu ! Tu as vu la lune ? J’ai lu dans une revue que des touristes pourront bientôt embarquer pour la lune.
LE TOURISTE
Je me suis renseigné, ce ne sera pas avant dix ou quinze ans. Je n’ai pas la patience d’attendre. Non, j’ai bien réfléchi, j’ai envie d’aller au paradis.
L’AMI
D’accord.
LE TOURISTE
Tu changes vite d’avis.
L’AMI
Nous sommes en démocratie, tu es libre de tes choix. Surtout que tu es orphelin, que tu n’as ni père ni mère ni frère ni sœur ni cousin ni cousine ni chien ni chat. Donc personne ne te regrettera, personne ne pleurera, et tu feras du bien à la terre. Comme engrais. Tu feras de moi ton seul héritier !
LE TOURISTE
Mon testament est déjà rédigé dans ce sens.
L’AMI
Je pourrais le lire ?
LE TOURISTE
Sur la table.
L’AMI
Je ne veux pas être soupçonné de complicité.
LE TOURISTE
Juste là j’ai écrit une lettre qui explique mon suicide.
L’AMI
Tout est en ordre.
LE TOURISTE
Voilà comment je vois la chose. Comme je n’aime pas l’eau, que je ne sais pas nager, je ne veux pas me noyer.
L’AMI
Donc !
LE TOURISTE
Une question, d’après toi où se trouve l’âme ? Parce que sur internet tout le monde a sa petite idée. Certains disent ici, d’autres là et il y a même des ignorants qui réfutent même l’idée de son existence.
L’AMI
Je dirai le cœur.
LE TOURISTE
Je suis d’accord avec toi. Donc tu vas m’aider à me tirer une balle dans la tête.
L’AMI
C’est que je n’ai pas de revolver. Le touriste sort un revolver. Tu as tout prévu. Ce serait pour quand, parce que là je suis un peu pressé.
LE TOURISTE
Demain c’est dimanche, le temps de nettoyer la maison pour la laisser propre, je te propose demain, seize heures trente, après le petit goûter.
L’AMI
Demain, seize heures trente.
LE TOURISTE
Essaye d’arriver dix minutes avant.
L’AMI
C’était prévu.
LE TOURISTE
Hé bien merci mon ami, et à demain.
LE VIEUX ET L’ÉTUDIANT
Les personnages
LE VIEUX ou DIEU
L’ÉTUDIANT
Dans une salle d’attente d’un hôpital.
LE VIEUX
Vous vous appellerez dorénavant RL1LL1. Vous êtes né le 31 janvier, dix-huit ou dix-neuf…dix-neuf cent cinquante quatre. Vos parents s’appellent depuis leurs morts F6F8888 et H5cvb.
L’ÉTUDIANT
Si vous le dites.
LE VIEUX
Vous avez eu trois enfants, vous étiez marié avec une femme. Vous avez refusé de vous accoupler successivement avec une poule, un homme et un tuyau d’échappement, préférant cette femme. Sur ce détail, personnellement, je m’en fous.
L’ÉTUDIANT
Mais Dieu !
LE VIEUX
Vous avez raison, appelez-moi Dieu.
L’ÉTUDIANT
Je suis bien mort.
LE VIEUX
Il n’y a aucun doute.
L’ÉTUDIANT
Je suis bien ici pour passer en jugement.
LE VIEUX
Un petit test, sans plus.
L’ÉTUDIANT
Avant de passer le test, je prétends que coucher avec une femme c’est une idée supérieure que de forniquer avec une poule. Une vraie poule. Qui pond des œufs.
LE VIEUX
Vous êtes lourd. J’ai compris je ne suis pas encore sénile. Un temps. Si j’en crois ce que les hommes m’ont fait dire, c’est exact bien qu’aucun d’eux ne m’ait jamais été présenté. Pour dire, votre vie sexuelle m’indiffère. Et cesser de me contrarier, vous n’êtes pas le seul mort du jour.
L’ÉTUDIANT
Je suis prêt pour le test.
LE VIEUX
Je ne sais plus où je l’ai mis.
L’ÉTUDIANT
Il n’y a pas un saint qui pourrait vous aider.
LE VIEUX
Les saints n’existent pas. Il ne faut pas croire tout ce qui se dit en bas. Dans ce paradis rouge je suis seul pour faire le job.
L’ÉTUDIANT
Une dernière question. Qu’est-ce que je gagne si je réussis le test ?
LE VIEUX
Rien.
L’ÉTUDIANT
Rien ! Alors je ne vais pas en enfer si j’échoue.
LE VIEUX
Qu’est-ce que vous avez tous avec votre enfer et votre paradis ? Il n’y a rien. Une fois mort, il n’y a rien.
L’ÉTUDIANT
Il y a vous. Dieu. Et le test.
LE VIEUX
Vous y croyez vraiment !
L’ÉTUDIANT
Je veux passer le test. Il crie. Je veux passer le test.
Dans la salle d’attente d’un hôpital. Le vieux le secoue fort.
LE VIEUX
Réveillez-vous ! Réveillez-vous !
L’ÉTUDIANT
Vous êtes Dieu ?
LE VIEUX
Pas encore. Vous vous souvenez, vous êtes à l’hôpital, vous êtes dans la salle d’attente.
L’ÉTUDIANT
Je suis étudiant.
LE VIEUX
Je suis vieux.
L’ÉTUDIANT
Vieux comme vous êtes, vous en avez vu des choses.
LE VIEUX
Pour voir, j’en ai vu de toutes les couleurs, de toutes les formes et de toutes les matières.
L’ÉTUDIANT
Vous parlez de quoi.
LE VIEUX
Des choses que j’ai vues. De toutes les couleurs, de toutes les formes et de toutes les matières.
L’ÉTUDIANT
C’est pour cette raison que j’aimerais vous poser quelques questions.
LE VIEUX
Ah c’est que j’en ai vu dans ma vie !
L’ÉTUDIANT
Vous connaissez Georges Bush ?
LE VIEUX
Ce n’est pas quelqu’un que j’ai connu personnellement. Par contre je peux vous réciter « L’élévation » de Baudelaire. Pourquoi cette question ?
L’ÉTUDIANT
Je suis étudiant en sociologie, je cherche des rapprochements entre Trump et une autre personnalité.
LE VIEUX
Trump, c’est Dieu sur terre. Il n’écoute rien ni personne. Il a le cerveau d’un oisillon de trois jours.
L’ÉTUDIANT
En parlant de Dieu, j’ai rêvé qu’il n’y avait ni paradis ni enfer.
LE VIEUX
Nous avons Trump, il fait les deux à la fois.
L’ÉTUDIANT
Ce n’est pas un poète cet homme-là.
LE VIEUX
C’est quoi votre sujet, précisément.
L’ÉTUDIANT
Précisément je ne sais pas, mais avec un peu de flou je dirais « Analyse d’un cerveau illettré ».
LE VIEUX
Beau sujet.
L’ÉTUDIANT
Je ne sais pas par où commencer.
LE VIEUX
Dans ce cas-là vous aurez beaucoup de difficultés à finir.
L’ÉTUDIANT
Vous pouvez m’aider ?
LE VIEUX
Il est vrai que j’ai été professeur de sociologie à la faculté de Bordeaux.
L’ÉTUDIANT
Je le savais, je le savais. Mon Dieu, vous allez pouvoir m’aider.
LE VIEUX
Avant toute chose, jeter vos idées, toutes vos idées, même les plus farfelues, sur le papier. Regroupez- les par thème. Construisez un premier plan. Écrivez un synopsis pour chaque partie. Puis descendez, descendez jusqu’ à la phrase pour la rendre la plus compréhensible possible. Maintenant il faut que j’y aille. Mon numéro s’est affiché.
L’ÉTUDIANT
Nous pourrions peut-être nous revoir.
LE VIEUX
J’ai rendez-vous ici tous les jeudis à dix heures.
L’ÉTUDIANT
Vous êtes malade !
LE VIEUX
Je suis vieux. À la semaine prochaine, peut-être.
L’ÉTUDIANT
Pourquoi peut-être ! Je suis en bonne santé.
L’INTERVIEWEUR
Les personnages
L’INTERVIEWEUR
L’ACTEUR I
L’ACTEUR 2
L’INTERVIEWEUR
Cher public, voulez-vous répondre à quelques-unes de mes questions ? Je n’entends rien. Vous ne voulez pas ! Très bien, je respecte. Je ferai appel à deux comédiens qui seront la voix de l’auteur et un peu celui de votre silence.
Pendant cette scène les acteurs I et 2, après chaque interview changeront de place et se situeront de préférence dans les gradins, avec le public.
L’INTERVIEWEUR
Bonjour madame. Puis-je connaître votre nom et prénom ?
L’ACTEUR 1
Vous êtes de la police !
L’INTERVIEWEUR
Vous avez peur de la police ?
L’ACTEUR 1
Elle est la force, je tiens à mes dents.
L’INTERVIEWEUR
Monsieur, on dit que vous avez des tendances fascisantes. Que pensez-vous de Mussolini ?
L’ACTEUR 2, il embrasse le micro une fois.
Vous avec un beau micro.
L’INTERVIEWEUR
Que pensez-vous de monsieur Hitler ?
L’ACTEUR 2, donne deux baisers sur le micro.
Il est vraiment très beau.
L’INTERVIEWEUR
Pour vous, comment est mort Franco ?
L’ACTEUR 2
Pour moi, Franco est mort en tombant sur une faucille après avoir reçu un coup de marteau.
L’INTERVIEWEUR
Monsieur Pencil, pourquoi avez-vous un bandeau sur votre œil droit ?
L’ACTEUR 1
Parce qu’il est rouge.
L’acteur 2 s’est endormi.
L’INTERVIEWEUR
Réveillez-vous ! Je sais il fait chaud, mais vous êtes payés pour faire réagir ce public. Êtes-vous pour ou contre l’égalité des sexes ?
L’ACTEUR 2
Je suis un homme hautement sensible aux idées modernes. Je suis donc pour tout ce qui est libération de la femme.
L’INTERVIEWEUR
Prouvez-le !
L’ACTEUR 2
Ma femme travaille à l’usine. Je fais le ménage. C’est une preuve non ! L’INTERVIEWEUR
C’est une preuve.
L’ACTEUR 2
Je dois vous l’avouer, je déteste ça. Le ménage ce n’est pas un travail d’homme, n’est-ce pas. Mais elle ne veut pas en démordre. Après ses huit heures à l’usine, elle refuse obstinément de faire le ménage. C’est quelque chose, non !
L’INTERVIEWEUR
Que vous inspire la condition des vieux ?
L’ACTEUR 1
C’est révoltant ! Regardez, pour mon cas personnel, je vis chez mon père. Papa lève-toi et dis bonjour au monsieur. Il faut l’excuser, depuis une semaine il ne mange plus.
L’INTERVIEWEUR
Il est malade ?
L’ACTEUR 1
Je n’espère pas. Je suis au chômage. Pour vivre, nous avons besoin de sa pension de retraite.
L’INTERVIEWEUR
Monsieur Macron restera chef de l’État pendant dix années. Quelles réflexions vous inspire ce fait ?
L’ACTEUR 2
Il est pour le changement, sauf pour lui.
L’INTERVIEWEUR
Est-ce si important de changer ?
L’ACTEUR 2
Vous avez raison. Je voterai comme la première fois. Contre lui.
L’INTERVIEWEUR
Monsieur le Premier ministre, une confidence pour notre journal.
L’ACTEUR 1
Je dors sans pyjama. C’est important, non. Je n’ai rien à me reprocher. C’est un cadeau de mes enfants. Avant que je divorce.
L’INTERVIEWEUR
Voici la partie futile de notre sondage : monsieur le premier ministre croyez- vous qu’il y aura d’autres naissances de panda en France dans les dix prochaines années ?
L’ACTEUR 1
Peut-être oui, peut-être non.
L’INTERVIEWEUR
Dans « The voice », que pensez-vous de la glotte ?
L’ACTEUR 2
Je n’écoute jamais les parasites de la glotte.
L’INTERVIEWEUR
Expliquez-vous !
L’ACTEUR 2, il bêle.
Voilà ce que j’entends quand un parasite de la glotte chante.
L’INTERVIEWEUR
Maintenant la dernière question.
L’ACTEUR 1
Pourquoi ?
L’ACTEUR 2
Oui pourquoi ?
L’INTERVIEWEUR
Parce que les poules pourront un jour avoir des dents grâce au « trifouillage » de l’ADN. Nous remercions nos acteurs pour ce moment de grande culture. À demain donc, si vous ne le souhaitez pas.
MÉFIEZ-VOUS DES AMIES
Les personnages
LA MÈRE
L’AMIE
LA MÈRE
Mademoiselle !
L’AMIE
Madame. Je suis l’amie de votre fille.
LA MÈRE
Elle a donc une amie, avec son caractère pourri !
L’AMIE
Elle ne me l’avait pas dit.
LA MÈRE
Vous croyez qu’elle me l’a dit. J’ai dû le deviner en fixant pendant des heures un marc de café.
L’AMIE
Vous êtes voyante ! Elle ne me l’avait pas dit. Décidément votre fille est une cachetière.
LA MÈRE
Vous avez raison. Son visage a l’apparence d’une cafetière, surtout de profil.
L’AMIE
Vous m’en direz tant.
LA MÈRE
Je ne vous dirai plus rien, des fois que vous seriez commère.
L’AMIE
Je vous donne raison. Des fois, sans que je dise un mot, mes parents savent ce que je pense.
LA MÈRE
Pour être précise elle est absente pour le moment. Si vous ne me croyez pas je vais vous laisser fouiller la maison.
L’AMIE
Elle m’avait demandée de lui tenir compagnie cet après-midi.
LA MÈRE
Entrez et fouillez.
L’AMIE
Il n’y a personne.
LA MÈRE
Maintenant que vous savez que je suis seule, vous me tiendrez compagnie. Je n’avais rien à faire. Vous voulez une tasse de café ?
L’AMIE
Vide ou pleine ?
LA MÈRE
Comme vous voudrez.
L’AMIE
Je préfèrerai que la tasse de café soit pleine de thé.
LA MÈRE
Je vais vous donner une tasse à thé, se sera plus logique.
L’AMIE
Elle ressemble comme deux gouttes d’eau à la tasse à café.
LA MÈRE
Si je n’y mets que deux gouttes d’eau votre thé va être très fort.
L’AMIE
Le thé fort ne m’a jamais fait peur.
LA MÈRE
Du lait ?
L’AMIE
Concentré, écrémé et de chèvre si possible.
LA MÈRE
Ma fille vous a demandée de lui tenir compagnie. Elle m’a dit que toutes les filles de sa classe étaient des pimbêches, des snobs, des nulles.
L’AMIE
Elle n’a pas tort, je pense la même qu’elle. Hormis moi, toutes les filles de ma classe sont des pimbêches, des snobs, des nulles.
LA MÈRE
Vous êtes son amie jusqu’à quel point ?
L’AMIE
Je n’ignore rien de sa vie intime. Par exemple je sais que votre fille est enceinte.
LA MÈRE
Comment !
L’AMIE
Elle a dû coucher avec au moins un homme.
LA MÈRE
Comment vont vos parents ?
L’AMIE
Bien. Non, plutôt mal. Ma mère va bien, elle chante toute la journée.
LA MÈRE
Que chante-elle ?
L’AMIE
Nuit de Chine ou Les Roses Blanches.
LA MÈRE
Votre mère est vieille, ce sont des chansons d’avant-guerre.
L’AMIE
Mon père est malade, il pleure toute la journée.
LA MÈRE
Je suis désolée.
L’AMIE
Je suis habituée aux moqueries des gens. La souffrance fait toujours rire.
LA MÈRE
Vous n’allez tout de même pas pleurer. C’est votre père qui souffre. Vous me paraissez assez forte pour affronter d’autres difficultés.
L’AMIE
Vous aussi vous êtes vieille. Si vous voulez je peux passer vous revoir plusieurs fois par semaine. Il ne faut pas laisser les vieux trop souvent seuls, on ne sait jamais ce qu’il peut leur arriver. Ils peuvent trébucher.
LA MÈRE
Votre mère connaît ce problème ?
L’AMIE
Non, elle est encore jeune.
LA MÈRE
Votre proposition intéressera sûrement ma mère. Elle recherchait une dame de compagnie il y a peu de temps.
L’AMIE
Vous connaissez donc mes parents ? Eux qui sont si tatillons sur mes relations.
LA MÈRE
Pas du tout, je suis bonne chrétienne, je m’intéresse aux malheureux du monde entier. Votre frère, comment va-t-il ?
L’AMIE
Je n’ai pas de frère.
LA MÈRE
Vous êtes fille unique ?
L’AMIE
Ma petite sœur a cinq ans. Elle comprend mes problèmes.
LA MÈRE
À votre âge, vous avez des problèmes !
L’AMIE
J’ai une amie qui va faire une fugue parce qu’elle est enceinte et doute de la compréhension de sa mère. Je ne sais pas si je dois le dire à sa mère ou non. Sa mère est tellement vieux jeu.
LA MÈRE
Faites ce que vous semble le mieux, je dirai que ce n’est pas votre problème, vous êtes si jeune, avec vos problèmes vous vous occupez déjà de choses qui ne vous regardent pas.
L’AMIE
Je voulais rendre un service.
LA MÈRE
Le meilleur service que vous pouvez rendre à votre amie, c’est de vous taire.
L’AMIE
Je vais maintenant vous laisser vous reposer. Vous avez les traits tirés.
LA MÈRE
Ce n’est pas de fatigue. C’est à cause des gens qui viennent me déranger la journée, qui m’empêchent de faire un travail intellectuel.
L’AMIE
J’ai été très heureuse d’avoir fait votre connaissance.
LA MÈRE
Et réciproquement. L’amie sort. On en apprend tous les jours. Ma fille est enceinte. Elle fugue. Je suis vieille.
MON DIEU MERCI
Les personnages
L’HOMME
LA FEMME
Deux amoureux. Une vieille femme et un jeune homme. Ils s’embrassent dans un jardin, une bouteille de champagne dans la main de la femme.
L’HOMME
Mon Dieu merci !
LA FEMME
Bonjour la vie !
L’HOMME
Bonjour mon vieux soleil !
LA FEMME
Tu ne crois pas que nous sommes des enfants ?
L’HOMME
Cette nuit, c’est le bal de fin d’année.
LA FEMME
Au bal nous serons sages, ils savent, il faudra quand même faire semblant. Un instant. Ce sera une belle nuit. Personne ne mourra, aucune nouvelle maladie. Des rires et de la joie. Du soleil même la nuit. De la chaleur. Les vieilles pourront aimer les jeunes.
L’HOMME
Je t’aime tant. Un temps. Tu es certaine de vouloir y aller ? Tu devras mettre un masque.
LA FEMME
Je ne veux pas être sérieuse, rien que continuer à boire et boire cette bonne bouteille.
L’HOMME
Tu m’aimes ?
LA FEMME
Après le bal.
L’HOMME
Demain tu pars vraiment ?
LA FEMME
Je pars définitivement. Je t’ai invité à m’accompagner.
L’HOMME
J’ai trop peur. Rien ne pourrait te retenir, n’est-ce pas.
LA FEMME
Rien ni personne.
SKETCHE POUR UN VENTRE
Les personnages
L’ONCLE
LE NEVEU
LE NEVEU
Dis Tonton, pourquoi tu es maigre ? Tu as perdu du ventre ?
L’ONCLE
Quelle impertinence ! Je n’ai jamais rien perdu de ma vie. Pas un euro. Au contraire, quand je pouvais piquer celui d’un SDF je le faisais.
LE NEVEU
C’est que je me soucie de ta santé, quand on perd du ventre qu’ils disent les médecins, c’est qu’il y a un ver qui te bouffe ce que toi tu devrais profiter. Comme les frites.
L’ONCLE
Un ver boufferait mes frites avant que j’ai les digère !
LE NEVEU
Je t’assure.
L’ONCLE
Tu ne m’assures rien du tout.
LE NEVEU
C’est pour ça que je te mets en garde de bien garder ton ventre.
L’ONCLE
Ta tante me reproche des choses, comme grignoter un gigot entre les repas.
LE NEVEU
Tu peux lui dire qu’avoir du ventre c’est le signe distinctif des riches. Je l’ai lu.
L’ONCLE
Avoir du ventre c’est aussi avoir des sous à dépenser. Moi je n’en ai pas assez pour boire.
LE NEVEU
Même la malbouffe ne fait pas gonfler le ventre aussi rapidement que dix litres de bon vin. Tu as un ventre gros, pas un gros ventre qui a maigri qualitativement.
L’ONCLE
Tu as raison mon neveu. Il y a gros ventre et ventre gros. J’ai un gros ventre qui a maigri qualitativement.
LE NEVEU
Mon oncle, un pauvre va boire vingt litres d’eau et son ventre gonflera sans charme.
L’ONCLE
Tu dis les choses comme j’aime les entendre. Je dois reconnaître que depuis mon retour de l’hôpital tu es parfait. Un temps. Au fait, pourquoi es-tu venu me voir ce matin, habituellement tu viens l’après-midi.
LE NEVEU
Une envie.
L’ONCLE
Mon neveu a des envies.
LE NEVEU
Je peux me servir un verre.
L’ONCLE
Attention à ton foie. Un instant. Oui, hier soir, j’ai changé mon testament.
LE NEVEU
Ah bon !
L’ONCLE
Tu le sais, tu es mon seul parent. Tu seras mon seul héritier. Ta tante aura ce qu’il faut, quand aux orphelins de Sainte-Thérése, qu’ils aillent chez les prêtres, j’ai changé d’avis.
LE NEVEU
Je ne mérite pas cet honneur.
L’ONCLE
N’y a pas d’honneur.
LE NEVEU
Pourquoi tu as changé ton testament, tu es encore jeune ?
L’ONCLE
Je suis jeune. Tu sais très bien que je vais mourir d’un cancer du pancréas d’ici pas longtemps.
LE NEVEU
Je le sais couci-couça. Donc tu es un pauvre riche.
L’ONCLE
À ma santé mon neveu.
LE NEVEU
Encore un coup.
L’ONCLE
Je ne voudrais pas mourir avant l’heure.
LE NEVEU
Tu crois qu’il y a une heure pour mourir.
L’ONCLE
Dans dix-sept jours et trois heures. La science n’est pas encore précise quant à la minute.
LE NEVEU
En dix-sept jours il peut s’en passer des choses. Par exemple tes actions Amazon…
L’ONCLE
Mes actions ! Je m’en passe.
LE NEVEU
Mon oncle, je suis là. J’hérite de quoi ?
L’ONCLE
Aujourd’hui l’infirmière ne vient pas. Tu peux me donner la seringue et les flacons.
LE NEVEU
Tu te drogues.
L’ONCLE
Si tu le dis.
LE NEVEU
Pour le testament ?
L’ONCLE
Dans le nouveau Testament, tu auras cette maison et cinq cent mille euros.
LE NEVEU
Je n’en attendais pas tant. Surtout que tu étais millionnaire. Cinq cent mille euros, c’est la moitié d’un million. Où sont les autres ?
L’ONCLE
Avant de mourir je vais divorcer et épouser mon infirmière. Gertrude. Tu as dû la croiser.
L’oncle jette un coup d’œil rapide vers un tiroir.
LE NEVEU
Elle sait que tu vas mourir ?
L’ONCLE
C’est pour ça qu’elle m’épouse.
LE NEVEU
Je te crois. Il veut se piquer. Tu veux te piquer ! Je vais t’aider. Dans le premier testament j’étais l’unique héritier n’est-ce pas.
L’ONCLE
Je léguais deux millions à ta tante, et le reste, oui, c’était pour toi.
LE NEVEU
Je vais t’aider à te piquer.
Le neveu lui administre une forte dose. L’oncle tombe dans le coma. Le neveu fouille le tiroir et trouve les deux testaments. Il déchire le dernier. Fait une autre piqûre à son oncle. Éteint les lumières et s’en va.
VUE SCÈNIQUE
Les personnages
L’AMANT
LA MAITRESSE
Sur une colline, un lieu touristique. La colère gronde entre les amoureux.
L’AMANT
Quelle vue merveilleuse !
LA MAITRESSE
C’est un enchantement.
L’AMANT
Rapproche-toi, tu as une meilleure vue d’ici.
LA MAITRESSE
Je ne trouve pas.
L’AMANT
C’est que tu vois mal, tu devrais consulter un ophtalmo.
LA MAITRESSE
J’ai les yeux parfaitement clairs.
L’AMANT
Ils sont marron foncés. Moi j’ai les yeux clairs. Ils sont bleus.
LA MAITRESSE
Cette couleur ne t’empêche pas de loucher.
L’AMANT
C’est une marque de fabrique.
LA MAITRESSE
Il y avait une panne à la fabrique le jour de ta conception.
L’AMANT
Devant cette immensité je ne peux que garder mon calme.
LA MAITRESSE
Ici, la vallée se montre comme elle ne se montre nulle part ailleurs.
L’AMANT
Tu vois où je suis ? Je suis à l’endroit où il faut être. Ici j’ai une vue panoramique. Consulte ton guide touristique si tu ne me crois pas !
LA MAITRESSE
Je m’en fiche, je vois mieux la vallée ici que de chez toi.
L’AMANT
Chez moi, comme tu dis, c’est exactement là où je me tiens. C’est précisément l’emplacement reconnu par dix mille touristes tous les ans.
LA MAITRESSE
Je m’en fiche de tes explications !
L’AMANT
Tu t’en fiches, tu t’en fiches ! Pourquoi ne viens-tu pas prés de moi ?
LA MAITRESSE
Nous sommes venus ici pour admirer cette vallée, je me mets donc là. C’est le meilleur endroit pour l’admirer.
L’AMANT
Argument ridicule. Tu ne m’aimes plus, je veux dire, tu ne m’as jamais aimé. LA MAITRESSE
Tu regardes quoi à cet instant, la vallée ou moi ? Tes yeux font la roulette.
L’AMANT
Tu es ma vallée.
LA MAITRESSE
??? C’est faux, je n’aime pas avaler.
L’AMANT
??? La vallée est immense.
LA MAITRESSE
Ton regard de caméléon me fait peur.
L’AMANT
C’est pour mieux te peindre mon enfant.
LA MAITRESSE
Tu n’es pas peintre mais comédien.
L’AMANT
J’ai été peintre dans une autre vie.
LA MAITRESSE
Peintre en bâtiment.
L’AMANT
Exact. Mais c’était des bâtiments prestigieux.
LA MAITRESSE
La santé. Tu as peint les façades de la santé. En prison. Tu étais peintre en prison.
L’AMANT
Oui, j’ai été un voyou, tu le savais quand nous nous sommes rencontrés. LA MAITRESSE
On ne se connaît que depuis hier, et depuis tu ne parles que de toi, alors oui je sais que tu as été un voyou, comme je sais que tu es un comédien que personne ne connaît.
L’AMANT
Tout mon quartier le sait. Un temps. Je suis tellement intelligent. La culture m’a sauvé. Tu pouffes ? Tu fais quoi toi dans la vie ?
LA MAITRESSE
Je…
L’AMANT
Moi aussi je m’en fous. Je pouffe.
LA MAITRESSE
Je suis médecin
L’AMANT
Ne jamais se fier à un médecin, ma mère me l’avait dit avant de mourir. Elle est morte à cause de vous, à cause de toi.
LA MAITRESSE
Je n’ai jamais connu ta mère.
L’AMANT
Tu es médecin, tu es responsable de sa mort. Tu n’as pas pu la guérir.
LA MAITRESSE
Avec son métier elle ne pouvait que mourir du Sida. À cette époque-là, il n’y avait pas les molécules.
L’AMANT
Ici-bas, ma mère était un ange.
LA MAITRESSE
Une traînée. Une traînée, c’est toi qui me l’as dit. Tu m’as comparé à elle en me baisant.
L’AMANT
Elle a fait ça pour pouvoir m’élever dignement. Pourquoi tu hoches la tête ?
LA MAITRESSE
Si tes pieds touchent bien le sol, ta tête est dans les nuages. Bref, tu as voulu me faire découvrir un point de vue extraordinaire. J’ai vu et maintenant il est temps que j’aille sauver des vies. Ah oui, ne fait rien pour tes yeux si tu le veux, mais fait quelque chose pour ton sexe.
Y-A PLUS DE JEUNESSE
Les personnages
LE FILS
LE PÈRE
LA MÈRE
LE FILS, il rentre de l’école.
Papa j’ai rencontré une fille. Elle s’appelle Jade.
LE PÈRE
Où as-tu mis mon paquet de cigarettes ?
LE FILS
Je ne fume pas, je suis trop petit. Papa, j’ai huit ans.
LE PÈRE
À huit ans je fumais déjà. Voilà mon paquet ! Tu disais mon fils !
LE FILS
J’ai rencontré une fille de treize ans, elle s’appelle Jade.
LE PÈRE
Où as-tu mis mon coussin ? Pourquoi as-tu pris mon coussin ? Même la voisine sait que le soir quand je rentre du travail je fume assis dans mon fauteuil les fesses posées sur mon coussin. Sa femme lui rapporte son coussin. Merci chérie.
LA MÈRE
Ton fils te disait qu’il avait rencontré une fille.
LE PÈRE
Tu veux nous quitter, tu veux te marier, faire des enfants.
LE FILS
Papa !
LA MÈRE
Ton père blague.
LE PÈRE
Où ai-je mis mon verre de cognac ?
LE FILS
Papa j’ai aujourd’hui huit ans.
LE PÈRE
Comme le temps passe vite, la dernière fois que je t’ai vu, hier, tu étais grand comme ça. Où ai-je mis mon fauteuil ?
LA MÈRE
Tu veux me parler.
LE FILS
Est-ce qu’on peut être papa à huit ans ?
LA MÈRE
Tu parles de la petite graine, il faut que j’en parle à ton père.
LE PÈRE
Je ne me rappelle pas habiter dans cette maison.
LA MÈRE
Il faudrait parler de la petite graine à ton fils, je crois qu’il a, qu’il a eu une érection ou quelque chose de pareil.
LE PÈRE
Tu es certaine que nous habitons dans cette maison ?
LA MÈRE
Depuis vingt ans… mais ton fils…
LE PÈRE
Viens mon fils et pose-moi les questions que tu veux. Tu voudrais peut- être savoir où tu as mis ton sac de billes, où est ton cartable. Où sont les WC ? Je ne peux pas t’aider, j’ai perdu mon fauteuil.
LA MÈRE
Tu as toujours vécu dans cette maison.
LE PÈRE
Tu en es certaine ?
LA MÈRE
Ton fauteuil est là.
LE PÈRE
Sans mes lunettes je ne vois pas grand-chose.
LA MÈRE
Je te donne tes lunettes.
Le père pose le coussin, prend son verre de cognac et s’assied.
LE PÈRE
Où est notre fils ?
LA MÈRE
Il est sorti.
LE PÈRE, Il met ses lunettes.
Mon fils tu peux me dire ce que tu veux.
LA MÈRE
Il est sorti. Il est rentré.
Le fils ouvre la porte d’entrée et revient avec un landau.
LE PÈRE, à sa femme.
C’est un landau.
LA MÈRE
Si c’est ce que je crois, je vais mettre une bougie à sainte Rita.
LE PÈRE
N’oublie pas Sainte Thérèse et Saint Antoine, sans compter Saint Pierre et Saint Marc. Tu mets des bougies à tous les saints sauf à Saint Testicule.
LE FILS
Maman, papa, voici… Il montre deux enfants.
LE PÈRE
Catastrophe, il joue aussi à la poupée. En même temps il a huit ans. Soyons ouvert. Je t’écoute mon fils.
LA MÈRE
Chéri, je crois que tu devrais te lever de ton fauteuil.
LE PÈRE
Ils bougent. À sa femme. Vérifie que ce ne sont pas des vrais.
LE FILS
Maman, papa, voici Ying et Yong.
LE PÈRE
Tu donnes des noms à tes poupées, tu devrais grandir.
LA MÈRE
Ce sont des vrais.
LE FILS
Évidemment que ce sont des vrais !
LE PÈRE
Mon Dieu, il n’y a plus de jeunesse.
LA MÈRE
Faire ça à mon fils. Qui est la mère. Où est-elle ?
LE FILS
Elle est partie.
LA MÈRE
Où ?
LE FILS
Chez elle.
LE PÈRE
Tu lui rapportes les cadeaux, ce n’est pas encore noël.
LE FILS
Je ne peux pas.
LE PÈRE
Dans ce cas-là c’est moi qui vais y aller.
LE FILS
Ça m’étonnerait. Je vous ai dit qu’elle était rentrée chez elle. En Chine.
LE PÈRE
Ce sont des Chinois !
LA MÈRE
Des chinois en France !
LE PÈRE
On ne les reconnaît même pas.
LE FILS
Lui c’est Ying, ici c’est Yong.
LE PÈRE
C’est certain, je ne reconnais pas cette maison.
LE FILS
Ne vous inquiétez pas, je m’occupe de tout. Vous allez voir. Le fils sort un instant, puis revient avec à la main une femme Maman, papa, je vous présente ma fiancée Ingrid. Elle remplacera Jade.
LA MÈRE
Elle a au moins trente ans !
LE PÈRE
Y a plus de jeunesse.
