En intégralité. Première Pièce de la tétralogie « Les Plaies ».
Les personnages, par ordre d’entrée sur scène
Les personnages
JULIE
MAMAN : la mère de Julie.
MAMIE : la grand-mère de Julie.
PAUL
LE PÈRE : le père de Julie.
LA MAITRESSE : la maitresse d’école.
RACHIDA : amie de Julie.
L’ONCLE
UN MÉDECIN
LA MÉDECIN
JULIE
Je suis âgée de huit ans. Je suis intelligente. Je suis une bonne copine. Mon père, mon oncle, ils me violent quand maman n’est pas là.
MAMAN
Une fois par mois, je vais à Perpignan pour aider ma mère. Ce n’est pas de ma faute.
JULIE
Une fois par mois, ce n’est pas assez pour ma mamie, elle a le cancer, c’est trop pour moi qui suis plein de leurs spermes, même après le bain quand ils peuvent encore.
MAMAN
Je regrette tant de n’avoir rien vu.
MAMIE
Si je n’avais pas eu ce cancer, ça n’aurait jamais arrivé. J’aurais dû mourir avant que tout commence.
Retour à l’École
MAMAN
Quand je lui ai dit que tu étais guérie, elle a été très heureuse de l’apprendre. Nous avons beaucoup parlé de toi. Comme tu es intelligente elle ne se fait pas de souci, tu vas pouvoir rattraper. Quoi encore qu’elle a dit ? Pour la leçon de dessin de lundi, elle a précisé que tu dois apporter ton meilleur ami animal pour le dessiner en vrai quand c’est possible, sinon en photo.
JULIE
Elle m’a dit ça avant-hier maman. Un retour à l’école dès lundi. Alors je me suis précipitée au fond du jardin, j’ai rempli ce bocal à confiture vide de vers de terre. Ce sont eux mes meilleurs amis animaux. Pour le reste…Déjà lundi. Dans la voiture.
MAMAN
Toi et tes vers de terre ! Ne mets pas le bocal dans ton cartable, il pourrait se casser. Nous sommes en retard, tu t’attaches bien.
JULIE
Nous partons toujours assez tôt pour qu’elle cause avec les autres. Six semaines sans école, elle a dû en perdre des ragots. Après la mort de Lætitia, je suis restée muette trois semaines. Plus rien à dire pendant trois semaines. Si c’est un miracle de reparler, pourquoi pas celui de tomber muette. Un diagnostic simple, un traumatisme suite à la mort de ma copine. Il me fallait du repos. Merci docteur. Petit à petits les mots sont revenus presque totalement au bout des trois semaines. Précautionneux, il m’a redonnée trois semaines de repos supplémentaires. « Trois, c’est trop, que je lui ai dit ». J’ai insisté inutilement « docteur je suis guérie, je veux aller à l’école ». Maman s’en est mêlée.
MAMAN
Non, non et non.
JULIE
Le docteur n’avait pas tout bon. Il y n’avait pas que la mort de Lætitia. Les absences de maman. Je ne lui en voulais pas, il fallait bien qu’elle soit aussi présente pour Mamie, sa fille. Elle était malade ma Mamie. Elle habitait Perpignan. Nous Limoges.
MAMAN
Qu’est-ce que tu as Julie ? Tu t’inquiètes pour tes vers ?
JULIE
Non. C’est que je n’aime pas quand tu pars. Tu pars trop souvent. Tout le temps. Je suis à peine guérie, déjà tu pars.
MAMAN
Que la semaine prochaine, pas avant, que pour le week-end. Je partirai vendredi soir pour revenir dimanche soir, c’est court.
JULIE
Comme d’habitude.
MAMAN
Il faut bien que je visite Mamie. Avec ta maladie, le mois dernier, je n’y suis pas allée. Une fois par mois ce n’est pas de trop. Elle est vieille, elle a besoin de sa famille. De moi.
JULIE
Elle va me laisser avec eux. J’aurais aimé rajouter que l’oncle, son frère, ne prend pas cette peine de s’occuper de sa mère. Ce salaud !
MAMAN
Quand je serai vieille, c’est toi qui viendras me consoler, toi aussi tu laisseras ta fille à ton mari.
JULIE
Jamais cette horreur. Jamais. Pourquoi je ne peux pas venir ?
MAMAN
Cinq heures de voiture, c’est long. D’ailleurs papa ne veut pas que tu rates l’école le samedi matin.
JULIE
Je sais pourquoi. Elle rajoute que pour me tenir compagnie il y aura aussi l’autre taré du ciboulot, le tonton, son frère qui n’en a rien à foutre de sa mère. C’est lui qui devrait vivre à Perpignan, loin de nous, et Mamie ici, près de moi. Maman reste ignorante. Elle ne voit rien, aveuglée dans son quotidien, à s’occuper de la maison, de son mari, de moi. Pendant les temps vides, elle se noie dans les revues people. Incollable, elle connait mieux la vie d’une centaine de stars que la sienne, la mienne. Elle a fait des études pour rien, aujourd’hui, c’est la boniche de son homme, même si elle est infirmière à mi-temps. Elle n’aime pas ce qu’elle est devenue. Se noyer dans le monde des peoples est un chagrin sec, sans nom, sans identité, sans gencod. J’ai décidé de vous aimer d’amour, Mamie et toi, que vous deux, pas les autres, pas la marmaille du reste du monde. Sans vouloir vous ressembler, surtout pas à toi maman. Tu n’as pas de vie. En semaine, tu travailles au CHU, tu t’occupes de moi, du ménage, du manger, de ton mari quand il veut bien. Toujours pareil. Le samedi après-midi une sortie pas chère, les vide-greniers, toutes les semaines tu en trouves un. Tu aimes les endroits de la désespérance à la mode écolo. Pour les vendeurs, ce sont des vide-souvenirs, le grand nettoyage de printemps, pour quelques euros, un oubli salutaire. Pour les acheteurs des pouilles à entasser dans un garage, une sorte de provision sur l’avenir, un jeu de grattage : et si le tableau acheté à ce vieux était un vrai ! Voilà de l’espérance, un bon mensonge de soi pour soi. Que dire du dimanche matin, toujours la même masse à la messe, avec toi. Sans ton mari qui croit en rien. Moi non plus. Je ne dois pas penser à la semaine prochaine, pas me projeter dans la merde trop tôt, ce sera toujours assez tôt. Alors banalisons les prochaines journées. La voiture s’extirpe du garage, moi derrière, le bocal serré contre la poitrine. Ceinture de sécurité tendue à mort, aussi coincée qu’une amoureuse sur une chaise électrique. Sur la route comme il y a six semaines. Quelques arbres, des maisons avec des enfants, des pères violents à ignorer, les routes, cette route, la même chose, de la tristesse, aucune bonté de la nature à voir. Les fers rouges du soleil flagellent notre voiture, j’étouffe.
MAMAN
Mercredi tu vas à bibliothèque ?
JULIE
Non…samedi prochain oui…l’après-midi entière. Toujours la bibliothèque les samedis quand maman s’absente, jusqu’à la fermeture…pour le dimanche se sera le fond du jardin pour m’encrasser. Pourquoi maman, pourquoi on arrive à l’avance ?
MAMAN
Pour papoter mon enfant. Ils vont tous me demander des nouvelles de toi, six semaines d’absence de la tête de classe, il y aura de la curiosité, j’en suis certaine.
JULIE
Je sers bien fort le bocal avec les copains dedans. J’ai laissé un peu de terre au fond pour qu’ils soient à l’aise. Pas trop pour que je puisse les dessiner sans difficulté. Je me suis absentée six semaines pour raisons médicales, les autres ils s’en foutent, ce qui ne va pas les empêcher d’en parler.
MAMAN
J’ai l’impression que tu as changé de voix suite à ta mutinerie.
JULIE
Maman, pas mutinerie, il faut dire « mutisme ». Devant l’école, beaucoup de femmes déjà. Hormis la maman de Rachida qui arrivera juste à l’ouverture, les autres, comme maman, sont présentes au moins dix minutes avant l’entrée libérée. Même quand elles sont ouvertes, jamais de précipitation. Toujours beaucoup de mots échangés sur les marmailles « il a fait ça, – le mien a fait ceci. » Chez une, une petite pensée encore pour cette pauvre Lætitia, déjà six semaines qu’elle est morte, puis les merdeux redeviennent le centre de leurs gargouillis, ils prennent trop de place dans la tête des mamans, enfin de ce que j’en sais. Parce qu’il y en a qui n’en ont rien à foutre. Par exemple madame Rose, qui couche avec monsieur Paul le mari de Juliette. Parce qu’ils vont divorcer ceux-là et faire le bonheur d’un vrai bordel. Avant l’ouverture de la porte, tu peux te balader en sécurité entre les grandes personnes. Alors que les demi-portions de la maternelle jouent à cache-cache, je fais l’adulte, je commère…enfin j’écoute les commères pour raconter le soir aux vers et aux poules des choses humaines, de celles que j’ai entendues sortir de la bouche des droites-sur-pattes comme nous les appelons vers et poules et moi, une image rien qu’à nous. Je bouge rarement en fait. Je reste dans les jambes de maman qui aime bien madame Rose, qui fait semblant de ne pas connaître monsieur Paul qui a déjà été marié deux fois, toujours en prenant la précaution de ne pas faire d’enfant. Celui qu’il traîne derrière lui, c’est celui de sa deuxième femme, qui ne vient jamais ici. Son travail. MAMAN
Comment allez-vous monsieur Paul ?
PAUL
Très bien, très … très bien. Ma femme est partie en voyage d’affaires toute la semaine à Londres.
MAMAN
Comment allez-vous vous débrouiller ?
PAUL
Je vais me débrouiller
JULIE
Il dit ça en passant devant nous. Un large sourire pour madame Rose. Rose a avoué cette relation à maman. Faut dire qu’elles se connaissent depuis l’enfance les trois, maman, Rose et la deuxième femme de monsieur Paul que les deux détestent, donc moi aussi. Germaine elle s’appelle, styliste avec un certain talent, même si maman et Rose trouvent qu’elle n’a aucun talent celle-là. Dans les jambes de maman, j’ai su qu’en grandissant les femmes disaient plus de méchancetés que les hommes, que les hommes en disaient moins, en faisant plus de mal. Que les hommes, c’étaient les femmes leur plaisir. Que si madame Rose cocufiait son mari, c’est que lui-même le faisait, et qu’en plus, il lui parlait mal. Un bordel, un vrai bordel à l’entrée de l’école.
MAMAN
Elle est totalement guérie. Oui, c’est la mort de Lætitia. Un choc. C’était sa meilleure copine… Vous le saviez ! Ils vont déménager, ils sont dévastés… déjà six semaines. Julie est guérie aujourd’hui. Comme je l’ai dit à la directrice samedi, elle est restée trois semaines sans parler. Puis un matin, elle reparle. Mais plus avec sa voix … la mue, c’est un peu tôt pour une fille de son âge vous ne trouvez pas ? Oui, je sais, elle est très en avance, quand même ! Le bocal ! Ce sont ses meilleurs amis animaux. Je ne me suis pas trompée pour le cours de dessin ? Ouf, parce qu’en ce moment…oui, vous comprenez.
JULIE
Maman continue à débiter des mots encore quelques minutes, puis la cloche, l’heure de nous laisser ici, entre nous. Un temps. La mort de Lætitia. Un temps. Nos parents se connaissaient. Souvent elle venait chez nous comme moi chez elle. Aujourd’hui ils ne se connaissent plus. Comment elle l’a appris ? Par un coup de fil, un dimanche après-midi. Elle décroche.
MAMAN
Ce n’est pas possible !
JULIE
À l’autre bout, il y a un déballage pendant quelques minutes, puis plus rien. Maman s’égare, elle le lâche, le téléphone se fracasse contre le carrelage. Son mari se retourne, l’engueule, il ne peut donc pas regarder un match tranquille ! Une minute de silence suit, elle se mord les lèvres au sang. Elle ose encore le déranger.
MAMAN
Il faut que je te parle.
JULIE
Elle lui chuchote à l’oreille
LE PÈRE
Ce n’est pas le premier, ce n’est pas le dernier.
JULIE
Connard ! C’était une fille.
MAMAN
Elle est venue chez nous plus de cent fois.
JULIE
Un accident de la route. À la minute où je sais… je pleure… je demande comment… mes mots foutent le camp, et stop, le rideau se baisse. Il retourne à son match, maman aussi pleure. Elle prend des précautions langagières pour me raconter un peu, pour ne pas me choquer, avant de conclure…
MAMAN
Lætitia est morte.
JULIE
Nous saurons plus tard qu’elle a été assassinée par un boucher, propriétaire de plusieurs boutiques, à Paris. Il était ivre, un qui a de l’argent pour payer un bon avocat et garder son permis de tuer. Immédiatement muette. Dans la gorge une grosse boule de tristesse pleine de l’eau des larmes qui ne peuvent plus couler des yeux. Quant à mes restes, cœur, poumons, foie, ils dégorgent de haine, de suite la haine avec le silence de la bouche.
MAMAN
Tu peux me parler.
JULIE
Maman prend conscience quelques jours après, mon silence est anormal. Elle prend rendez-vous chez le docteur de famille qui trouve un orthophoniste rapidement, un copain à lui. Je passe par beaucoup d’appareils, aux dires de ceux qui savent tout, c’est le matériel qui fait le spécialiste. Bref son diagnostique est simple : je suis normale. Le traumatisme est dû à la mort de Lætitia, je vais guérir naturellement. Trois semaines de repos forcé. J’aurais voulu dire… maman, c’est pas que je sais plus parler, j’en ai plus envie. Comme si les mots étaient morts le même jour qu’elle. Ma gorge, un cimetière. Le spécialiste avait aussi rajouté que des fois avec la force d’un événement traumatisant un enfant peut s’enfermer dans un monde dont il revient toujours. Pas d’inquiétude donc. De plus, j’avais pas perdu l’appétit, alors ! Ce n’est que deux semaines plus tard que j’ai plus mangé de viandes
Retour dans la classe
JULIE
Nous sommes dans la classe, la normalité. Pas de changement. Personne à ma place. Je pose le bocal terreux sur mon bureau. Plus de voisine, Lætitia est morte. La maîtresse, comme pour me donner un doudou, en ce premier jour après les six semaines d’absence, elle demande à Rachida de s’asseoir près de moi. Elle me fixe, voit ma réaction, rien. Pour quoi faire ? Je laisse beaucoup à l’intérieur déjà comme ça depuis quelques mois. Bientôt plus rien ne transpirera, les violeurs me condamnent à me cacher dans l’hypocrisie pour ne pas affliger de la peine à maman. Un souffle. La maîtresse réorganise rapidement la classe. Je suis tête de classe. Aucune matière difficile. Je glisse parfaitement sur les connaissances. Rachida ziotte le bocal. La place de Lætitia il y a encore six semaines. Le déménagement terminé, retour au silence. Un cours de maths. Les droites parallèles. Des droites qui ne se rencontrent jamais. Comme ça, il n’est pas ennuyé par la percussion de deux parallèles, l’Univers, mais par celles qui se rencontrent.
LA MAITRESSE
Les enfants, je vous demande de dessiner des droites parallèles sur vos cahiers de mathématique pour contrôler que vous ayez bien compris. Je précise que sur le cahier les droites parallèles doivent mesurer dix centimètres. Pourquoi je dis ça ?
JULIE
Pour encore contrôler une compétence.
LA MAITRESSE
Parce que les droites en mathématique ne se terminent jamais, elles sont éternelles.
JULIE
Pour bien nous faire comprendre elle demande à Pierre, le deuxième, de venir à son bureau avec son cahier ouvert à la bonne page.
LA MAITRESSE
Très bien, Pierre.
JULIE
Quand Rachida quittera l’école à la prochaine rentrée, Pierre la remplacera dans une autre classe, il deviendra mon voisin. Ah ! oui, il sera le seul homme qui aura ma confiance.
LA MAITRESSE
Elle passe dans les rangs contrôlant les cahiers. Je vais vous donner la solution.
JULIE
Y en a toujours qui ont le cerveau verrouillé, qui ne comprennent rien. Après le contrôle, pour eux, elle en dessine sur le tableau noir pour bien leur montrer. Au bout de deux heures, même Robert avait compris. La sonnerie de la récréation pouvait sonner.
RACHIDA
Je ne parle pas. Je n’ai rien à dire, alors je me tais sauf quand la maîtresse m’interroge.
JULIE
Dans la cour de récréation avec personne. Personne ne savait pourquoi. La timidité sans doute.
RACHIDA
Je ne suis pas comme eux.
JULIE
Plus tard seulement avec moi. Parce qu’elle a pris la place en classe de ma meilleure copine Lætitia, alors, par transmission, elle devenait une copine. Je lui ai expliquée qu’entre copines il faut se parler. Même si au début ce fut compliqué, elle commença à alimenter le moulin à paroles de plus en plus jusqu’à la fin d’année. À la fin, je ne pouvais plus l’arrêter. Elle a une voix douce piquée de gravité, sans trop d’aigües. Pour ce premier jour, nous avons joué à la marelle avec une autre à la fin de la récrée. Comme ça les récrées avec elle pendant plusieurs jours. Curieuse, comme je ne comprends pas pour le voile qu’elle enlève seulement pour l’école… qu’elle porte toujours dehors, je lui pose la question. Elle me répond que c’est pour faire plaisir à son père. Sans plus d’explication. Toujours le plaisir du père ! Je hais les pères.
RACHIDA
Je l’aime beaucoup. Elle évacue des gentillesses sur un père qui ne lui donne pas dix mots par mois, je l’envie.
JULIE
Comment il est ton papa ? Pas de réponse, je relance.
RACHIDA
Il travaille chez Legrand.
JULIE
Son père à elle est algérien, même village que sa mère.
RACHIDA
Nous allons une fois par an là-bas, dans la poussière de leur village. J’ai même un amoureux, un grand. Quand je serai grande, il sera mon mari.
JULIE
Ça ne me choque pas. Des vieux avec des jeunes, maman en connaît beaucoup, elle reçoit une revue qui en parle toutes les semaines. Comme des divorces.
RACHIDA
J’aime aussi beaucoup ma maman.
JULIE
Plus tard, je lui dirai que je ne me marierai jamais. Que je veux vivre libre. La liberté, la liberté internet avec de l’oxygène, des arbres sur le clavier, des arcs-en-ciel sur l’écran. Elle ne comprendra rien, elle n’aura pas vécu dans les livres, souvent seule dans la cuisine avec sa mère, seulement à prier souvent, au moins trois fois par jour, très souvent plus. Un temps. Fin de récréation. Après les mathématiques, le dessin, l’art, l’imagination au service du crayon. Le thème : « votre meilleur ami animal » Beaucoup ont apporté une photo sauf Rachida qui n’a rien. Je lui aurais bien proposé un de mes vers … les aime-t-elle ?
LA MAITRESSE
Ce n’est pas grave Rachida. Qu’est-ce que tu aimes comme animal ?
RACHIDA
Je ne sais pas.
LA MAITRESSE
Elle lui montre une suite de photos. Pourquoi pas lui ? C’est un koala.
RACHIDA
Un koala ! Elle hausse les épaules, elle va dessiner un koala.
LA MAITRESSE
Et toi Julie ? Elle lui montre son bocal. Ce sont des vers de terre. Qui a déjà vu un ver de terre ? La maîtresse lève le bocal très haut.
JULIE
L’heure passe. Ensuite la cantine. Ensuite retour en classe. Du français… de la gymnastique. Rachida ne savait pas qu’elle ne reviendrait pas pour la prochaine rentrée. Son père la placera pendant les grandes vacances chez son frère, là-bas, au pays, dans le village où il a grandi, lui et sa femme, à côté de la maison de son cousin, l’homme qu’elle épousera, le grand. Y reviendront ici quand ils se seront mariés, les deux, Rachida et l’autre, dans quelques années. C’est elle qui me le dira la veille de la fin de l’année d’école.
dans le jardin
Julie joue dans le jardin. Le père l’observe.
JULIE
Un samedi détestable.
MAMAN
Pourquoi suis-je partie ?
JULIE
Tous les pères violent, tous. Qu’ils se noient dans la grande marmite baveuse, coup de baguette magique de la plus mauvaise des sorcières. Qu’ils disparaissent.
LE PÈRE
Qu’est-ce tu fais ?
JULIE
Je vais me changer pour la bibliothèque.
LE PÈRE
Pas aujourd’hui, il y a ton oncle qui arrive.
Elle jette de la terre en l’air. Elle se salit. Elle caquette avec les poules. Elle creuse pour déterrer des vers de terre qu’elle dépose dans un bocal.
LE PÈRE
Quand je t’appelle, tu viens.
Le père s’installe sur la terrasse. Il regarde Julie.
JULIE
J’aime pas le printemps, encore moins l’été, encore moins les saisons. Elle entend le moteur d’une voiture.
L’ONCLE,
Il rejoint le père sur la terrasse. Comme d’habitude, elle s’amuse comme d’habitude.
LE PÈRE
Une cochonne. Pourquoi est-ce qu’elle ne cueille pas le muguet ? Il y a un tas de clochettes.
L’ONCLE
Tu la laisses un peu s’encrasser, elle se résignera sans trop râler à prendre le bain. Il rigole.
LE PÈRE
Pourquoi elle crie, on l’a pas encore égorgée.
JULIE
Le père parle à l’oncle. Je peux imaginer les paroles encrassées. À les voir, joyeux drilles, ils se racontent des saloperies de leurs jeunesses. Je sais, Mamie a raconté, lui enfant, il torturait les chatons en leur enfonçant du fil de fer dans le cul. Un jour, bien fait, elle l’a redressé à coup de taloche, son fils. C’est depuis ce jour de la tripotée qu’elle pense l’avoir angélisé avec ses coups de trique. L’oncle et le père, ils se connaissent depuis le temps des culottes courtes. Même des couches. La même merde dans les couches. Oui, ils ont dû chier dans les mêmes couches au même moment. C’est peut-être pour ça que maman a épousé le meilleur ami de son frère. Un temps. Dans la tête j’ai plein de cases, plus ou moins petites, plus ou moins grandes, remplies. Les adultes, pour le moins les deux là-bas, ils sont dans une petite case. La plus petite …assez petite pour qu’ils ne sachent pas ce que je pense d’eux, même sous la torture. Dans cette petite case ils sont seuls. Je rêve qu’ils s’asphyxient dans le vomi d’un dragon, ou qu’un cancer foudroyant les emporte. Les petites cases sont mes fillettes à moi. Pour les plus grandes il y a le beau, les arcs-en-ciel, les poules qui se battent pour un ver, Mamie en vacances chez nous et surtout les lectures à la bibliothèque. Un temps. J’en viens à rire des conneries que je fais avec les vers de terre. Là, celui que je tiens entre le pouce et l’index, ce ver-là aujourd’hui me parle, il me donne des leçons. Quinze centimètres de chair gluante, pas plus long, qui va finir dans le gosier d’une poule, un moins que rien qui veut me donner des leçons sur la famille. La famille ! …le dernier refuge sacré… que j’ai entendu un jour dans une émission de télé. Ouais, la dernière utopie plutôt, celle qui donne des racines pour mieux immobiliser, manipuler, nous mettre à leurs bottes. J’suis pas folle, je l’ai vue cette gamine de huit ans, même âge que moi, dans la galerie marchande, son père aux ordres d’un divin. Elle était pâle, ne ressemblait à rien de plus qu’un hot-dog avec une toile de jute de la tête aux pieds pour bien la tenir au chaud, la protéger d’un ‘extérieur toujours prédateur. Oui, parce qu’ils sont ça les pères, des protecteurs de la procréation adorés des prélats, des proxénètes de l’amour filiale, des macs avec tous les droits. Si j’aime les vers, c’est que j’ai déjà le pouvoir des grands, pouvoir faire du mal aux plus faibles sans inquiétude. En regardant la terrasse. Ceux-là, les glaires, ils bavent déjà à m’imaginer dans la salle de bain. S’il y a plus haut que la haine, j’irai chercher le mot pour leur enfoncer dans le cul. Un temps. De tous les adultes, je n’aime que maman et mamie, je l’ai décidé le jour même du premier viol, seulement elles. Je lui pardonne à maman d’être lâche, aveugle, de ne pas voir que ses absences sont une souffrance. Mamie devrait pas être malade depuis longtemps, si l’amour était vraiment une force.
MAMAN
Un week-end, ce n’est pas long. Je reviens dimanche.
JULIE
C’était hier. Vendredi dans un soir. Pourquoi est-ce qu’elle me laisse une fois par mois, ici, avec eux ? Ah oui, le long voyage en voiture… la fatigue… les dangers…pour que je sois en forme pour l’école, le bel alibi. C’est la famille qui laboure tout, qui forge tout, qui détruit tout. Je le sais. Facile de savoir, il suffit d’ouvrir les yeux. Pour les parents les enfants sont des proies faciles. Un temps. Je hais l’absence d’elle. Heureusement, Il y a les livres qui pansent après, un peu. Un temps. La bibliothèque, au début, quand elle partait, je passais encore les samedis là, avec un sandwich pour le midi. Je restais alors jusqu’à la fermeture en priant mes chers vers d’intervenir au fin fond de la terre pour implorer qui que ce soit, un tout-puissant, pour que ce paradis de la connaissance ne ferme pas, parce que l’enfer, lui, il reste ouvert 24h sur 24h à la maison. Pour la surveillante, l’heure c’était l’heure, le pointage aussi. Elle virait le monde, donc moi, la seule rescapée, les samedis soirs, moi la robinsonne d’un naufrage annoncé, des fois avec des mots baisés, d’autres fois avec des mots martyrs quand je trainais les pieds. Mais l’autre en a eu marre de m’avoir que le dimanche, marre de ne pas pouvoir profiter de moi aussi les samedis, en son absence à elle, rapidement.
MAMAN
Je ne savais pas.
JULIE
Je ne suis pas l’insensible gamine que les autres croient. Ce serait dû à la maladie, celle de la perte des mots, du silence, qui aurait eu des séquelles dans ma tête, parce que j’ai dit, plusieurs fois répété, que je me foutais des autres, que les autres m’ennuyaient. Ils ont mis ça sur le dos de la mort de Lætitia. Au début, peut-être. Aujourd’hui ce serait plutôt le fait d’un dégout. Il fallait qu’elle fasse gaffe ma mère, la France est championne du monde pour le suicide des enfants. Elle savait ça, le médecin lui avait dit, pourtant elle me laissait seule avec eux.
MAMAN
Je m’excuse.
L’ONCLE
On dirait qu’elle pleure.
JULIE
Aucune larme. Sauf pour Laetitia ! Salaud de boucher ! Elle nourrit mes copains les vers au cimetière aujourd’hui, aussi jusqu’au jour où tout le monde l’aura oubliée. Un foutu alcoolique le boucher qui a percuté la voiture premier prix de ses parents. Sa tête fracassée qu’elle a eue, avec un cerveau au point mort, un cœur vaillant. Malgré le cœur battant, elle était morte. Sa maman a décidé de lui fermer le cœur, de ne pas conserver un corps sans cerveau. Lætitia a été ma meilleure amie. Au moins ils ne pourront pas la toucher. Un temps. Les deux salopards sont toujours sur la terrasse. Pas de larme. Toujours faire semblant de ne pas les voir.
LE PÈRE
Il gueule. Tu pleures ? Viens ici, il faut que je te parle.
JULIE
J’suis pas sourde…j’ai pas envie. L’oncle a la tronche violette de l’asticot qui perd son sang.
L’ONCLE
Laisse-là encore jouer dans le jardin, plus elle sera sale, plus vite elle devra prendre son bain.
LE PÈRE
Regarde-moi là, toujours les vers de terre. Elle creuse la terre au sang pour les trouver. Ça m’excite.
L’ONCLE
C’est bon de bander. Un temps. Ils picolent. Une fois baignée elle sera de nouveau ravissante.
JULIE
Bla-bla, bla-bla, que du vice dans les yeux. Du calcul dans la bouche. La belle-famille de mâles malades que voilà. Hé les pédophiles ! Si vous me faites chier, j’en mets dans ma chatte, elle dit ça en leur montrant, la main ouverte, des vers. Dix heures. Deux bouteilles de vin vidées. Ils en sont au whisky. C’est après qu’ils vont devenir gentils quelques minutes pour que je m’adoucisse, qu’ils n’aient pas à bouger leur graisse pour venir me chercher de force. Un temps. Les longues tiges molles m’inspirent, surtout quand je les tire du bout des doigts, en faire des élastiques, les sortir de terre pour qu’ils se dévoilent, avouer ce qu’ils sont, parce qu’ils peuvent parler s’ils veulent, ils ont des bouches, des mauvaises mots pour m’agacer, des gentils pour me réconforter. Je les observe les yeux grands ouverts, pas de verge sur ceux-là. Pas de sexe. Ils n’en ont pas besoin. Seulement de la terre comme vêtement, une bouche incurvée vers le menton pour s’en goinfrer. Un temps. Il y a aussi les autres, les poules, qui sont pas pareilles parce que les poules mangent les vers, pas l’inverse. Un ver qui mangerait une poule ce serait hollywoodien, un film d’un comique catastrophique pour adolescents retardés. Un temps. Eux n’en finissent pas de violeter. La bouteille de Label 5 bientôt achevée. Un temps. La poule, elle, mange ceux que j’aime sans se poser de questions. Oui, les plus grands bouffeurs de vers ne se posent certainement jamais de question comme les vers qui bouffent de la terre. Moi aussi. En cachette. Pas pour devenir ver, pour les dégoûter de moi. Je bouffe de la terre pour ré-exister, après. Je mâchouille la terre avec des chewing-gums sans sucre volés dans le paquet de maman. La terre est moins dégueulasse. La terre sera toujours meilleure qu’eux. Tout à l’heure, quand j’aurai plus le choix, je roulerai le dernier chewing-gum, je le mâchouillerai dans la terre, je le garderai dans la bouche jusqu’à demain.
L’ONCLE
Julie, ton père t’a demandé de venir.
JULIE
Y a de la mort dans son air cirrhosé. S’il y avait un machin là-haut, les bêtes humaines seraient immédiatement éradiquées. Le coup d’aile mortel d’un ange en pleine gueule, les pourris pourriraient avant de pourrir la vie d’une gamine de huit ans. Mais pas de Très Haut…pas un seul. Maman croit, le monde est beau, gentil.
MAMAN
Aujourd’hui, je ne crois plus. Elle ne le sait pas encore.
MAMIE
Je ne sais plus si j’ai peur de la mort.
JULIE
Elles se désolent, soi-disant que je blasphème le dimanche, quand je marmonne à dieu la seule vérité, son inexistence. La semaine, il m’arrive de jurer, souvent, quand je lis dans ses revues people des horreurs. Elle dit que c’est comme ça, les hommes choisissent d’être comme ça. C’est le diable qui laisse aux mauvais hommes de la bite de dernier choix. Plus tard, j’ai appris que les sur-croyants, les plus malins, avaient inventé le libre arbitre pour mieux manipuler le troupeau, aussi pour dédouaner leur idole de tout le mal fait en son nom sur terre. J’ai lu aussi sur internet qu’il avait été créée par peur de la mort. Nous aurions un machin quelque part qui irait au ciel. Croire qu’une vapeur d’eau dans la tête se colle à un nuage après la mort pour emmener la goutte au paradis! Faut vraiment vouloir croire.
MAMAN
Julie, je ne crois plus.
JULIE
L’oncle est essoufflé, il doit reposer le gras de son cul sur la chaise pour reprendre des forces, pour commencer la violence dans quelques minutes. Et l’autre !… qu’est-ce qu’il a le faux jeton à me déshabiller du regard ? La terre l’excite…la saleté l’excite… sauf ma bouche pleine de terre qu’il aura pas. Y croit que je consens quand il me lèche l’animal, parce que j’ai jamais rien dit. Je veux rien dire. Un temps. Sur l’ordinateur de maman je joue des fois, des fois je fais semblant, je joue pas, je vois des interdits. Je connaissais pas le mot quand ils ont commencé à la télé de parler du cardinal qui a fait du mal à deux gamins. Je savais le mot enculé, c’était une fois dans la cour de récréation. Pas pédophile. Ce nouveau mot, elle l’a dit la télé : le cardinal était un pédophile. J’ai dû chercher. Un temps. Ce jour-là à la télé, pas d’enculé, un pédophile, un mot dégout à chercher. Le présentateur l’avait prononcé comme pour s’excuser de le connaître. Ce pédophile était saint, il portait partout le sang de l’homme, du rouge sanguin… des chaussettes rouges… la ceinture rouge… la calotte rouge, la soutane rouge, la robe rouge. Lui, c’était pas un vampire, lui il était fier…plein de croix, de gestes ouvertement lents avec des odeurs d’encens. Quand ils ont dit le mot à la télé, j’ai retenu phonétiquement, j’ai cherché sur internet un jour qu’elle croyait que je jouais sur son ordinateur. Plus de gros yeux innocents. Ces pustules d’yeux violentent, enculent, se font bouffer le foutre, avec un certain talent pour trouver des soutiens dans des communautés perverties. J’ai vu sur l’ordi péniblement des horreurs, fallait que j’affronte la déchetterie des jouissances humaines. Pour eux, les pédophiles, tellement de merde dans le sang qu’un vampire ne pourrait pas leur sortir une goutte de sang.
MAMAN
Julie ! Pour l’heure du bain, je ne savais pas.
JULIE
Le fond du jardin c’est le paradis ; la salle de bain, le fond du trou-du-cul du monde, mon abattoir personnel avec deux gros porcs pour bouchers. Bouchers ! Des violeurs de vie plus que de la chatte. Pour le père, le machin du haut est une fumisterie, craint rien de ce côté. Comme il n’y a rien eu avant, qu’il n’y aura rien après, les salauds profitent. Exactement comme les hommes en rouges. Tout se justifie. Nous ne sommes pas des parallèles, des lignes brisées, malheureusement.
LE PÈRE
C’est l’heure du bain.
Julie
Oui, c’est l’heure. Il faut y passer à la blanchisserie. Mes plongeons dans la terre pour trouver mes amis les ont excités. Allez les copines, c’est l’heure de la bouffe. Le bras tendu en avant, elle court, cours vers le poulailler. Je jette sans effort les rampants qui tombent au sol sans possibilités de survivre. Les poules caquettent et grattent la terre. Dans le poulailler, à un pas, elles en réclament encore avec des gosiers échauffés, du manger. J’en jette encore de la bouffe aux poules, j’en garde quand même quelques-uns. Le père crie rageusement mon prénom. Je jette un coup d’œil derrière pour qu’ils zieutent bien ma mauvaise humeur et ma lucidité. Quel beau spectacle que les deux dégueux sur la terrasse ! Un temps. Avant la mort de Lætitia déjà Mamie était malade, ne pouvait plus fumer, son visage à découvert il était pâle, sans doute avait-il toujours eu cette couleur de blanc cassé…avant, comme il était caché par la fumée, comment deviner ? Je pense aussi puisqu’elle fume plus, elle guérira vite, je la verrai moins qu’au temps de sa bonne santé, encore pourtant. Au moment de sa maladie, au début, elle était venue se reposer chez nous. Maman lui avait donné leur chambre plus confortable que la chambre d’amis qui ne servait à rien. Aucun ami n’a jamais couché chez nous, d’ailleurs ils n’ont pas un ami. À cette époque rien n’avait encore commencé. Les femmes me semblaient fragiles, moins belles que les hommes, si insignifiantes. Si quelqu’un avait demandé mon avis dans le creux de l’oreille…choisir entre père et mère, oui… c’est elle que j’aurais donnée à la maladie…oui, à ce moment-là, j’aimais plus un père qu’une mère. Même si jamais maman n’embrassait ma joue droite sans embrasser ma joue gauche, même si jamais maman ne passait une journée sans me sourire, même si jamais elle rêvait pas du mal de moi…je choisissais l’autre. Avant, oui avant, je faisais pas de rêve d’elle sans lui, toujours une seule pensée pour les deux. Pourquoi je le préférais lui ?
MAMAN
Ma mère en eut vite marre d’être chez nous. Elle avait fait une erreur en venant. Elle voulait rentrer chez elle, à Perpignan, elle aurait plus chaud. Mon frère, sa femme venaient prendre des nouvelles chaque jour, ils étaient gentils. C’était en mars, le début, un dimanche, il y eut quelques jours exceptionnels de beaux temps, alors nous avons voulu profiter des premiers jours de beaux temps, de manger sur la terrasse, pour aussi s’aérer, se donner de l’air. Une belle journée. Maman a toussé, elle avait armé un fusil à répétition, des balles de postillons. Elle était fatiguée. Je l’ai accompagnée dans la chambre. Ce fut ce soir-là que je lui promis de venir la voir le plus souvent possible chez elle, à Perpignan. Le lendemain matin, au petit déjeuner, j’ai précisé, tous les mois.
JULIE
Quelques semaines plus tard je fus malade. Maman a demandé que je dorme entre eux, les parents, pour accélérer la guérison. La première nuit, rien. La deuxième rien. Ce fut à la troisième. Elle dormait comme après avoir reçu un coup de massue quand lui se saisit de ma main pour la poser sur sa poitrine. Ses poils me chatouillaient, pour jouer j’ai pensé. Lui aussi mit sa main sur ma poitrine comme pour me chatouiller. Lentement, gentiment, sa main descendit plus bas. J’avais envie de faire pipi. Me tripota. Me fit mal quand il rentra son doigt. J’ai commencé à pleurer. Il me demanda de me taire. Chut ! Il soufflait fort dans mon cou …je me suis mis en position bébé…il se colla contre moi fortement…je le sentis pour la première fois. Puis tout s’arrêta. Il me demanda de dormir, que le jeu était terminé.
Il ne se passa plus rien pendant des mois jusqu’à ce samedi où maman était partie rendre visite à Mamie, à Perpignan pour le week-end. Ce matin-là il se montra nu. Il laissa la porte de la salle de bain ouverte tandis qu’il s’essuyait après avoir pris une douche. Nu. Je le voyais. Il le savait. Il se frottait tellement soigneusement, surtout sa tour de Babel, partie secrète. Chacune des parties de son corps il les caressait langoureusement. Cette première fois, je fis un pas de côté en tentant de jeter le regard ailleurs, en suffoquant presque, je retenais trop la respiration. Pourtant ce samedi-là j’ai vu l’image nouvelle, un homme nu…le cou…le torse velu…les bras musclés…les jambes…la chose, un sexe différent de ma fente. Je le vis, j’avais oublié que c’était mon père, pour être honnête, pas complètement le corps du père.
LA MÈRE
Comment j’aurais pu savoir ? Elle ne m’a jamais rien dit.
JULIE
Est-ce qu’elle m’aurait cru si je lui avais dit ça. Un temps. Malgré l’ordre, je retourne dans la terre chercher encore plus de manger pour les poules. Les rosées de l’été leurs donnent une peau modifiante. Dans le poulailler, il fallait que je trouve un œuf. Un. Dans la terre merdeuse. Là, dans le coin, côté paille. Un là. Qui était la mère de l’œuf ? Les poules déchiquettent les restes de vers. Je crache des gros mollards dans mes mains. Je me shampooine avec. Pour tout à l’heure. Je prends de la terre souillée du poulailler dans la main, je crache encore sur la terre, avec la boue je maquille mes joues. Je deviens sale. Je suis maintenant laide, j’ai mon œuf ? Je peux y aller. J’avance vers eux, je suis prête. Le père en avait marre d’attendre, il titube, me prend la main violemment puis gentiment il me dit d’aller prendre un bain. Non ! Je résiste. Il me tord le bras, pas la force pour lui résister. C’est un mauvais moment à passer. En tout cas j’ai eu le temps de prendre une poignée de terre que je mâcherai bientôt. Ne m’embrasseront pas. L’autre salaud voit la scène sans broncher, en face, encore un verre de whisky à la main. La picole, ça lui fait un gros bide de saindoux. Ça va aussi l’aider à plomber sa mémoire, à bloquer le dernier neurone qui lui reste. Je tiens bon. Grace à cette pensée, un jour, je les tuerai.
MAMAN DE RETOUR
JULIE
Ce dimanche là, maman était arrivée de très bonne heure, je dormais encore. Une belle surprise. Pas pour l’autre. En descendant les escaliers je l’entends fâcher maman.
LE PÈRE
Tu aurais pu avoir un accident.
MAMAN
Ce n’est que de l’autoroute. Je voulais rentrer. Vous me manquiez. Maman allait vraiment bien. Elle pense même venir passer ici quelques jours. Elle se sent d’aplomb pour prendre le train.
LE PÈRE
Elle a quand même un cancer. Tu ne devrais pas la laisser prendre le train.
MAMAN
Elle a déjà tout arrangé avec son voisin. C’est lui qui va l’accompagner à la gare pour l’aller et pour le retour il la ramènera chez elle. Je t’assure, elle va mieux. Son cancer se stabilise. Julie, tu t’habilles pour l’église.
LE PÈRE
Je sors.
JULIE
La joie ! Mamie à la maison dans bientôt. Peut-être même que maman n’ira plus jamais à Perpignan… c’est Mamie qui viendra…elle va mieux…mieux. Le cancer se stabilise. Y a des miracles qui arrivent sans prière. Elle descend les escaliers. Pour la messe, maman elle veut toujours que je m’habille. Par rapport au machin là-haut qui a donné aux hommes un jour de repos alors qu’il n’était pas obligé… après ce que les hommes avaient déjà fait à son fils, du mal, beaucoup, avec un pistolet à clou comme celui dans le garage. Sur une croix qu’ils l’ont mis les hommes. Pourtant c’était un Dieu comme son père. Pourquoi y a rien fait pour s’en sortir ? Mon œil qu’il était un dieu. Pour maman qui patauge dans la messe du dimanche, tout est pardonnable à condition de se confesser. Pour elle, que la violée soit au paradis avec son violeur…normal…s’il s’est confessé…s’il s’est repenti. L’absolution l’a blanchi. S’il n’y a qu’un paradis…là-haut, ça doit grouiller de haine.
LA MÈRE
Julie, tu dois me faire honneur.
JULIE
Tout en blanc : jupe, chemisier, chaussettes ; sauf la culotte, pour la messe, je choisis une culotte rouge. Elle comprend pas pourquoi je refuse la jaune, sa belle couleur préférée. Un soir après une crise parce que je refusais sa culotte jaune, elle a tapé sur internet « signification du rouge ». Elle voulait me faire une leçon. J’étais derrière son épaule. Ce qu’elle a lu lui a fait plaisir.
LA MÈRE
Le rouge n’est pas une bonne couleur, elle porte en germe le sexe. Ce n’est pas une couleur pour les petites filles sages.
JULIE
Maman, tu peux lire la signification du jaune.
LA MÈRE, dans sa tête.
« Associé aux traîtres, à l’adultère et au mensonge ». Très bien, je vais t’en acheter des rouges.
JULIE
Elle ne m’a jamais plus embêtée, elle aussi à changer de couleur préférée, elle choisit le vert, plus consensuelle. En portant du rouge en dessous, je signais ce que j’étais : une écorchée. Un temps. Retour de l’église. Maman prépare le repas. Je fonce, dans la chambre, chercher un livre emprunté à la bibliothèque « Ce qu’il faut savoir en sociologie ». Assise sur le canapé, jamais loin d’elle, les oignons qu’elle roussit embaume la maison. Un filet mignon sauce moutarde, sans trop de moutarde avec des pommes de la terre vapeur. Dix minutes plus tard, elle me rejoint sur le canapé.
MAMAN
Julie ! Tu lis !…ce n’est pas de ton âge.
JULIE
C’est un livre, y’a pas beaucoup de pages. Même si je comprends pas tout, il m’en restera toujours quelque chose.
MAMAN
Pourquoi celui-là ?
JULIE
J’aime le titre.
MAMAN
Le titre ! Il n’y a pas d’images…
JULIE
Maman !
MAMAN
Tu me dis vraiment tout ?
JULIE
Maman, tu as des secrets ?
MAMAN
Ce n’est pas une question à poser à un adulte. Pourtant, je peux te répondre que non, je n’ai pas de secret. Elle lui caresse les cheveux. Julie pose le livre sur le pauvre tapis. Elles se regardent dans les yeux. Bien sûr que non.
JULIE
Elle ment. Le monde ment. S’il n’y a pas ça, nous nous supporterions pas longtemps. Le mensonge, il y a eu ça depuis le premier homme, la première femme, les plus gros sont ceux que nous nous sommes inventés. Pas de paradis sans mensonge. Chacun garde bien prisonnier un bon bout de sa noirceur par respect pour l’autre, enfin, s’il le peut. Si les hommes étaient exclusivement dans la vérité, un immense voile de deuil recouvrirait la terre. Irrespirable. Du mensonge il en faut, pour couvrir de vernis l’humanité, rendre invisible la fusion jouissive qu’ils ont pour leur beau petit sexe. Le mensonge est bien placé dans la déchetterie des jouissances, un accessoire pour que le mal que chacun fait soit éternellement ignoré des autres.
MAMAN
Toi, par contre, tu as peut-être un petit secret. Un amoureux à l’école !
JULIE
Pas un seul petit secret.
MAMAN
Dommage.
JULIE
Tout le monde doit vivre avec ce qu’il est, y en a même beaucoup qui voudraient l’éternité pour se connaître mieux, vivre, vivre, toujours vivre, des millions de Monsieur Bahlsen pour accumuler toujours, bannir la mort de leur déjà pauvre vocabulaire. Oui, si l’homme vivait éternellement, sans doute, le mensonge perdrait de son utilité.
MAMAN
Qu’est-ce que tu voudras faire plus tard ? Coiffeuse, infirmière ?
JULIE
Pourquoi pas assassine ?
MAMAN
Tu dis des bêtises.
JULIE
La patience, j’ai cette qualité, aussi la maîtrise de moi, de mon temps. Je sais déjà mon futur, je l’envisage pas, je le prépare, et mot et expression amis comme « Vengeance » ou « Dent pour dent », sont gravés sur les murs de ma boîte crânienne, des décalcomanies qui s’impriment sans se faire remarquer dans mon quotidien. L’autre aura jamais ma pitié. J’aurai jamais le syndrome de la victime prête à lécher le cul de son tortionnaire, m’en réjouir même. J’en suis certaine.
MAMAN
Qu’est-ce que tu fais ?
LE PÈRE
Je sors. J’ai besoin de respirer.
MAMAN
Nous mangeons dans un quart d’heure.
JULIE
Nous déjeunons toutes les deux. Fin de repas, maman a mal au crâne. Elle s’allonge sur le canapé pour une petite sieste. J’en profite, je vais dans sa chambre, là ou se trouve l’ordinateur. Je traîne sur internet, encore, je relis toujours cet article, celui-là aussi, cette femme baisée par son kidnappeur. Pas une légende urbaine comme à Stockholm. Elle a le paquet du cerveau à zéro. Je lis bien, cette gosse de riches est tombée amoureuse, ils ont baisé, l’affaire du siècle, elle l’a aidé à toucher la rançon versée par ses parents. Au procès elle l’a défendu, c’est elle qui était partie non lui qui l’avait kidnappée. C’était son amoureux. Pathétique ! Amour ! Une belle invention pour rester en mode survie d’aveugle. Jetons du grain dans la basse-cour, nourrissons les bons sentiments, oublions les non-respirants, aussi comme cette autre femme tombée à genoux bouche ouverte pour un autre. Il y a deux mondes, j’ai choisi le mien. Pas avoir les yeux bandés. Le dominant est toujours en vie, pas encore cassée. Jamais soumise, pas comme le ver à la poule, l’alpha à l’oméga, l’enfant aux parents, l’adolescent à la magie numérique, le croyant à la vapeur d’eau. Eux tous, à qui on dira plus tard de lâcher prise pour être mieux dans leur peau devenue si fine à force d’être flagellée par les racines d’idées malveillantes. Vivre c’est s’extirper des autres qui nous étouffent du début du premier souffle à la dernière pelletée de terre. Je tape pour trouver des réponses aux questions. Je sais pas pourquoi je pense comme ça, comment mon cerveau fonctionne, mais je pense comme ça. Toujours cette flagrance : la famille est une bouse qui enfonce les enfants.
MAMAN
Julie, où es-tu, ma fille ?
JULIE
Je descends.
VACANCES DE PÂQUES
Vacances de Pâques, dimanche, Mamie arrive. Je fais semblant de dormir encore. Maman en ménage, en cuisine, en bas, pour montrer à sa mère combien elle est une parfaite ménagère. Pour faire honneur. Elle fait toujours comme ça maman quand nous avons de la visite : rangement, dépoussiérage, lavage de partout. Pendant ce temps elle m’ignore, facile d’aller dans sa chambre poursuivre mes recherches. Encore le mot « viol ». Wikipédia. Je relis pour la énième fois la définition. C’est les yeux fermés que je sens au plus profond ma haine. Quand je me fais violer, tout est petit. Tout se résume. L’alphabet, les 26 lettres deviennent un « A », 26 fois le « A » à répétition « Aaaaaaa », et Paris seulement une Joconde, Londres une Tamise. Dans la baignoire, l’eau est une sonnette sans savon qui mousse mon esprit dans un nuage de poudre blanche. Toujours à la fin, je le tue. À bientôt neuf ans je pense déjà « fin » sans coup férir, sans peur.
Un coup de klaxon.
MAMAN
Julie, descend, mamie est arrivée.
JULIE
De la fenêtre de la chambre je vois le taxi, Mamie en descend. Maman est déjà dehors, elle s’est catapultée quand elle a entendu le klaxon. L’aspirateur et le seau d’eau vite sous les escaliers. La cocotte siffle. Elle efface l’historique de navigation, éteint l’ordinateur. Elle descend les escaliers.
MAMIE
Où est ma petite fille ?
Maman entre avec la valise.
JULIE
Je suis là. Mamie. Comme tu es belle !
MAMIE
Ton mari ?
MAMAN
Il est sorti avec des copains, une randonnée, il reviendra ce soir..
JULIE
Quand il a su qu’elle venait aujourd’hui, il a trouvé une excuse pour lui faire comprendre qu’il en avait rien à foutre d’elle, que sa maladie à lui c’était elle, sa belle-mère, la vieille, qui l’avait jamais aimé, il en était certain, que c’était normal qu’elle le déteste parce qu’elle avait dû deviner depuis longtemps sa méchanceté.
MAMAN
Maman, tu veux boire quelque chose ?
JULIE
Tu es donc guérie, tu es guérie.
MAMAN
Laisse Mamie se poser, tu auras l’occasion de lui parler toute la journée.Tu sais qu’elle va dormir dans ta chambre !
JULIE
Oui ! Oui ! Oui ! Mamie, tu dormiras côté fenêtre.
Julie se saisit de la valise, l’amène dans sa chambre. Elle redescend aussitôt. Elles sont sur le canapé.
MAMAN
Peut-être un café.
MAMIE
Pas de café, tu sais bien. Où est mon sac à mains ? Maman lui amène. Merci. Voilà pour ma chérie, j’avais presque oublié. Ce n’est pas pour manger immédiatement. D’ailleurs je vais les donner à ta mère, elle les cachera dans le jardin, le prochain lundi.
Elle sort de son sac à main une boîte d’œufs Kinder pour filles.
JULIE
Des kinder filles ! Un temps. La couleur rose du papier les enrobant avec quelques dessins de bonnes fées. Ceux avec des conneries à l’intérieur, des jouets à étouffer un bébé qu’il soit fille ou garçon. Si elle savait que j’en étais plus aux bricoles grâce à l’autre ! En son honneur, pour Pâques, je ferais celle vachement heureuse à les trouver dans les herbes les œufs pour filles.
MAMAN
Julie, tu pourrais nous laisser. J’ai des choses d’adultes à parler avec mamie.
JULIE
Des secrets !
MAMAN
Si tu veux. Julie fait mine de monter à l’étage. En fait elle s’assied sur les marches. Tu as réfléchi ?
MAMIE
Réfléchir, oui, j’ai réfléchi. Je n’ai pas encore pris de décision.
MAMAN
Tu vends ta maison à Perpignan, elle est maintenant trop grande pour toi seule. Tu t’achètes un petit chez toi dans le lotissement. Je pourrais mieux m’occuper de toi.
MAMIE
Je sais.
MAMAN
Ici, c’est aussi bien que par chez toi. L’hôpital est à un quart d’heure, dans la rue il y a deux médecins.
JULIE
Ah bon ! Ils sont où ceux-là ? Elle ment peut-être pour la rassurer, parce que c’est pas la première fois qu’elle lui en parle. Elle viendra jamais.
MAMIE
J’ai fait ma vie à Perpignan. J’ai mes copines.
MAMAN
Ici, tu as ta famille.
MAMIE
Tant que je ne suis pas totalement guérie, je préfère rester chez moi. Je ne veux pas être un poids.
JULIE
Mamie sait que l’autre ne veut pas, qu’elle mettrait en danger le couple de sa fille, déjà qu’il l’aime pas, il irait jusqu’à la détester. Ses violences, ils les déverseraient sur maman.
MAMIE
Parlons d’autre chose, je veux absolument voir l’endroit où est mort Richard Cœur de Lion.
Julie déboules escaliers.
JULIE
Demain ! Maman, je t’en supplie, demain !
MAMAN
Je ne sais pas si le lundi y a des visites, je crois que les musées sont fermés les lundis. Julie, tu veux bien ramener mon ordinateur, il est dans ma chambre. Il est très visible
JULIE
Tout de suite. Un aller-retour.
MAMAN
Avec l’ordinateur. Château…château de Chalus. C’est là qu’il est mort…fermé au public jusqu’en juin…des travaux pour consolider les remparts. Je suis désolée maman.
MAMIE
Ma petite Julie, je te fais confiance, tu vas nous organiser quelque chose
JULIE
Oui, c’est moi qui vais choisir.
MAMAN
Je te prêterai l’ordinateur, si tu en as besoin.
JULIE
Pas la peine. Je propose Oradour sur Glane.
MAMAN
Pas joyeux comme visite.
MAMIE
C’est Julie qui décide.
MAMAN
Voyons voir si demain c’est ouvert !…Ouvert.
MAMIE
Ton mari ?
MAMAN
Il travaille.
MAMIE
D’ailleurs il est parti où ?
MAMAN
Il fait sa vie.
JULIE
L’après-midi se passe dans le salon, toutes les trois. Depuis dix minutes Mamie parle encore et encore de son dernier séjour à l’hôpital, de son cancer. Elle raconte. Elle en finit pas, elle a besoin des mots. Elle parle encore de sa compagne de chambrée avec qui elle était chez les cancéreux.
MAMIE
Elle répétait sans sens : « Si Dieu le veut…, si Dieu le veut…, si Dieu le veut… » Elle m’agaçait à m’en donner la migraine. À un moment, j’en ai eu marre, j’ai parlé plus fort qu’elle et j’ai dit « ce que Dieu ne veut pas, que le Diable le fasse ! » Elle n’a pas compris…pour être honnête, je n’ai pas compris ce que je disais… mais de parler du diable ça l’a calmée. J’avoue ma fille qu’avec l’âge, je suis devenue une croyante douteuse.
MAMAN
Maman, tu t’entends ? Avec l’âge, au contraire, le doute devrait s’évanouir.
JULIE
S’évanouir par peur de la mort ! Notre vie est un puzzle au nombre et aux formes indéterminés de pièces. Chaque jour une pièce. Avant le cancer, mamie avait la bible, aussi des formes indéfinies de croyances comme l’horoscope, le rebouteux. Le cancer a bouleversé sa vie, les pièces sont dorénavant identiques, cubiques, ses jours elle les vit plus. Je sais pas combien il lui reste de cubes, j’espère assez pour se construire une nouvelle tour de Babel avec d’autres souvenirs.
MAMAN
Maman, Dieu est toujours du côté des faibles, des malades.
MAMIE
Alors pourquoi ne les rend-il pas plus forts pour résister à la maladie ?
JULIE
Je pense même qu’il est encore plus du côté des tordus.
MAMIE
Avoir une voisine de cancer dans une chambre pour cancéreux pas loin de la salle à rayon, pas facile pour le moral. J’en ai vu des choses, comme dans le couloir de l’hôpital, une malade priait dans un langage absent. Seul le mot âme semblait sortir de sa bouche comme une litanie.
JULIE
La pauvre femme, plutôt que de prier, elle aurait mieux fait d’apprendre à parler, voilà à quoi je pense quand elle raconte son anecdote.
MAMIE
La nuit dans un hôpital, beaucoup d’échos, heureusement qu’il n’y a pas de silence. Les bruits m’apaisaient. Celui du chariot des infirmières aux roues couinant, les pas d’un malade insomniaque, le reste d’une voix. Hé bien les bruits me rassuraient ! Les infirmières parlaient beaucoup des internes, aussi des médecins qui étaient comme les gardiens au football, ils finissaient toujours par encaisser un but comme un qui venait de mourir. Elle tousse. Je vais bien ma chérie. Tu peux m’apporter un verre d’eau, s’il te plait. Julie se lève, lui apporte un verre d’eau. Merci ma chérie. Elle avait un cancer de la gorge, elle a quitté l’hôpital avant moi. Seule dans la chambre je commençais à reprendre espoir. Un temps. Je vous embête avec mes histoires d’hôpital ? Pas de réponse, elle continue. La veille, j’avais fait des examens. Pour les résultats, il faut de la patience à avoir. J’ai remarqué qu’à l’hôpital, aucun lit vide. il y a toujours un malade quelque part qui attend. L’un part, un autre arrive. Ça n’a pas manqué, quelques heures après le départ de l’autre, une autre arriva avec un autre cancer. Le pancréas. Autant dire qu’elle était foutue. Elle rigolait pourtant. Elle rigolait. Elle disait que même avec une plume dans le cul, si elle le voulait vraiment, elle pourrait voler.
MAMAN
Une optimiste.
MAMIE
Optimiste ! Elle me rendait de la peur. Pourquoi est-ce qu’on avait mis une morte sur patte dans la même chambre que moi ? Est-ce que je me dirigeais vers une fin ?
MAMAN
Quand elle t’angoissait, ne fallait pas l’écouter, la télé est un bon somnifère.
MAMIE
La télé, oui, un vrai goutte-à-goutte pour oublier, quand les émissions sont intéressantes. Elle tousse. Je suis encore solide. Sur les conseils de la diététicienne, j’ai tout fait pour durer un peu plus. Les amandes sont bonnes, j’en mange une poignée par jour.
MAMAN
Julie, tu notes, pour les courses. Julie se précipite pour chercher une feuille et un crayon.
MAMIE
L’avocat est bon.
MAMAN
Un avocat par jour.
MAMIE
Un demi, avec du surimi, saveur crabe. Les framboises sont bonnes, une fois par semaine.
MAMAN
C’est tout !
MAMI
Il y a eu aussi ma période épices avec le curcuma, la cannelle même le gingembre. Tous devaient me donner des années en plus. Des années par rapport à quoi ? À qui ?
JULIE
Mamie souffle. Sa force de parler s’épuise d’autant que maman donnait dans les mimiques perplexes, ce qui ne lui avait pas échappé.
MAMIE
J’en étais ? Où ?
MAMAN
Tu ne veux pas te reposer ? Une tisane ?
MAMIE
Je n’ai pas fini mon verre d’eau.
MAMAN
Maman, je voudrais que tu parles d’autre chose pour Julie.
MAMIE
Il fallait me le dire. Depuis le début je vous emmerde avec ma maladie. Je vais quand même conclure, malgré ce que j’ai vécu, je suis en bonne voie de guérison.
MAMAN
Tu ne nous emmerdes pas comme tu dis, si tu veux encore parler de ton séjour, vas-y.
JULIE
Ainsi se passe l’après-midi jusqu’à presque tard, un long bavardage sur sa maladie. Elle parlera demain de son enfance pendant la guerre si Oradour l’inspire. Elle se met à bailler, de plus en plus, nous lui laissons la place pour qu’elle puisse s’allonger un petit moment pendant que maman prépare le dîner.
Le père entre bruyamment, il est visiblement saoul. Il voit maman qui découpe le rôti de bœuf.
LE PÈRE
J’espère qu’il est saignant. Il balance son sac à dos et ses bâtons de marche propres sur le tapis.
MAMAN
Tu as marché longtemps.
JULIE
Maman se doute qu’il a bu, que sa randonnée elle s’est arrêtée chez son frère. Mamie l’empêche pas d’embrasser son front, ni moi d’ailleurs. Qu’est-ce qu’elle pue son haleine, des renvois de poubelles. Maman le repousse, sans trop faire voir, vers sa place au bout de la table. Nous nous installons. L’entrée, une bonne salade, un bon coup de balai pour les intestins, il aime pas. Pour lui, les salades c’est de l’herbe à vache. Le père débouche une bouteille de Côte-Rôtie, pour fêter la venue de Mamie.Il se perd dans des gros mensonges. Vingt-cinq kilomètres qu’il aurait faits, ce poivrot, avec Claude et Arthur, des hommes bien inconnus pour pas qu’elle téléphone si l’envie, qui lui arrive jamais, lui en venait.
MAMAN
Impressionnant.
LE PÈRE
Vingt-cinq kilomètres, douze et demi pour l’allée et autant pour le retour. Oui, mesdames ! Vers Périgueux, en suivant le GR 65, le chemin de Compostelle.
JULIE
Il donne bien le numéro pour dégonfler son mensonge, personne n’est dupe.
MAMAN
Sur le retour, tu ne te serais pas arrêté chez mon frère, par hasard. Elle lui met la tranche de rôti dans l’assiette avec les pommes de terre bien saucées.
MAMIE
Comment va mon fils ?
LE PÈRE
Je n’ai plus faim. Je suis crevé.
Oradour sur Glane
JULIE
Arrivées par la route de Limoges, maman se gare en face, là-bas, parking payant proche de la Glane. Pas terrible la vue. Quelques difficultés pour Mamie de descendre de voiture, elle dit qu’elle peut se débrouiller, pas de quoi fouetter un chat.
MAMIE
C’est donc ça le village martyr !
JULIE
Depuis le temps, fallait qu’elle vienne avant de mourir. C’est qu’on allait en voir des horreurs là- dedans, pas des tendres les SS, même moi je le sais… alors ! Chut. Lieu de recueillement Je fais un peu le guide. Nous entrons par la rue principale. De la ruine, y a pas à dire, y en a. Avant de s’engager dans le village, maman va chercher un peu de documentation histoire d’apprendre quelque chose.
MAMAN
C’est un monument historique, c’est écrit, tout le village est historique.
JULIE
La grande histoire des massacres, de la haine, de la violence ! Maman regarde très vite le nombre de victimes, faut savoir, si jamais l’autre lui pose la question ce soir quand il rentrera, même si j’y crois pas qu’il lui posera une seule question. Il posera les pieds sous la table, il arrivera tard, encore un peu saoul, il faudra l’attendre pour manger, même si c’est tard, pendant les vacances, je peux rester tard.
MAMAN
Six cent quarante-deux, c’est le nombre de victimes. Il y avait des hommes, normal, aussi des femmes et des enfants, brûlés vifs pour beaucoup.
JULIE
Du barbecue pour Satan s’il existait. Non ! Là, pas de viol, en tout cas la fiche n’en parle pas, n’ont pas eu le temps les nazis, ou alors ils avaient déjà fait leur affaire dans un autre village avant d’arriver ici, dans le trou-du-cul du monde. Peut-être à Tulle, ou ailleurs, sur le bord d’une route, dans un fossé avec une paysanne de passage. J’en sais rien après tout. Peut-être, au contraire, qu’elles ont toutes été passées par le sexe des grands blonds, que la fiche doit pas en parler parce qu’il y a beaucoup d’enfants qui viennent ici avant même d’entrer au collège. Un temps. Il est temps d’avancer, de monter la rue principale. Tout de suite à gauche, la maison du Haut… le tellement Tout-puissant n’est pas intervenu, comme pour Lætitia. À croire qu’il aime lui aussi la chair fraîche.
MAMIE
Six cent quarante deux.
JULIE
Mamie commence à pleurer de le savoir. Ce sera inutile de rentrer dans les ruines de l’église, de voir trop de détails. D’ailleurs, qu’est-ce qu’on pourrait voir, le ménage a été fait, bientôt soixante-dix ans, y a eu du vent qui a lissé les murs, de la pluie qui a nettoyé le parvis. Même si la neige a pu la rendre un peu plus présentable, l’église, c’est tout de même que de la poussière qui reste maintenant cachée dans son ventre. Je suis pas insensible de la voir se mettre dans cet état alors qu’elle sort à peine de son cancer, c’est pas prudent. Je comprends bien le drame d’ici, la tragédie, pourtant il faut toujours penser à soi maintenant, à ce qu’on vit dans l’instant, oui, être seulement égoïste, donner des doses de bons sentiments au compte-goutte pour ne pas les épuiser trop vite. Même si personne le reconnaît, c’est ça qui domine l’intérêt de sa propre vie. Depuis que je sais lire que je comprends, y a dans Gala que des vérités sur le genre humain, des vieux qui expulsent leurs vieilles pour une plus jeune, des banalités de mots communs comme « préservons-les, les enfants », comme on préserve des espèces en voie d’extinction. Oui, qu’on entasse les enfants de divorcés dans un parc animalier, laissons les adultes partouzer à l’extérieur. Mamie tu pleures pour ce drame, c’est toute l’existence qui est à pleurer, parce qu’il n’y a que soi pour soi avec toujours une dose d’insincérité à donner pour faire bonne figure aux autres. En te fixant, je le sens, tu en as encore des bons sentiments, la vieillesse ne te les a pas encore tous pris.
MAMAN
Sur la droite, il y a le cimetière.
MAMIE
Non. Pour dans quelques années.
JULIE
Pas beaucoup de touristes. Quelques couples, des vieux couples, des biens rosés, qui mitraillent avec leurs téléphones portables les lieux des massacres. Qu’est-ce qu’ils vont faire des photos ? Les montrer à leurs amis ? Leurs dires voilà où nous avons passé nos vacances. C’est très culturel de venir visiter des lieux de massacres, y a au moins beaucoup de choses à raconter, si toutefois ils en retiennent quelque chose. Parce que nous, maman elle lit tout haut la brochure, nous savons toujours ce que nous voyons, l’histoire qui y retourne ; eux avec leurs photos, qu’est-ce qu’ils vont retenir ? Un temps. La grimpette continue jusqu’à la forge puis stop. Peut-être que les ruines épuisent Mamie. Elle veut retourner à la maison. De toute façon nous étions arrivées au bout, au bout d’une simple tranche en chiffonnade de noirceur. Un temps. Nous repartons à la maison. Du silence, quelques mots dans la voiture, des mots de ma maman à sa maman parce qu’elle s’inquiète.
MAMAN
Maman tu ne dis rien ?
MAMIE
Je suis fatiguée. Je n’ai plus vingt ans.
MAMAN
Julie donne mon châle à Mamie.
MAMIE
Je n’ai pas froid.
JULIE
Nous rentrons, l’autre arrive, nous mangeons.Demain ne sera pas un autre jour. Quoiqu’on ne sait jamais pour eux. Un tour dans la salle de bain, brossage des dents, autres si nécessaire, puis dodo.
Le lendemain de la visite à Oradour. Petit déjeuner
JULIE
La visite à Oradour a bien fatigué Mamie, si bien qu’elle demande à maman d’éviter de trop bouger, d’autres visites peut-être dans les jours qui viennent. Elle voudrait profiter du beau temps sur un des transats posés sur la terrasse.
MAMIE
J’avais oublié que vous aviez un si grand jardin.
MAMAN
Plus de deux mille mètres carrés.
JULIE
Tu viens avec moi nourrir les poules et ramasser les œufs ?
MAMIE
Pourquoi pas.
Le père descend les escaliers en trombe.
LE PÈRE
Il faut que j’aille travailler. Bisous. Il embrasse maman, un petit signe de la main. Vous ne m’attendez pas pour ce midi, je vais manger à la cantine avec mes collègues. Une belle journée pour vous.
Elles se regardent très étonnées, puis bouffent de rire.
JULIE
J’emmène Mamie au fond, maman nous accompagne. La dizaine de poules nous accueille bruyamment, avec des petites envolées aussi dignes que celles des cygnes sur un lac. Si elles font ça les poules, c’est qu’elles s’attendent à ce que je jette dans leur bec mes meilleurs amis. Ça, je le fais seulement avant les salauds. Un temps. Mamie connait mon attirance pour eux, aussi elle est bienveillante quand elle en parle.
MAMIE
Sais-tu que sans ver de terre, nous pourrions mourir de faim ?
JULIE
Elle me parle des vers de terre avec gentillesse, maman aussi, même si elle trouve ça bizarre qu’une petite fille puisse les aimer, au point de les amener en classe, de les considérer mieux qu’un chien ou un chat qui sont des animaux de compagnie reconnus. Elle m’en touche deux mots quand je nourris les poules à coups de graines. Je sais pas moi, le pourquoi du comment aimer un ver, c’est comme ça. Peut-être parce qu’ils m’aiment à en mourir pour moi.
MAMAN
Tu ne préfèrerais pas un chat ou un chien ? Une tortue comme Carapatte.
JULIE
Si ça peut te faire plaisir.
MAMAN
Ton père me dit que tu creuses la terre avec tes mains pour trouver des vers ?
JULIE
Est-ce que tu m’as déjà vu avec des vers à la main ? Maman, c’est plus un jeu pour moi l’histoire des vers qu’un truc de malade. Un temps. Les jours suivant s’écoulent dans l’ennui. Parce que plus de sortie, hormis pour marcher d’un bout à l’autre du jardin, pas grand-chose quoi. Je m’ennuie. Mercredi, je demande de passer l’après-midi à la bibliothèque.
MAMIE
Ce n’est pas dangereux d’y aller seule ?
JULIE
Je connais la route par cœur. D’ailleurs il n’y a rien à connaître, le bus me prend juste à l’arrêt qui est en face de chez nous. Il me dépose à vingt mètres de la bibliothèque, même pas besoin de traverser la rue. Un trajet ordinaire. Un temps. Je rentre dans la bibliothèque, immensité de connaissances vide d’enfant, quelques adultes. Pendant les vacances le goût de l’effort est mis de côté, pas pour moi. La dame de l’accueil me regarde d’un air souriant. Zut ! Ma carte d’adhésion je l’ai oubliée à la maison. Un temps. Elle me connaît, je peux lire sur place, je ne pourrais pas emprunter, un moindre mal. Je dépose mon haut sur une table, direction la collection « Que sais-je ? ». Des petits livres, j’en dévore facilement un ou deux en un après-midi. Même si je comprends pas tout, je sais qu’il m’en restera toujours un peu du savoir. Le voilà, celui que je cherchais, « Les poisons. » Je m’installe à la table, ferme les yeux quelques secondes…voilà… je lis… pas bien, par manque de concentration, trop de Mamie dans la tête, de son mensonge. J’ai la conviction, elle est pas guérie, sinon on se serait baladées dans la forêt ou dans un autre endroit guerrier. C’est qu’il y en a à voir dans la région des détestations de l’homme pour l’homme, y a pas eu qu’Oradour. Si elle est toujours malade, ça veut dire que maman repartira chaque mois la voir, que rien n’est terminé. Voilà pourquoi, il faut que je m’arme. Trouver un poison facile à préparer. Une fois fait, l’autre mort, j’ aurais plus rien à craindre. Y aura même pas de prison, suis qu’une enfant violée. Belle page. Je m’arrête net sur le muguet pourvoyeur d’arrêt cardiaque. Je fais mon film. Dans le jardin y a du muguet, pas trop de clochettes, aucune importance. Je cueille branches, feuilles, clochettes. Je laisse macérer l’ensemble dans un récipient d’eau pendant quelques semaines. Je cache le récipient, mon secret au fond du jardin, dans une cage à lapin vide. Quelques jours avant que maman aille chez Mamie, je tamise l’eau avec un chinois, je remplis un sac à glaçons, l’autre en prend toujours avec son pastis. Il en prendra ce jour-là. Il en servira aussi à l’autre. Crac. Grand débarras. Elle lit frénétiquement. L’horloge de la bibliothèque sonne dix dix-sept heures. Je dois rentrer. Le bus passe dans dix minutes, j’en sais assez. Quant au poison, je dois encore réfléchir. Je rentre. Il est encore tôt. Une partie de manille en attendant l’heure de manger.
MAMAN
Qu’est-ce que tu as lu ?
JULIE
Un Tintin.
MAMAN
Lequel ?
JULIE
Tintin au Tibet.
MAMAN
Tu es rentrée sans livre, ce n’est pas ton habitude.
JULIE
J’ai oublié la carte d’abonnement
MAMIE
Ton mari te délaisse. Ne dis pas non, je ne suis pas aveugle.
MAMAN
Maman, il y a Julie.
JULIE
Mamie lui en a parlé à maman de cette obsession de chercher ailleurs du cul quand y en a pas chez soi, enfin du beau cul bien ferme. Pour Mamie, c’est venue comme ça cette réflexion. Je veux pas écouter, j’entends, je veux pas faire l’hypocrite, je veux pas me cacher dans la chambre sous les draps pour qu’aucun autre mot vienne me tapoter la cervelle, je veux avoir le bonheur qu’enfin, si vraiment il en a trouvé une jeune, une autre, qu’il me laisse tranquille. Celle-là, je l’envie pas, je la plains pas non plus. Elle, certainement qu’elle l’a choisi.
MAMIE
Il a encore des restes pas trop dégueulasses.
MAMAN
Maman, tu te fais un film. Un temps. Dans ta chambre Julie, c’est une discussion pour les grands.
JULIE
Maman donne donc quelques explications saugrenues. Oui, elle a senti depuis longtemps qu’il s’éloigne ; oui, c’est son boulot, son putain de boulot qui l’éloigne…qui le fatigue. Y a encore du cul entre eux, un peu. Quand il y en a, c’est du bon, partout, de la bonne jouissance à faire oublier les séances de masturbation. Enfin, voilà comment je peux traduire ce que j’ai entendu assise au milieu des escaliers. Le reste des jours passe, le jeudi, le vendredi, le samedi comme du temps perdu, leur conversation de mercredi soir avait dû les refroidir. Les mots deviennent glacés, sans sucre ajouté. Mamie décide d’avancer son départ. Alors quand arrive dimanche, Mamie prend le train pour Perpignan, départ 13h15, arrivée 19h35, sans gros regret. Son voisin viendra la chercher à la gare, il est au courant. Elle téléphonera à maman quand elle sera arrivée. J’étais persuadée qu’elle viendrait jamais habiter prés de chez nous.
Les grandes vacances
JULIE
Voilà, le temps passe toujours, il aurait dû passer plus vite, Mamie a pas menti, elle est guérie. Elle est même partie voyager, il y a de ça un mois, en Grèce, un de ses rêves…ce serait notre berceau. Oui, il aurait dû passer plus vite, que je grandisse plus vite…que la fin soit plus proche. Mais non, le temps passe pas comme ça, comme un claquement de doigt, le temps s’impose avec les coups d’une cloche fêlée, les leçons d’une pauvre vie, les minutes et les heures perdues, les instants et les moments sans importance. C’est l’époque des grandes vacances. Aussi pour l’autre, trois semaines à trois, à le subir avec maman. Entre eux plus de vie commune. Des droites parallèles. Maman dort souvent seule, lui sur le canapé presque chaque soir, quand il rentre, bourré à une heure impossible. Y a pas de cris, y a pas de violence, y a plus rien. Pendant les grandes vacances, maman me laisse dormir comme à Pâques, plus tard, alors je traîne dans les draps. Je pense un peu à Rachida qui m’a écrit une fois. Elle est dans le pays de ses parents, de là-bas, chez un oncle, à côté de son futur grand mari. Elle s’ennuie, sans copine, avec seulement du sable, sans même un seau pour bâtir des châteaux par manque d’eau. Elle passe son temps à écouter les femmes, sa tante, et les autres.
RACHIDA
Nous ne sommes pas Égyptiens.
JULE
Tu pourras visiter les pyramides. Elle répondait à cette phrase. Je savais. Je pensais aux treize pyramides du Nord du pays de ses parents, j’ ai pas insisté pour ne pas la vexer, faire l’intéressante. Dans ce village, rien. C’est pour ça qu’ils veulent venir ici, après le mariage, dans quelques années, pour vivre dans des choses. Je pose sa lettre sur ce qui me sert de bureau. Je m’enroule dans le drap même s’il commence à faire chaud. Je tourne la tête lentement à gauche pour dire oui je suis bien, à droite non je suis pas bien. Je suis bien, je suis pas bien, à gauche à droite, de plus en plus vite, bien pas bien, pan-pan, puis je me secoue, le matelas résonne, je m’agite frénétiquement puis stop. À reprendre mon souffle. Voilà un matin d’une banalité normale sans le moindre extrait de rêve à raconter. Rachida et l’Univers, c’était que pour moi.
Elle se lève, se dirige vers la salle de bain. Croise sa mère qui en sort.
MAMAN
Bonjour ma fille. Tu as bien dormi ?
JULIE
Elle sourit, entre dans la salle de bain. Elle se regarde dans le miroir. Julie, tu es belle. Un temps. Alors que je me regarde plus dans un miroir depuis des mois, ce matin j’ai eu l’envie de dire haut que j’étais belle. Fallait sans doute pas, d’ailleurs la phrase est restée murée dans la bouche, pas possible de la dire, seulement la penser. J’ai bien essayé, « Julie, tu es belle », encore, encore plus bas, plus haut, la bouche en cul-de-poule ou grande ouverte, j’ai bien essayé, rien, pas un son. Encore une fois, j’avais plus une consonne à évacuer. Muette. Je me comprends pas, malgré mes lectures, y a des trucs qui se passent en moi sans que je le veuille, comme maintenant. Je dois juste attendre que ça revienne pour pas inquiéter maman. Moi, de parler, je m’en fous. C’est revenu, la voix, quelques minutes plus tard. Un temps. Ainsi passent les vacances, des lectures en un rêve, de mon lit au jardin. Bien que Mamie soit guérie, je renonce pas au poison. Depuis le mois de mai, j’ai saturé de muguets une bouteille d’eau plastique. De quoi faire des dizaines de glaçons parce que le père, lui,renoncera jamais. Constamment il pousse maman à s’absenter, à aller quand même rendre visite à sa mère.
MAMAN
Je lui ai encore parlé hier soir sur Skype, elle va bien.
JULIE
C’est moi qui lui ai appris à s’en servir
MAMAN
Je te l’ai déjà dit, nous nous connectons tous les jours à dix huit heures. Si tu veux la voir, je peux lui donner rendez-vous plus tard.
JULIE
Il refuse. Il enrage d’être lié par cette technologie. Pourtant il trouve encore du temps pour me mettre une cartouche, comme il dit. Quand maman part faire des courses par exemple, à peine dans la voiture, il m’appelle, exige satisfaction. À la différence d’avant, quand Mamie était malade, il avait le temps de me cracher sur le visage. Au jour d’aujourd’hui, il s’est adapté, il est au contraire devenu très doux, très prévenant, pour ne pas me faire mal. Je peux le dire, il a changé. Moi pas. Il est peut-être temps que je mette mon projet à exécution.
La vÉritÉ va éclater.
JULIE
Ce matin-là, j’entends le réveil de l’autre qui part au travail, travaille de plus en plus tôt, revient de plus en plus tard. Depuis que maman n’a plus l’utilité d’aller voir Mamie, il écarte sa vie à elle au forceps. Elle doit se lever tôt le matin avec lui, se coucher tard parce qu’il exige qu’elle l’attende. Pour l’épuiser. Il est assez tordu pour rendre maman malade, refaire ce qu’il aime faire, m’humilier, me violer. Il veut même qu’elle prenne un temps complet à l’hôpital, elle refuse. Il fait tout pour lui rendre la vie impossible…elle résiste… contre la fatigue, elle sieste les après-midis malgré son interdiction. Pour contrer sa méchanceté, elle est devenue sourde. Progressivement elle se libère, elle fait ce qu’elle a envie, tant mieux pour moi. À force d’insister, maman le soupçonne de quelque chose genre Paul et Rose. Elle en est maintenant persuadée, son mari a une seconde vie. Mamie avait raison. Je surprends la conversation téléphonique, hier soir, tard, grâce à un dernier pipi. Parce qu’il est pas encore rentré, elle téléphone à sa mère. Ensuite à son frère. « Non, je ne suis pas dans la culotte de ton mari », il lui répond son frère, qui vient plus à la maison depuis la guérison de Mamie. Enfin sa copine Rose, qui depuis quelques semaines, a quitté son mari…maman l’ignorait, elle lui donne des bons conseils, sentir ses vêtements pour trouver un parfum étranger, vérifier l’état des comptes en banque pour déceler les dépenses extraordinaires, enfin,summum, fouiller dans ses textos et ses contacts. Le mieux est d’attendre qu’il prenne son bain.
MAMAN
Je crois connaître le mot de passe de son portable. Sa date de naissance, il me semble.
JULIE
Rose lui dit de s’entrainer à la rapidité avec le portable. Elle l’éteint, elle le rallume, elle chronomètre le temps qu’il faut pour accéder aux SMS et aux contacts. Elle lui dit qu’il y a plus rapide, sur Youtube, elle peut trouver des méthodes de piratages efficaces, c’est plus technique, pas compliqué.
chute de mamie.
JULIE
Le beau temps dure jamais longtemps.
MAMAN
Julie, ta mamie est hospitalisée. Ce n’est pas grave. Ce n’est pas une rechute du cancer. Elle est tombée dans la rue, le col du fémur. Je vais partir en fin de semaine pour quelques jours.
JULIE
Un arrêt-maladie de complaisance pour ne pas prendre sur ses congés, un jeune docteur avec qui elle travaille lui en a fait un.
MAMAN
C’était hier, j’ai reçu un coup de téléphone de son voisin, le gentil.
JULIE
Tu vas aller la voir ?
MAMAN
Oui.
JULIE
Quand ? Je n’entends pas sa réponse. Très bien.
MAMAN
Ce n’est qu’un aller-retour.
JULIE
Voilà comment je vois les choses. La bouteille plastique, avec le muguet à l’intérieur, depuis des mois, il a dû bien infuser. Je la sors de la cachette, je fais des glaçons et hop, à son premier verre de pastis, sans qu’il me le demande, j’y mets les glaçons empoisonnés. Un plan parfait. Qui pourra croire qu’une petite fille puisse vouloir du mal à son père ? Vendredi. Jour J. Maman va partir vers 15h. Comme avant, elle reviendra dimanche en fin d’après-midi. Plus tôt si elle le peut. À ma grande surprise, ce week-end-là, il me touche pas. Je me mets les écouteurs. J’aime trop les voix des femmes, ce sont des soins, comme des pansements à ma vie, sans piqûre, sans pénicilline Même celle de la rappeuse qui nique les machos. En ce moment, il y a Doris Day, et son « Dream A little dream of me », puis le « Close to You » de Karen. Voilà ce qui s’est passé. À peine maman partie, qu’il prend la poudre d’escampette. Ce qu’il a fait, je n’en sais rien. Il est seulement revenu le dimanche matin sans dire un mot, sans se soucier de ma présence. Pour le midi, il dit de me débrouiller, qu’il n’a pas faim, qu’il reste dans la chambre. Même si mon plan tombe à l’eau, je suis heureuse. Je le soupçonne à ce moment-là d’avoir quelqu’un d’autre. À tort. Un temps. Plus tard, au moment du procès, je lis dans le journal qu’il appartenait à un groupe de pédophiles qui se réunissaient un week-end par mois pour s’échanger physiquement des photos et des vidéos, n’utilisant jamais les boîtes mails, pour ne pas être repéré par la police. C’était ce week-end là que le rendez-vous avait eu lieu. Quand maman revient le dimanche soir, elle me trouve souriante.
Je vous présente Pierre
JULIE
Nous sommes le dernier jour d’un jour d’école, un vingt-deux décembre. Même les dix dernières minutes avant la petite fête qu’ont préparée parents et enseignants. La maitresse sait qu’il y en a encore qui veulent toujours croire au père Noël, alors pas d’impair. Chut. Pour une trisomique, elle nous infantilise celle-là.
LA MAÎTRESSE
J’espère que vos parents ont bien ramoné la cheminée, sinon le père Noël ne pourra pas passer.
JULIE
Elle sourit genre clin d’œil. Seul, nous deux, Pierre et moi savons que le père Noël c’est du coca-cola Christmas, de la pub pour bulles. Après Lætitia et Rachida, Pierre est devenu mon meilleur ami. C’est le seul garçon avec qui je parle. Les autres sont cons. Lui, il est intelligent. Une bonne tête. Il connaît la collection « Que sais-je », il en lit comme moi beaucoup. Celui sur la sexualité, ça l’a gêné, il ne l’a pas lu entièrement. Au début, il l’a choisi parce qu’il a eu une première érection, il y a un mois, ça l’a perturbé parce que son père ne lui en a jamais parlé du sexe qui se dresse. Quand il me le dit, je rigole pas.
PIERRE
C’est arrivé comme ça, par hasard. Je suis assis sur une chaise à ne rien faire, voilà que ça arrive. J’ai eu peur. Une peur d’avoir une malformation. Une maladie. J’ai tapé sur le pantalon pour qu’il se rabaisse ce zizi…impossible. Je suis allé dans les toilettes, j’ai fait pipi. Pourquoi ? Je ne sais pas. Je ne comprenais pas. Rien. Voilà, ça s’est fini comme c’est arrivé. Depuis ça arrive trop souvent.
JULIE
C’est moi qui lui ai conseillé de lire le « Que sais-je » à la bibliothèque, en cachette de tout le monde comme moi je l’avais fait.
PIERRE
On s’aime bien, tu ne pourrais pas m’aider ?
JULIE
Oui. Ce sera lui mon amoureux, lui et personne d’autre. Six mois plus tard, avant les grandes vacances, je lui ai fait connaître le sexe, dans ma chambre, un mercredi après-midi, le sexe de la femme, du sien aussi, et du comment se soulager. Rien de plus.
La fête de fin d’année bat son plein dans la grande salle de l’école.
JULIE
Maman, je te présente Pierre.
MAMAN
Bonjour Pierre.
PIERRE
Bonjour madame. Mes parents m’appellent, au revoir, à après les vacances.
JULIE
Maman, je pourrais avoir un portable pour noël ?
MAMAN
Ton père refuse.
JULIE
Le soir même maman parla de Pierre au salaud qui dit pas un mot. Il accepta quand même que nous fassions nos devoirs ensembles.
Un soir je marche autour de la maison.
JULIE
Un mercredi après-midi, une promenade avec Pierre dans le lotissement. Une marche lente, à savourer, main dans la main. Nous aurions voulu discuter encore plus, pas possible, il fallait se soumettre à l’ordre parental : tu rentres pour dix sept heures. Directement dans ma chambre avec Pierre pour nous allonger, nous laisser aller à des pensées amoureuses. Nous devions être seuls, quand l’autre a fait irruption comme par enchantement. Il éjecta Pierre, lui ordonna de rentrer immédiatement chez lui. De plus mettre les pieds dans cette maison. J’ai voulu l’accompagner à la porte, l’autre me plaqua sur le matelas. Presque en pleurant, Pierre quitta la chambre. Lui me colle. Son corps comme un sac poubelle rempli de déchets. Il y a des égouts qui apparaissent quand je pense trop à lui. Je deviens assassine sans honte. L’empoisonnement est toujours présent malgré cette perturbation qui me chahute qui me dit : tu dois y renoncer. Ton père reste toujours ton père. Banalité ! Je reviens vite dans le droit chemin, œil pour œil, dent pour dent, pas m’abandonner au bien pour tout pardonner, tout passer à la blanchisserie, comme ça les mauvaises pensées seront bouffées par les enzymes avec un corps toujours pur et vierge comme celles du paradis promis aux assassins. Je peux pas. Je souffre pas. La haine me bouffe pas, elle me stimule, elle est mon adrénaline. La bonté m’étouffe. Jamais oublier de me faire justice, oublier ce qui pourrait me pervertir de ce destin. J’ai perdu Pierre, je retrouve un Adolph. Me touche pas. Lui demande si je peux me lever. Je me lève. Je lui dis que je vais marcher dans le lotissement. Ne répond pas.
MAMAN
Il va faire nuit.
JULIE
Je vais pas m’éloigner. Je marche, les éclairages sont malades, pas un blanc cru, un palot, du genre maladie dans l’air. Les fenêtres sont déjà allumées. J’imagine aussi, télé allumée, portable dans la main, tous, des parents aux enfants, à communiquer avec des amis inconnus, comme est l’amitié aujourd’hui. Pourquoi est-ce qu’il aboie, ce chien ? Habituellement je m’en fous des bêtes, quand je jette mes vers chéris aux poules, ils crient pas, pas grave donc. Lui, ce chien, putain, qu’il gueule. J’ai pas peur, j’y vais quand même. Je m’approche des trois tours, trois grandes tours mal famées. Le chien gueule trop, il faut que je comprenne. Derrière les tours, un terrain vague et des gamins qui caillassent un chien tenu en laisse, attaché à un piquet. Eux, font le mal, ils jettent des cailloux sur la bête, ils jettent de plus en plus fort ; plus le chien aboie, plus la force est canonique. J’y vais, aux connards je dis d’arrêter. Un me propose un caillou. « C’est mon chien », dit l’un des connards. Il a donc le droit de faire ce qu’il a envie avec lui. Il sait, que de toute façon, le chien l’aimera toujours. Je renonce. Je rentre. Comme d’habitude je dépose mon manteau sur le portant de l’escalier. Quand j’ouvre la porte de la cuisine, ils sont là. Ils s’embrassent. Eux s’embrassent de nouveau, la paix matrimoniale, ils s’embrassent, maman convaincu depuis quelques semaines qu’il l’a jamais trompé. Pour preuve, il est redevenu le jeune homme qu’elle a connu, attentionné, gentil, sobre. Moi je sais, c’est parce que les visites de maman à Mamie sont devenues exceptionnelles, qu’il a de plus en plus de difficulté à faire son affaire avec moi, qu’il est retourné vers son jouet légal. L’idée qu’il doit mourir est toujours le fer rouge tatoué en moi. Sa mort m’obsède autant que celle du frère de maman. Mais l’oncle est malade depuis plus d’une année, une bonne nouvelle, un cancer, qui pourrait le pourrir. Un virulent à la Johnny, celui des poumons, aussi une cirrhose. Lui, son destin est fait, le fil va être coupé, une mort programmée pour ses excès, ses saloperies.
Maman découvre tout.
JULIE
Se passa plus rien pendant des mois jusqu’à ce samedi tôt où maman était parti rendre visite à Mamie, à Perpignan pour le week-end. Il se réveilla en même temps qu’elle, ils prirent le petit déjeuner ensemble, il l’embrassa même avec fougue au moment du départ. J’avais deviné au moment où je sus qu’elle partait que j’allais en faire les frais. À peine sur la route, il fit un boucan du diable pour me réveiller. Il entra dans la salle bain, se déshabilla. Il cria que je devais me lever immédiatement. Je m’exécutais. Pour s’exciter, je devais le voir nu en sortant de la chambre. Pour ça, il laissa la porte de la salle de bain ouverte tandis qu’il s’essuyait après avoir pris le bain. Nu. Je le voyais. Il le savait. Il se frottait tellement soigneusement, surtout sa tour de Babel, partie secrète. Chacune des parties de son corps, il les caressait langoureusement. Je comprends. Je me déshabille. Il me viole. Une fois sa chose faite, je prends une douche. Je tourne une longue serviette autour de mon corps. Les coups ont été sans pitié, je touche mon sexe, du sang.
LE PÈRE
Tu ne dis rien à maman ma chérie.
JULIE
La porte d’entrée s’ouvre. Maman a fait demi-tour, le baiser avait été trop fougueux, trop quelque chose de bizarre.
MAMAN
Il y a quelqu’un dans cette maison.
JULIE
Je dévale les escaliers, la serviette de bain tombe, je pleure dans ses bras.
MAMAN
Pourquoi tu pleures ? Tu as mal où ?
JULIE
Elle voit mes mains couvertes du sang sorti de mon sexe Il fallait que ça cesse. Pas plus d’une pensée que celle-là, son anéantissement, la conscience que je pourrais jamais l’empoisonner, lui rentrer un couteau dans le ventre, l’étouffer, trouver un revolver. Cette solution était donc la plus facile.
Le père descend les escaliers en costume.
LE PÈRE
Ne fais pas ça.
MAMAN
Tu as fait ça, à ta fille ?
JULIE
Je suis plus sa fille depuis longtemps.
MAMAN
C’est ton père qui t’a fait ça ?
Julie hoche la tête. La mère tape sur son portable, lui, il devient fou, il la cogne, un coup de poing et deux. Pour ne rien voir de plus, Julie court dans la salle de bain, s’allonge au fond de la baignoire. Sa femme Ko, il se rue vers la salle de bain. Julie sort de la baignoire, ferme la porte avec le verrou. Pendant ce temps-là, la mère se réveille, téléphone à la police.
MAMAN
Ensanglantée. Mon mari veut m’assassiner. À l’adresse du père. J’ai téléphoné à la police. Elle arrive.
LE PÈRE
Je n’en voulais pas de cette gamine. D’ailleurs ce n’est pas la mienne.
MAMAN
De quoi tu me parles. Tu as violé ta fille. TA FILLE !
JULIE
Il répète que je suis pas sa fille, pas sa fille, que maman n’était plus vierge quand il l’a connue, que je suis née à huit mois, que je lui ressemble pas, qu’il serait pas étonné que je sois la fille d’un migrant, d’un clochard sortie d’une poubelle, que maman serait une espèce de Marie couche-toi-là.
MAMAN
Dis tout de suite que je suis une pute.
LE PÈRE
Tu es une pute.
JULIE
La police arrive rapidement. Elle le ceinture, elle constate le visage tuméfié de maman qui dit le viol que j’ai subi. Une policière gentille demande à maman de l’accompagner à l’hôpital, moi aussi, pour des examens, comme pour monter dans la classe supérieure. Je me dis qu’il serait bien que je ne parle plus. Pour l’effet.
un mÉdecin
JULIE
Dans les semaines qui ont suivi son arrestation, j’ai été pris en charge par un spécialiste des traumatismes de l’enfance, toujours le samedi matin, toujours accompagnée. À priori je souffre sans le savoir. Au début, je voulais pas parler.
UN MÉDECIN
Julie ? Pourquoi est-ce que tu ne me parles pas ? Je suis médecin.
JULIE
Je dessine, il veut que je parle, maman aussi insiste, alors je cède. Alors je déverse du fumier dans ce bureau, pas tout, il est si petit que bientôt ça empeste, que le médecin ouvre la fenêtre qui donne sur la rue la plus pétaradante de Limoges. À un moment, stoppe. Ne pas, en plus, empuantir les environs. Depuis que j’y vais, ce que je sais, c’est que je suis pas coupable, rien est de ma faute, que je dois, malgré mon malheur, encore faire confiance aux adultes, à lui surtout, c’est un guérisseur. L’autre était pas représentatif, les adultes sont des êtres bien. Il en est convaincu malgré ce qu’il vit tous les jours de la semaine.
UN MÉDECIN
Pourquoi tu ne voulais pas parler ?
JULIE
Un simple calcul. Pour le faire tomber, je retombe malade, une muette, ils feront bien le rapprochement. Trop long. Trop compliqué. Maman m’a demandé de tout dire, j’ai tout dit. Le médecin en a été ravi.
UN MÉDECIN
As-tu des amis à l’école ?
JULIE
Pierre.
UN MÉDECIN
En dehors de Pierre ?
JULIE
Avant il y a eu Rachida, et encore avant Laetitia.
UN MÉDECIN
Un copain à la fois, pourquoi pas deux ?
JULIE
Un copain à la fois, voilà ce qui le questionnait. Une autre fois, c’était mon manque apparent de révolte par rapport à ce qui m’était arrivée, parce que j’aurai dû faire preuve de colère. À chaque séance, je dessinais. Aucune horreur, du muguet, une bouteille plastique, des glaçons, un verre de pastis, des vers, des poules, un ciel bleu. Il avait l’habitude d’en soigner des gamines violées dans leur famille, la majorité, soit se font du mal, soit deviennent infernales. C’est avec cette expérience-là qu’il dit à maman de bien me surveiller.
UN MÉDECIN
Es-tu à l’aise avec moi ?
JULIE
Pourquoi ?
UN MÉDECIN
Je suis un homme.
JULIE
Vous y êtes pour rien.
UN MÉDECIN
Je vais te montrer des photos, tu me diras ce que tu vois.
JULIE
Des photos aussi bizarres les unes que les autres.
UN MÉDECIN
Qu’est-ce que tu vois ?
JULIE
Une fleur.
UN MÉDECIN
Maintenant.
JULIE
Une fleur.
UN MÉDECIN
Là !
JULIE
Une fleur.
UN MÉDECIN
C’est bien de voir des fleurs, si tu pouvais être plus précise, par exemple, un rose, une tulipe, …
JULIE
Là, une fleur de pissenlit. Le médecin s’isole avec maman.
UN MÉDECIN
À chaque photo, la même réponse, une fleur.
MAMAN
C’est jolie une fleur.
UN MÉDECIN
Votre fille a d’importants blocages. Elle est pourtant très intelligente, très mature, très forte et déterminée.
MAMAN
Déterminée à quoi ?
UN MÉDECIN
Elle ne se laisse pas aller. C’est très rare de voir un enfant de son âge se maitriser aussi bien. Déterminée à ne pas tout dire ce qu’elle a vécu, ses peurs, ses joies, ses émotions.
MAMAN
Alors !
UN MÉDECIN
À aujourd’hui, elle ne m’a donné aucun atout pour une guérison rapide.
MAMAN
Merci docteur.
UN MÉDECIN
À la semaine prochaine, comme d’habitude.
Premier jour : le procÉs
JULIE
Le procès commence à dix heures, trois ans après les faits. Mamie a renoncé à venir pour y assister. Tant mieux. Maman s’est levée à six. Moi à huit. Mercredi, pas de collège. Tant mieux. Depuis que l’autre est en prison, eux savent tout désormais, sauf pour l’oncle. Je veux pas en parler. Pas donner plus de coups à Mamie. Elle les a encaissés tellement mal les coups de vieux au moment de l’arrestation, du déballage sur l’ex-beau-fils, lui si gentil, si serviable qui laissait sa femme venir chaque mois la voir quand elle était malade. Le gendre idéal quoi, un James Stewart français que sa fille avait eu bien de la chance de trouver. Voilà ce qu’elle pensait de lui avant son séjour d’une semaine. À la découverte des saloperies, elle a baissé son centre de gravité pour ne plus s’envoler, rester bien ancré au sol, en voûtant le dos, toucher la terre sans se plaindre. Non seulement elle avait rapetissé pour être plus proche du sol, moins dans la lune, aussi ses mains la ventilaient de plus en plus. Surtout pendant les parties de rami avec maman, gestes moins nets, tremblotants, cartes agitées. Alors si elle savait pour son fils, elle en mourrait peut-être. Rien dire, même au médecin, à maman. Même pas donner un indice, une clé comme à Fort Boyard. L’autre, s’il est condamné, le dénoncera, c’est un lâche. La femme de l’oncle téléphone chaque semaine pour des nouvelles, elle ne sait rien non plus. Nous avons appris récemment pourquoi ce besoin de rapprochement. L’oncle allait bientôt mourir. Son bon mari allait mourir, bon parce qu’il lui laissera une assurance vie bien dotée et une maison. Tant mieux. Elle pouvait oublier que Mamie avait donné plus pour le mariage de sa fille que pour celui de son fils. Oublier les rancœurs Pour elle qui pestiférait contre sa belle-famille, nous redevenions fréquentables.
MAMAN
Julie, en mon absence tu es sage. Tu as à manger dans le frigo.
JULIE
Je retourne dans la chambre, avec mes livres. Celui-là pour aujourd’hui. Marcel Aymé. Depuis que l’autre est en prison, maman par besoin, a demandé et obtenu un poste complet, trente- cinq heures. Elle a changé, me parle comme à une adulte, certainement parce que j’en sais beaucoup plus sur la vie que bien des grands. Elle me parle de tout, par exemple de l’argent. Le poste complet, c’était indispensable pour ne pas demander à Mamie de nous aider.
MAMAN
Elle a assez donné.
JULIE
Nous ne nous sommes jamais autant parlé. Parler doit arranger les choses. Est-ce que je lui en voulais, est-ce que je pourrais lui pardonner de n’avoir rien vu ? Je n’ai rien à pardonner, ni à moi, ni à personne, y a que l’autre là-haut qui le pourrait s’il existait. D’ailleurs , il existait de moins en moins dans cette maison. Depuis l’emprisonnement de son mari, elle allait plus à l’église maman, voilà une bonne affaire de faite, elle gagnera certainement en lucidité. Pour que cela se reproduise plus, pour que nous soyons connectées en permanence, elle a décidé d’elle-même de m’offrir un portable, comprenant pourquoi l’autre c’était toujours opposé à ça, même s’il sert pas à grand-chose. J’ ai pas de copine et Pierre pense plus à jouer aux jeux vidéos qu’à discuter. Je me suis quand même mise sur twitter, c’est mon seul abonné. Le passe-muraille. Maman revient en milieu d’après-midi. N’a pas trop envie de parler. Je la force.
MAMAN
Il a nié. Il ne veut rien reconnaître.
JULIE
Rien, tout est invention, des obsessions sorties de la tête de sa fille folle. Toujours nier, c’est bien un truc de coupable. Même libre, je l’ai lu, pourrait pas revenir parce qu’ils ont divorcé. Pourtant j’ai entendu. Elle s’inquiète pour la maison, maman, parce que la maison est aussi à lui. Oui, la maison est encore à lui, parce qu’il l’a payée aussi, il a donné sa quote-part. Maman aussi avec son temps partiel, moins.
MAMAN
Je vais téléphoner à mamie.
JULIE
Je peux rester ?
MAMAN
Voilà. Le procès devait commencer à dix heures, il a eu trois heures de retard à cause du procès d’avant, un automobiliste qui a renversé un enfant de huit ans, l’a tué, et avait pris la fuite avant d’être rattrapé un mois plus tard. Du fait du retard, le Président de la Cour d’Assises a remis à demain, même heure, le gros du procès. Aujourd’hui il n’y a eu que des généralités, les horreurs qu’on lui reproche… Maman, évidemment qu’il était là, avec son avocat… Oui, un salaud et un pourri… Julie va bien. Elle est à côté de moi, elle hoche la tête, elle va bien… Le procès se terminera vendredi… Oui, parce qu’il faisait partie d’un réseau… des pédophiles, maman… Tu veux venir ?… Ce week-end ? Oui, nous serons contentes de te voir… Moi aussi. Nous t’embrassons. Je te rappelle demain. Tu as compris ? Mamie vient samedi, après la fin du procès.
DeuxiÈme jour : le procÉs.
MAMAN
Pas de collège aujourd’hui, hier comme demain. La directrice est prévenue. Tu restes à la maison, tu m’attends. Dans le frigo y a du jambon, de la purée que tu pourras réchauffer aux micro-ondes. Pour le dessert, il reste du gâteau au chocolat.
JULIE
Pas sortir parce qu’elle va encore au procès. Demain se sera fini.
MAMAN
Je te téléphonerai pendant la pause pour prendre de tes nouvelles.
JULIE
Maman je pourrais sortir dans la rue ? Ce n’est pas dangereux ici. Je ferai mes devoirs dans l’après-midi.
MAMAN
Si tu veux. Tu ne t’éloignes pas trop.
JULIE
À peine qu’elle part, je sors, au fond du jardin, je me retourne, vois la terrasse, là où tout a commencé. Puis un autre regard. Ces vers que je cherchais profondément à m’ensanglanter les doigts, la terre dans la bouche, les poules qui caquetaient. C’était y a pas longtemps. Là, maintenant, plus de ver-de-terre, plus aucune poule, je nage dans un ciel totalement dégagé. Dans cet instant-là, une liberté asphyxiante, puisque l’autre allait être condamné, je cours et je sors du jardin, je cours tout droit, vers les HLM, je cours à bouffer du vent, je cours les yeux mi-fermés vers là-bas. Puis stop. Il y en a donc encore qui sont arrivés des migrants, qui sont plantés là. J’ai vite fait marche arrière, j’avais pas envie d’être généreuse de les écouter. Un temps. Je rentre à la maison, calmée. Dans ma chambre, reprise de Le passe-muraille. J’aime bien les histoires à dormir debout, elles me font sortir d’ici. De plus, son nom « Garou », d’un ridicule, quoiqu’un chanteur n’en est pas loin, de ce nom ridicule. Le midi je mange la purée jambon, pas le gâteau, une banane pour rigoler une première fois. Parce qu’il mérite la mort, la mort pour un être abject, c’est normal. Il a l’enfer de ma haine la plus profonde. J’ai pas eu le courage de l’assassiner, j’aurai au moins celui de le haïr jusqu’à ma fin. Je m’allonge sur le lit, une bonne envie de dormir en attendant maman. Le portable sonne. Maman !
MAMAN
Tu as mangé ?
JULIE
Oui. Oui, j’ai mangé.
MAMAN
L’avocat dit qu’il en prendra pour dix ans, comme le procureur le veut.
JULIE
À la fin, il en aura que pour quatre, malgré que dans son ordinateur qui avait été saisi, ils aient retrouvé des milliers de gamines crachées, vomissantes, des gamines comme des poules dans un poulailler qui gobent des vers pour pondre des œufs standards.
MAMAN
Tu bailles !
JULIE
Je vais faire la sieste. Un peu de fatigue. Rien d’autre. Elles raccrochent en même temps. Je m’endors. Pas de rêve, seulement un reste d’une lecture, une guillotine qui tombe sur la tête des sans-culottes, que j’ai lue dans le « Que sais-je ? » consacré à la révolution. Quand maman claque la porte d’entrée, je me réveille totalement. Je descends rapidement les escaliers, me précipite vers l’entrée. Elle me prend bien fort dans ses bras.
MAMAN
Je te raconterai après. Promis. Je vais d’abord téléphoner à mamie. Tu peux rester, ça m’évitera de répéter. Allô, maman ! Je te réveille ?
MAMIE
Oui, j’ai dormi. Alors ?
MAMAN
Julie est à côté de moi.
JULIE
Bonjour mamie !
MAMAN
Rien de nouveau, il nie toujours. Enfin, si, il y a du nouveau. Son avocat m’a remis une lettre dans laquelle il exige la vente de la maison.
JULIE
Malgré ses saloperies, il était toujours protégé par une loi, celle-là, c’était celle des divorcés. Elle était paniquée, elle lui déballa les vérités de sa peur, avec insistance, fortement pour que la rue sache, parce que la maison allait être vendue, parce que lui il voulait toucher sa moitié. Son droit, à cause d’un manque de contrat de mariage qu’elle pense maman. Elle se faisait des illusions. S’il y a jamais de Zorro dans la vie, y a des Mamies, qui ont des sous dans les matelas, qui peuvent sauver une enfant et sa petite fille. Elle lui avancera l’argent qu’elle a dit à l’autre bout, pour que le tordu ne lui vole pas sa maison.
Au troisième jour : le verdict.
JULIE
Déjà vendredi, le dernier jour. Il est plus de dix-sept heures, le procès doit être terminé. Je me précipite dans la chambre de maman, je le fais le plus souvent possible, pour naviguer sur internet. Une fois devant l’écran allumé, j’écris le mot de passe. Pas bon. KO. Elle l’a changé, pour quelle raison ? Pour que je fouille plus. Maman je connais tes secrets, tous. J’ouvre le tiroir du bureau, en sort le petit carnet, pas seulement fait pour répertorier les adresses et numéros de téléphone, aussi, sur les pages de fins, ses mots de passe, celui-là pour la banque, pour Facebook, encore un pour Twitter, une dizaine encore d’autres. Voilà ! « Praline » pour l’ordinateur. Une fois allumé, je tape le nom de ce salaud, je veux connaître l’actualité, le suivi du procès sa condamnation qui devrait être dans pas longtemps. Mais rien. Rien du tout. La porte d’entrée claque. La mère s’agite en tous sens.
MAMAN
Il a été condamné à quatre ans.
JULIE
Elle me prend dans ses bras quand elle me la donne la sentence, elle me sert de ses bras longs si fins et longs et délicats, des bras à sauver un enfant qui se noie. Quatre ans ! La durée la plus courte. Parce que son avocat a joué la carte de la folie passagère. Quatre ans.
MAMAN
Une honte !
JULIE
En quatre ans, il allait s’en passer des films. Il se fera enfilé par des barbelés les jours de douche, devenir un impuissant vieillard à sa sortie. Pendant ces années, j’aurais le temps de l’oublier. Il disparaîtra définitivement de ma tête. À sa sortie il n’aura plus le droit de nous approcher, il deviendra invisible dans nos vies. Voilà ce que je pensais.
MAMAN
Il méritait au moins dix.
JULIE
Maman et moi avions pas la même notion du temps.
LE TEMPS DES HORREURS PASSENT TOUJOURS
JULIE
Durant son séjour beaucoup de mots ont été échangés entre les deux femmes de ma vie comme ce matin.
MAMIE
Comment j’ai pu te laisser épouser ce monstre ? J’aurais dû le voir, le deviner.
MAMAN
Maman, tu n’as rien à te reprocher. Je l’aimé.
JULIE
Je suis levée depuis quelques minutes, dans les escaliers, assise, en pyjama. Elles discutent dans la cuisine, la machine expresso ronchonne, crache à bout de souffle son jus dans les deux tasses qui les aidera à mieux se réveiller.
MAMIE
Elle est à quelle heure sa séance.
MAMAN
Le médecin a compris pourquoi j’annulais la consultation.
MAMIE
Tu l’as payée combien ta machine ?
JULIE
Trouver des moments de banalité avant d’aller dans la fange, de remuer la merde.
MAMAN
Je n’ai rien vu, je n’ai pas voulu voir. Pourtant je sentais quelque chose. Quand j’allais te voir, systématiquement Julie allait au fond du jardin, jouait avec ses vers, ce n’était pas normal. Elle me disait souvent qu’elle voulait venir avec moi pour te voir, et lui qui exigeait qu’elle ne vienne pas pour ne pas rater l’école aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Dans ma tête rien ne m’a percuté, j’étais inconsciente.
MAMIE
Toujours amoureuse.
MAMAN
Tu as raison, amoureuse, monstrueusement amoureuse.
JULIE
J’écoute encore, des choses, d’autres choses comme le prix de la machine ou l’envie qu’a maman de déménager.
MAMIE
Attends encore un peu. Ne prends pas de décision hâtive. Tu sais que tu n’as pas de souci à te faire pour l’argent.
JULIE
Encore une tasse de café pour les deux. Pas de lait, expresso pour bien la tenir en éveil car aujourd’hui elle va travailler dix heures, des arrêts maladie, il faudra qu’elle tienne bon sa lucidité.
MAMAN
Dans son ordinateur ils ont trouvé exactement dix mille deux cent trois photos d’enfants saccagés, et deux cent dix-huit vidéos de viols, de violences inhumaines, de tortures.
MAMIE
Je sais, tu me l’as déjà dit hier soir.
JULIE
Elle se met à pleurer, c’est à ce moment-là que je décide de me faire entendre en descendant les escaliers. Elle voudra pas que je la vois ainsi, maman. Mamie fait des gros yeux à sa fille pour qu’elle se taise.
MAMAN
Avec Julie, nous nous sommes juré de tout nous dire, plus jamais de secret.
JULIE
Le procès, oui, terrible, surtout quand l’avocat de l’autre l’avait accusée d’avoir été complice. Comme si elle pouvait pas s’en douter. Le jeudi, ce fut beaucoup d’attaques tandis que le vendredi elle sentit le vent tourner, elle viderait définitivement l’aura de ce salaud qui niait toujours. Les preuves furent ressorties, surtout ce que j’avais écrit et la bande-son de mon interrogatoire par la police que j’ai subi dans ma chambre quelques jours après l’arrestation. Aussi les images pédophiles trouvées dans son ordinateur qui auraient dû lui coûter les dix ans. La justice a dit : quatre ans. L’horreur à coût zéro n’est pas loin.
Les mois passent
JULIE
Les mois passent dans le calme. Au collège ça va même très bien. Aujourd’hui, je vais me faire plaisir. Pierre vient pour jouer aux jeux vidéo, enfin nous savons tous les deux que c’est pas la raison, même maman le sait, elle fait comme si elle savait pas. Il est amoureux de moi. Il me l’a dit. Il les a remplacées, Lætitia et Rachida, les deux. Pierre sait rien, jamais. Pose pas de question. Pour lui mes parents ont divorcé. L’absence du père, ça lui va bien, il a peur de l’autorité. Je garde à distance ceux qui m’entourent, loin des sentiments, sans les vexer, qu’ils sachent jamais ces trois-là que je suis vidée comme une volaille vendue au marché couvert. Quand je fais preuve de tendresse, se passe rien en moi, c’est un automate qui bise chaque matin mes femmes, le même qui donne sa bouche à Pierre. Moi, Julie, violée par un père, un oncle ; pas seulement, assassinée dans la tête, comment je pourrais lui en parler ? Aux autres aussi. Je deviendrais une horreur. J’ ai toujours ce projet, il doit mourir, l’oncle de ce que je sais, il l’est déjà presque. Alors ! Mamie, maman, Pierre, les trois seules personnes qui m’attachent. Qu’ils me détestent les autres ! C’est mieux pour ne rien regretter, avancer plus vite. Si tu t’occupes trop des autres, tu t’oublies. Sonnerie à la porte d’entrée. Je vais à sa rencontre. Maman ouvre.
PIERRE
Bonjour madame.
MAMAN
Bonjour Pierre.
JULIE
Maman, nous allons jouer dans ma chambre. Un temps. À peine dans la chambre, il veut m’embrasser sur les lèvres, je vais laisser faire. Nous nous asseyons sur le lit, il touche chaudement mon visage, son baiser. Oui, il va le faire, il l’a demandé la semaine dernière, j’ai dit oui. J’ai été sa première, je l’ai initié, alors pourquoi pas. Je l’autorise à me toucher, là. Ici. Aussi n’importe où. Il tremble. Il soulève mon pull, moi le sien, après lui. Plus de chaussure. Puis mon chemisier. Lui déjà torse nu. Robe et pantalon, bas et chaussette. La chose se fait, une, puis deux, et trois, il n’en finit pas alors je dis stop tendrement. Je lui dis stop, Il stoppe. Voilà pourquoi je suis sa copine, aucune lourdeur, beaucoup à l’écoute. Je veux lui faire très plaisir avant d’en finir avec l’autre, savoir aussi ce que ça fait d’être jeune. Oui, car j’aurai une occasion un jour, il sortira de prison, il voudra me revoir, c’est une conviction. Ensuite, nous jouons.
Le futur de Julie
JULIE
Je vieillirai pas. Pas d’inquiétude, avec le temps, y aura plus rien à un moment. La vie, personne ne sait, ou trop de monde. J’arrive à ma fin. Je devrais pas dire ça. Cette nuit mon cauchemar était sans appel. Je connaîtrais pas un âge avancé. Pas parce que les pommades des vieilles sont des tire-fesses de peaux inutiles que je mettrai jamais, non, seulement parce que je crois qu’il y a un destin, une fin jamais doutée, qui dépend d’aucun dieu, seulement de soi, du fin fond. Le mien s’est forgé dans le réel quand il m’a aspergé de son sperme la première fois, une douche incompréhensible. Les jours heureux d’aujourd’hui sont limités dans le temps, encore moins de deux ans. Il faut donc que je profite. De temps en temps je réussis à oublier, jamais longtemps, j’ai trop de mauvais souvenirs, les jours heureux de ces derniers mois ne peuvent pas les enterrer définitivement. Mamie s’efforce d’aplanir, de donner un autre rituel à nos journées. Depuis qu’elle habite à deux pas, je passe beaucoup de temps chez elle à discuter des romans que nous lisons, à jouer au rami. Avec l’argent de la vente de son appartement, elle a donné ce qu’il fallait à maman pour acheter la part de l’autre, aussi elle a pu acheter une maisonnette à deux pas d’ici, se faire plaisir, se moderniser. Elle voulait depuis longtemps se mettre à l’informatique, elle a donc fait ce qu’il fallait : abonnement et par la force des choses, l’ordinateur. Je lui ai donnée mon savoir, pas grand-chose. Maman l’a orientée vers la maison verte en face de l’église, maison des associations. Elles y ont été ensemble. Malgré son planning de travail chargé, il y a toujours trop de malades à l’hôpital, maman s’est inscrite au cours de poterie en plus de ceux des danses de salon. Mamie pareil, il y a du tango quand elles reviennent de la danse, avec en plus des cours d’informatique pour Mamie, le mercredi après-midi, chouette pour moi, elle m’emmène.
Julie n’est pas guÉrie
JULIE
Pas Dolores O’Riordan, pourtant un zombi, vais pas me noyer dans un verre pullulé. Bref, pour la science, suis une traumatisée. J’ai changé de thérapeute. L’homme a laissé sa place à une femme. Ma séance du samedi. Elle me soigne toujours, la médecine de la tête. N’ai pas un comportement bien normal, à ce qu’elle dit, pas grave quand même. Quand je lui ai dit ouvertement ce que je pensais de l’autre, j’ai précisé qu’il méritait de mourir. Ton froid, sans émotion, le mien, l’a pas satisfaite. Pourquoi je la congratulerais d’une seule émotion ? Une seule raison pour rester froide, rester moi-même, ne pas exploser, lâcher les rênes des mes haines. Discute avec maman. Pour patienter, elle me donne un livre, « Nos amis les parents », encore une fois pour savoir mon tréfonds, mon puits de conscience. Je commence le livre. Par provocation je pouffe. Je m’amuse en écoutant, je miaule, je comprends.
LA MÉDECIN
Il y a chez votre fille comme quelque chose.
JULIE
Moi je sais, suis pas dans ses bouquins. Elle dit comme l’autre.
LA MÉDECIN
Elle devrait être révoltée, anéantie, mais non, elle est normale pour l’instant. Il va y avoir une tempête, vraiment, une vraie tempête.
JULIE
Ainsi parle les pessimistes ignorants. La vie normale se prolongera, moi avec Pierre, Maman avec son temps plein, Mamie avec quelques maladies qui l’angoisseront, pour encore deux ans. Un temps. Vacances de Pâques. Encore mon cauchemar, celui de la fin de mon temps. Ici. Je dois balayer le passé. Jeter la poussière cachée sous le tapis par la fenêtre. Ce matin, je me réveille, ne peux pas me lever. J’aime depuis quelques temps trop rêvasser, la vie peut être belle quand l’avenir fait un bon truc. J’ai peut-être plus besoin de lui mettre l’arme à gauche. Quand il sortira la loi nous préservera t’elle pas ? J’y crois qu’à moitié. Si je téléphone, ils viendront les gendarmes, n’est-ce pas. Tout de suite ? Ce sont des militaires. Je me pose, je veux respirer. Un temps. Justement des cauchemars quand je commence à aimer ma vie. Je commence depuis trop peu de temps. Pierre depuis trois ans. Il va falloir que je lui parle des choses si nous durons encore un peu ensemble. Ce matin, je vais bien respirer dans la cuisine, me préparer un bon petit déjeuner. Ok, je dois aimer ma nouvelle vie, sans donner voix, un silence absolu, me remettre à me noyer de lecture. Suis pas une Lolita, hein !
Julie s’habille, descend dans la cuisine. Elle prépare son petit déjeuner. Sa mère est silencieuse, une tasse de café aux lèvres.
MAMAN
Julie, ton oncle est mort hier soir après s’être confessé en bon catholique.
JULIE
Maman !
MAMAN
Ton oncle t’aimait beaucoup.
JULIE
Un salaud de plus au paradis. Quand une religion pardonne, c’est de la drague, un concept marketing pour accroire son taux de pénétration. Comment l’expliquer autrement ? Un pourri meurt, il a les sacrements pour aller au paradis. C’est hallucinant. Écœurée, je tombe sur le canapé, vite la revue Gala, les peoples à mon secours. La saga Johnny et l’héritage. Un salaud à priori talentueux. Il le charge dans l’article, alcoolique, drogué, infidèle, il a connu des milliers de femmes qui s’ouvraient à lui avec l’acceptation d’être dans la domination. Je crache sur elles.
MAMAN
L’enterrement est dans trois jours.
JULIE
La mort du pourri ! J’ai pas voulu y aller à l’enterrement. Ouah, quel scandale je pensais ! Maman a pas insisté. Un temps. Je vais mieux c’est certain, je vais bien, je vais de mieux en mieux bien, pas du tout de moins en moins mal comme le pense la soignante. Dans la salle de bain, ce jour-là, celui de l’enterrement, je pense. Je pense à son cadavre, dans le trou, je le vois même sans cercueil, bouffé non pas par mes vers, par des trucs, parce qu’il ne mérite pas eux. Son Dieu lui fera la place qu’il voudra, s’il en reste une. Je me regarde dans le miroir comme je peux. Mon cul, ils le voulaient les deux. Je sais bien que j’en ai un pas mal, pas comme celui fantasmé d’un Nabokov, non, moi je suis du réel, de la vie hors réseaux, hors tout. Un petit malaise au fond de ma culotte : quelques taches de sang. Je vais dans les toilettes, je m’assois sur le pot, ça vient telle une lave sortant du volcan, bien de la chaleur entre les cuisses, je deviens de l’engrais de chair humaine, une fosse à expulser du bébé. J’avais lu. Maman m’avait expliqué. Je savais. Maman m’avait déjà raconté en long et en travers son avant, le jour de la rencontre, avec la peur d’avoir mal, la peur du cœur, son après, avec la peur du sang et quelques spasmes dans le bas-ventre. Parce que Mamie ne lui avait rien dit.
MAMAN
À cette époque-là, on n’en parlait pas.
JULIE
Pour moi, il n’y aurait rien de tout ça, elle avait dit.
MAMAN
Tu n’auras pas mal, tout se passera comme une lettre à la poste.
JULIE
L’image était si commune, si navrante, peut-être juste en fin de compte.
C’est le jour de l’enterrement
MAMAN
Qu’est-ce que tu vas lire ?
JULIE
Relire les Fables de La Fontaine.
MAMAN
Sois sage.
JULIE
Sur le lit, assise les jambes allongées, Madame Bovary ouverte sur les cuisses, j’ai changé d’avis, le dos collé contre l’oreiller. Je sais pas pourquoi j’ai lâché les Fables, pour qu’elle me voit pas grandir trop vite, certainement. Je pense au sang, à mon sexe, à ce qui pourrait en sortir, à ce que je veux pas devenir : une femme féconde. Pas d’enfant si je dois grandir, seulement du temps rien que pour moi. Avec un métier généreux qui le bouffera mon temps pour que je puisse ne pas le voir passer, devenir vite vieille. Comme médecin de campagne. Je claque le bouquin, le jette contre le mur. Même s’il y a maintenant du rire pas forcé, la haine reste là, partout, de la tête aux pieds, quand je pense qu’il sera de nouveau en liberté dans un an. Un temps. Mon sang a pas de début, donnera pas de début, pas d’héritage, surtout pas de racine à partir de moi. J’ai refusé d’être étranglée dans les racines d’une famille, d’une région, d’un pays, pourquoi en donnerais-je à un enfant ? Tout sauf des racines, ces prisons dorées avec dans les rôles de geôliers des bonnes gens avec des bonnes idées barbelées. Encore ! Il y a dans mon crâne comme des boules ardentes qui se cognent quand je fais rien. Les enfants nés sous X par exemple, qui deviennent cons quand ils veulent retrouver leurs parents, pourquoi ? Ils se font du baratin. Tellement de baratin sur une musique qui voltige, la voix de Nicole Croisilles, un air sulfureux, une voix tellement vitale ? Je sais pas tout, pas encore, jamais, certainement. Je lis tellement pour ne pas devenir esclave. Peut-être que je suis morte ?
Nous finissons tous par mourir, alors pourquoi pas jeune
JULIE
Tout s’est passé très vite. Le père a été libéré il y a un mois pour bonne conduite. Un an avant la fin. Il a un fusil. Il force la porte. Je pense que c’est maman avec les courses. « Maman, j’arrive. » J’ouvre la porte, je le vois, l’autre. Lui. Une grande respiration. Je souffle. Je ferme les yeux. Le temps est court. Les questions trop longues. Je le laisse entrer. « Qu’est-ce que tu fais là ?
LE PÈRE
J’ai été libéré, salope, il force la porte. Où est ta mère ?
JULIE
Partie faire les courses.
LE PÈRE
Tu sais pourquoi je suis là.
JULIE
Je sais. Un temps. Il y a de l’automatisme dans la soumission, fermer les yeux, courber l’échine, se penser ver, se jeter un paillis sur le corps pour tout recouvrir. Je vais directement dans la salle de bain en sachant exactement ce que je dois faire. L’autre en bas, encore, gueule son fusil à la main, comme toujours, le fusil. Il monte les escaliers furieux.
LE PÈRE
Tu me mens. Où est ta mère que je la bute ?
JULIE
Je suis dans la salle de bain. L’eau coule, chaude, à peine. En-dessous du miroir le sèche-cheveux branché est digne d’un exploit. Maman m’a souvent prévenue. Je me déshabille, me plonge dans l’eau. Aujourd’hui pas de terre dans la bouche, le même m’en-foutisme, parce que je connais la fin. Il va pouvoir m’embrasser. Toujours avec son fusil ridicule à la main il escalade les escaliers, je crois qu’il a même pas bu. C’est seulement sa rage à lui, celle d’avoir passée plus de trois ans en prison pour rien, parce qu’il pensait qu’en me violant il prouvait qu’il m’aimait, pas qu’il faisait du mal. Quand il me voit nue, je soutiens son regard, il se fond comme un amant. Le fusil n’existe plus. Un léger plaisir sur ses lèvres, un geste tendre pour ses cheveux, un ralentissement quand il se déshabille.
LE PÈRE
Je n’ai jamais voulu te faire du mal.
JULIE
Donc encore son bla-bla avant ses saloperies. Une fois nu, il joue un peu de son corps genre Rambo, pour enfin fondre dans la baignoire. Nous deux dedans. Il m’embrasse. Pour la première fois, je lui donne ma bouche. Je me saisis du sèche-cheveux, le met en route, le jette dans la baignoire.

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