Les personnages
HENRI
PATRICK
Henri est plâtré. Il est assis sur un banc. Patrick s’assied sur le même banc.
PATRICK
Vous avez mal. Vous souffrez ? Votre jambe droite !
HENRI
Pas seulement. Mon bras droit. Mais vous avez raison, il y a aussi ma jambe gauche.
PATRICK
C’est votre jambe droite qui est plâtrée.
HENRI
Pour la protéger de la jambe gauche qui est contagieuse.
PATRICK
Qu’est-ce qu’il a votre bras droit ?
HENRI
Il est plus court que l’autre.
PATRICK
Ce n’est pas très grave.
HENRI
Vingt centimètres.
PATRICK, recule.
Vous faites peur.
HENRI
Moi-même je me fais peur.
PATRICK
Qu’est-ce qui vous est arrivé ?
HENRI
Qui sait ?
PATRICK
Vous devriez le savoir, vous êtes le premier concerné.
HENRI
J’ai perdu la mémoire il y a six mois quand j’ai entendu un hibou.
PATRICK
Un hibou ! À Paris.
HENRI
Oui, un hibou à Paris qui hululait assez fort pour m’envahir les tympans et me déstabiliser.
PATRICK
Je veux bien reconnaître qu’un hibou à Paris m’intéresse, mais votre cas m’intéresse plus. Je peux vous poser une question ?
HENRI
J’ai l’habitude de répondre à toutes sortes de questions comme par exemple « quel est votre nom ? Quel âge avez-vous ? Êtes-vous plutôt de gauche ou de droite ? Shakespeare ou Molière ? »
PATRICK
Votre vie est passionnante. Donc le hululement du hibou vous a déstabilisé.
HENRI
Déstabilisé si vous voulez, en vérité je me suis cassé la gueule, et mon crâne a fracassé une pierre. J’ai perdu la mémoire. À partir de ce moment-là tout m’a été raconté avant ma sortie de l’hôpital, ce matin.
PATRICK
Vous êtes resté six mois à l’hôpital ?
HENRI
Exact.
PATRICK
En plus du bras droit et de la jambe droite, vous avez perdu la mémoire, vous n’êtes pas vernis comme homme.
HENRI
Ceux qui sont vernis sans être encadrés n’ont pas de chance non plus.
PATRICK
Certes.
HENRI, un temps.
La mémoire est un supplément à l’accident.
PATRICK
Les suppléments coûtent en général plus chers.
HENRI
J’ai eu le temps de réfléchir, pensez, six mois dans un lit qui mesurait soixante sur un mètre quatre vingt, moi qui mesure un mètre quatre-vingt-dix.
PATRICK
L’homme est une mécanique extraordinaire, vous avez perdu la mémoire et pourtant vous pouvez continuer à réfléchir. J’écoute.
HENRI
Au Moyen Âge les accidents de voiture étaient moins graves.
PATRICK
Moins nombreux. Les voitures étaient rares.
HENRI
C’étaient des voitures à bras, elles roulaient moins vite. Bref je suis guéri, je m’en suis sorti. J’ai retrouvé la mémoire. Je vais vous dire ce qui s’est passé. Il y a six mois je suis tombé du cinquième étage… Je peignais une balconnière et flop, sur le pavé.
PATRICK
C’était donc vous ! Il y a six mois je marchais rue du général Leclerc quand j’ai vu un homme qui se suicidait en se jetant du cinquième étage.
HENRI
Ce n’était pas un suicide, c’était un hasard.
PATRICK
Je dois avoir une photo de vous sur mon portable. Tenez, c’est bien vous la galette couchée sur le pavé.
HENRI
J’étais mal en point. J’étais tout cassé. Ils m’ont plâtré la jambe droite pour protéger ma jambe gauche de la contagion. Mon œil ! Je crois qu’ils se sont trompés de jambe au plâtrage.
PATRICK
Vous avez dû souffrir.
HENRI
J’ai souffert.
PATRICK
Ne tremblez pas, vous avez le temps, tout le temps.
HENRI
J’ai aussi un cancer.
PATRICK
La pouasse ! Vous collectionnez les souffrances. Pour que Dieu vous en donne tant, vous avez certainement pêché toute votre vie.
HENRI
Et chassez aussi, j’adore la chasse.
PATRICK
Je parlais vraiment de pécher. Vol, crime, inceste, je n’en sais rien moi.
HENRI
Rien de tout ça.
PATRICK
Même pas une contravention, un mauvais stationnement ?
HENRI
Oui, maintenant que vous le dites, oui, un jour je me suis mal conduit, je n’ai pas donné la pièce à un SDF. Je n’avais plus de monnaie. J’aurai dû en faire, mais voilà j’étais en retard au boulot.
PATRICK
Deux pêchers : avarice et fainéantise.
HENRI
J’aimerais me reposer.
PATRICK
Si je ne vous dérange pas, je peux rester près de vous ? Un temps. Vous êtes vraiment guéri ?
HENRI
Je suis parfaitement guéri. Solide comme un rock.
PATRICK
Vous n’avez pas de famille ?
HENRI
Ma femme, quand elle a appris que je devais rester six mois dans le plâtre, elle a demandé le divorce. Elle l’a obtenu en moins de temps qu’il ne lui en a fallu pour trouver un amant qui est devenu encore plus rapidement son troisième mari.
PATRICK
Vous n’étiez pas son premier ?
HENRI
Je laisse ça aux autres, j’ai toujours préféré une femme, une vraie. J’aurais pourtant voulu qu’elle soit la dernière.
PATRICK
C’était votre premier mariage ?
HENRI
Le quatrième. J’étais très riche à mon premier, encore aisé à mon deuxième, à mon troisième j’ai emprunté et à mon quatrième j’ai volé. Un parcours ordinaire. Un temps. Je pense qu’on m’a poussé. Que ma femme m’a poussé. Par lassitude de la vie minable que je lui faisais.
PATRICK
Chaud votre vie. La mienne se résume rapidement. Je suis né dans cette ville, j’ai été élevé dans l’orphelinat de la ville, j’ai été embauché par la ville et j’ai eu mon premier accident dans la ville.
HENRI
Vous n’avez jamais quitté cette ville ?
PATRICK
Cette ville est mon livre de chevet, c’est elle qui m’enterrera.
HENRI
Il n’y a rien de comique chez vous. Vous êtes bloqué ici, vous pensez déjà à y mourir.
PATRICK
Moi je trouve que c’est risible.
