ELLE MET LES VOILES

Théâtre court T9.

Un pivot pour parler sans vexer du port du voile. Une gentille farce, enfin c’est comme ça que je l’ai écrite.

Les personnages

LA FILLE

LA MÈRE

VOIX OFF

La fille frappe à une porte. Une femme étonnée lui ouvre la porte. La fille a des voiles sur la tête et des sachets de sable à la main.

LA MÈRE

Ma fille ! Tu es ma fille ? Ta tête ! C’est pendant ton voyage que tu t’es fait ça ? Un attentat ?

LA FILLE

Quoi ma tête ?

LA MÈRE

Qu’est-ce qui t’es arrivée ? Tu t’es cognée. Il est mal foutu ton pansement. Laisse-moi faire, maman va arranger ça. 

LA FILLE, en montrant les voiles, sans les enlever.

Ça ! Ce n’est pas un pansement, touche pas maman, touche pas. En Algérie c’est du respect.

LA MÈRE

Le respect n’est pas très esthétique. Dépose tes sachets sur la table.

LA FILLE

Des souvenirs.

LA MÈRE

Une tradition bien de chez nous. Celle d’offrir des cadeaux à chaque membre de la famille au retour des vacances. Il y a en a sept. Il y en a trop. Qu’importe, je prendrai la différence. Assieds-toi et raconte-moi. Tu as bien mangé au moins ?

LA FILLE

Je suis partie là-bas pas pour retrouver mamie, pas pour me goinfrer de couscous.

LA MÈRE

Ne cherche pas ton père, il est mort. Voilà pourquoi il y en a sept. Très bien, je prendrai celui de ton père pour que le compte soit juste.

LA FILLE

Ce sont des sachets de sable en provenance du Sahara.

VOIX OFF

Il n’y a rien de mystique là-dedans. À Paris, les charlatans vendent bien des conserves qui ne contiennent que de l’air de Paris. Bref, du vide. Et ils trouvent énormément de gogos pour en acheter.

LA MÈRE

Ton père aurait été très touché, lui qui aimait tant la mer. 

LA FILLE

La mer pour son cancer de la peau, le whisky pour son cancer du foie, la charcuterie pour son cancer du côlon, et aussi les conneries pour son cancer du cerveau.

LA MÈRE

Ça suffit. Il est mort. D’ailleurs tu dois savoir que par rapport à ses cancers je l’ai fait incinérer. Principe de précaution.  Les cancers, on ne sait jamais comment ça peut se répandre.

LA FILLE

Je suis d’accord.

LA MÈRE

Ce sable me donne soif.

LA FILLE

Pas d’eau. Du thé.

LA MÈRE, désemparée. 

Du thé ! Je vais dans le jardin…qu’est-ce que je raconte ! Une infusion à la menthe.

LA FILLE

Avec du thé.

LA MÈRE

Mais je…Tu ne voudrais pas un truc fort comme buvait ton père ? Il en reste une goutte.

LA FILLE

Tu veux peut-être me poser des questions ?

LA MÈRE

À Orléans-ville, tu as pu trouver la tombe de ta grand-mère ? 

LA FILLE

Je ne l’ai pas trouvée comme tu le pensais. Un temps. J’ai trouvé Karim.

LA MÈRE

Tu as trouvé la tombe d’un inconnu, pas celui de ta grand-mère !

LA FILLE

Karim n’est pas mort, c’était mon guide touristique. Je l’ai trouvé à la sortie de l’aéroport. Il m’a tout de suite plu. Comme j’en avais envie, je l’ai niqué tout de suite.

LA MÈRE

Heureusement que ton père est mort. Il n’aurait pas supporté. Il serait mort d’une crise cardiaque avant de trépasser de ses cancers. Nymphomane, toi, ma fille ! Je respecte. Mais je vais pleurer.

LA FILLE

Maman ! Je l’ai niqué dans le sens où il me demandait cent euros pour m’amener voir grand-mère, je lui en ai donné moins. Voilà. Pas de sexe là-dedans. Que du calcul ! De l’avarice.

LA MÈRE

Tu es la meilleure. En fin de compte, tu lui as donné combien?

LA FILLE

Pas grand-chose que j’avais déjà perdu.

LA MÈRE

Chez nous, nous ne perdons rien.

LA FILLE

Si je perds quelque chose, c’est que je le veux. 

LA MÈRE

Comme ce jour où …

LA FILLE

Oui maman, comme ce jour-là.

LA MÈRE

Soit. Tu es allée à Orléans-ville, tu n’as pas trouvé la tombe de ma mère et ensuite ?

LA FILLE

J’ai visité Alger. À chaque fois que rentrais quelque part Karim me disait par respect « il faut mettre le voile ». Moi je ne savais pas. Alors à chaque visite j’achetais à l’entrée d’un musée, d’une mosquée, où d’une boutique, un voile que j’ajoutais aux voiles que j’avais déjà sur la tête. J’avoue qu’à la fin, c’était lourd à porter.

LA MÈRE

Sacré histoire. Maintenant que tu es en ici tu peux les enlever.

LA FILLE

Maman, le voile est le respect, et je te respecte.

LA MÈRE

Soit ! Par respect garde-en un sur la tête, et soulage ta nuque en enlevant tous les autres. Respecter ce n’est pas se torturer. Combien il y en a ?

LA FILLE

Cinquante cinq.

LA MÈRE

Je pensais les vendre dans un vide-grenier…ils ne sont pas très beaux.

LA FILLE

C’est  pour ne pas faire languir les hommes.

LA MÈRE

Dans cette maison il y a belle lurette qu’il n’y a plus un  homme.

LA FILLE

Maman, pour toi je peux supporter ce fardeau.

LA MÈRE

Tu as mal ?

LA FILLE

Le dos.

La mère compte les voiles que sa fille porte sur la tête.

LA MÈRE

Je m’embrouille, il y en a beaucoup trop. Elle compte. Cinquante cinq voiles, quelle histoire ! En six jours, tu n’as même pas visité cinquante-cinq monuments historiques. En voyant un foulard léopard. Je ne te vois pas en léopard.

LA FILLE

J’avais l’idée d’en faire la collection.

LA MÈRE

Pourquoi pas. Adieu vide-grenier ! Qu’est-ce qui se passe ? Tu as encore quelque chose à me dire.

LA FILLE

Est-ce que je crois en Dieu ?

LA MÈRE

Tu as été baptisée.

LA FILLE

Je ne le savais pas.

LA MÈRE

Je le savais. C’est ton père qui a insisté.  Tu as été baptisée au sein de l’église catholique romaine, alors j’espère que tu n’as pas fait une singerie là-bas. 

LA FILLE

C’est-à-dire… Parait que je converti.

LA MÈRE

Convertie en quoi?

LA FILLE

Je ne me rappelle pas très bien, j’avais fumé. Karim m’a quand dit que j’étais une convertie.

LA MÈRE

Aucune importance. Décidément ce voyage t’a perturbée pour en fin de compte ne pas trouver la tombe de ta grand-mère.

LA FILLE

Comment elle est morte ?

LA MÈRE

Pendant le tremblement de terre.

LA FILLE

C’est depuis ce temps-là que tu ne vas plus à l’église.

MA MÈRE

Je vais te faire une Mouna recette Oranaise.

LA FILLE

Comme mamie la faisait ?

LA MÈRE

D’instinct. Les bonnes choses sont de l’instinct. Elle sera approchante à celle de mamie. C’est quand même bien de se rapprocher, et de se chauffer.

LA FILLE, commence à enlever ses voiles.

Maman, tu peux me faire un câlin.

A propos de encrier310154 932 Articles
Je suis né en 1954. Enfant de la DASS, placé dans une famille d'accueil, j'ai dû rapidement travailler. Ce qui ne m'a pas empêcher de suivre des cours du soir et d'obtenir un DESS en sciences économiques. Parallèlement j'ai découvert le théâtre. De 1975 à 1980 j'ai travaillé le jeu d'acteur, puis les deux dernières années j'ai suivi des cours théoriques sur l'histoire du théâtre. J'ai commencé à écrire vers 16 ans, mais du fait d'un temps de travail important, je n'ai pu qu'écrire des synopsis pendant une quarantaine d'années. Depuis 2016, année de ma retraite, je les travaille.

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