LES MORTS

Les personnages 

MARIE : vieille et jeune.

MARC 

JEAN 

Pas de décor. Trois personnes tout de blancs vêtus sont allongées au sol.

MARC

Comment trouves-tu ce lit ?

JEAN

J’aurais aimé qu’il soit plus moelleux.

MARIE, qui se réveille.

Quand êtes-vous arrivés ? Je ne vous ai pas vus. Il fait si sombre. Mes yeux ne sont plus ce qu’ils étaient.

JEAN

Je suis arrivé cette nuit. Tout a été si vite. Je ne sais plus quelles circonstances m’ont amené à m’allonger ici, près de vous. Le plus difficile est que je sais qu’après ce que j’ai fait, je ne verrai plus Marie.

MARIE

Je m’appelle Marie.

MARC

Moi, Marc. Marc tout court. Marc sans Jean devant. Marc. Pas Jean-Marc.

JEAN

Marie !  Ma belle femme qui donnait la honte au soleil le plus lustrant.

MARIE

J’ai beau m’appeler Marie, je ne suis pas votre femme, c’est évident. Mais je pourrais le devenir avec de la volonté.

JEAN

Vous êtes trop vieille.

MARIE

Avec de la volonté.

MARC

Avec de la volonté.

JEAN

Vous ne lui ressemblez pas du tout.

MARIE

Vous y mettez de la volonté certes, de la mauvaise.

JEAN tente de l’embrasser les yeux fermés.

Où est-elle, ma belle ?

MARC

Il a raison, où est-elle ? Ne vous découragez pas.

MARIE

Que faisiez-vous tous les deux dans mon lit ?

JEAN

C’est votre lit ce sol ! 

MARC

Elle l’a dit.

JEAN

Où le début où est la fin ?

MARC

Pas de début pas de fin, l’immensité pour vous toute seule.

MARIE

Vraiment ! Je ne me souviens de rien.

MARC

Un verre de vin.

JEAN

Je roulais il faisait nuit.

MARC

Je ne roulais pas mais il faisait jour.

MARIE

Pour rouler j’ai roulé…où, comment et combien de temps ?

JEAN

Je cherchais Marie. Nous nous étions mariés depuis peu.

MARC

Ce qui change tout. À Marie. Il ne peut donc pas vous épouser. Un temps. Une remarque, en fait de lit, c’est un sol. Nous avons dormi tous les trois à même le sol. Le sol appartient à tout le monde. Nous sommes peut-être ici chez moi. Vous avez dormi sur mon sol.

MARIE

C’est vite dit. Qu’est-ce vous cherchez ?

MARC

Une preuve.

JEAN

J’ai eu un accident.

MARC

Aucune photo, aucun meuble, il y a trop de vide pour que ça soit chez moi.

MARIE

Où est ma commode ? Mon vaisselier ?

JEAN trouve un os.

Qu’est-ce que c’est ?

MARC

Il faisait jour. Je taillais mes rosiers quand…Quel âge avez-vous Marie ?

MARIE

Quatre vingt onze ans.

MARC

Vous êtes en bonne santé ?

MARIE

Du cholestérol, un pacemaker, des varices, et un petit cancer du sein.

MARC

J’ai trouvé. Nous sommes morts.

JEAN

Tu dis ?

MARIE

Il dit que nous sommes morts. Ce sont des histoires à dormir dans un cercueil, morts nous ne pourrions pas communiquer. Nous serions osseux, alcoolisés à la bière et la peau couverte de vers. Je dis ça, je n’en ai pas la preuve, je ne suis jamais morte.

JEAN

Elle n’a pas tort.

MARC

Comment savez-vous que les morts ne communiquent pas ?

JEAN

Je suis médecin. Les morts ça me connaît. Plus d’un sont passés par mon cabinet.

MARC

Les morts peut-être, mais la mort. La mort !

MARIE

Il est évident que ces os autour de nous sont troublants.

MARC

Marie vous êtes morte dans votre lit, dans votre sommeil, voilà pourquoi vous pensiez que nous étions dedans. Quand à vous Jean, un accident de la route. Il faisait nuit, vous rouliez, et paf dans un arbre.

JEAN

Paf ! 

MARC

Dans mon cas, c’est complexe.

JEAN

Nous c’est simple, pour vous c’est complexe. Pourquoi ?

MARC

Il faisait jour, je ne roulais pas, je ne dormais pas, alors comment ai-je pu arriver ici.

Les trois réfléchissent.

MARIE

Un empoisonnement ?

MARC

Rien bu, rien mangé.

JEAN

Un coup sur la tête. Marc lui montre son crâne. Aucun signe, peut-être un début de calvitie.

MARC

Marie me l’a dit.

MARIE

Je n’ai rien dit de tel.

MARC

Pas vous, ma Marie.

JEAN

J’ai bien une réponse scientifique.

MARC

Allez-y docteur, je suis près à tout entendre.

JEAN

Vous êtes mort de la maladie subite de l’adulte.

MARC

Qu’est-ce que c’est que ça ?

JEAN

Marie, c’est vous qui l’avez dit, elle est morte dans son sommeil de la maladie subite des vieux. Tout le monde connaît la mort subite du bébé. Alors je prétends qu’il y a une mort subite des adultes.

MARIE

Votre raisonnement tient à une fragile balustrade.

MARC

Mort subite de l’adulte ! Intéressant.

JEAN

Dans tous les cas nous sommes d’accord, nous sommes morts ?

MARC

Il faut que je réfléchisse encore à cette éventualité.

MARIE

J’ai encore un doute.

JEAN

Lequel ?

MARIE

Où est la lumière blanche.

Ils s’allongent. Un temps.

MARC

Qu’est-ce qu’on attend ?

MARIE

Un ange. Il va nous prendre par la main, nous emmener au paradis.

JEAN

Je ne veux pas jeter un froid. Pour rappel, nous sommes entourés d’os. Certainement que eux aussi attendaient un ange.

MARC

Marie vous êtes croyante. Dites une prière pour que là-haut on ne nous oublie pas.

MARIE

Croyante oui, mais pécheresse. Y aurait tellement de choses à croire ! Je savais des choses avant, aujourd’hui j’ai oublié.

MARC

Tout ? 

MARIE

Tout. Du premier au dernier avé.

MARC

Vous devriez au moins vous souvenir d’un champ d’avé.  

MARIE

Je ne me souviens d’aucun avé.

Un temps. Marie se met à genoux.

JEAN

Marie qu’est-ce que vous faites ?

MARC

Elle a raison, Dieu n’a pas besoin de prières bien écrite, il suffit de lui parler dans la tête. Marc, à genoux. Jean, si tu veux devenir os, c’est ton problème.

Plus aucune lumière.

MARC crie.

Jésus, Jésus, je vous aime. Il se met à genoux.

MARIE

Qu’est-ce que t’arrive ? Elle allume la lumière.

Ils sont tous les deux au lit.

MARC

Marie !

MARIE

Qu’est-ce que tu fais à genoux.

MARC

Un cauchemar, un horrible cauchemar.

MARIE

Vraiment ?

A propos de encrier310154 932 Articles
Je suis né en 1954. Enfant de la DASS, placé dans une famille d'accueil, j'ai dû rapidement travailler. Ce qui ne m'a pas empêcher de suivre des cours du soir et d'obtenir un DESS en sciences économiques. Parallèlement j'ai découvert le théâtre. De 1975 à 1980 j'ai travaillé le jeu d'acteur, puis les deux dernières années j'ai suivi des cours théoriques sur l'histoire du théâtre. J'ai commencé à écrire vers 16 ans, mais du fait d'un temps de travail important, je n'ai pu qu'écrire des synopsis pendant une quarantaine d'années. Depuis 2016, année de ma retraite, je les travaille.