Les personnages
LE MINISTRE
LE PASSANT
Dans la rue.
LE MINISTRE
N’auriez-vous pas vu Cadum ?
LE PASSANT
Vous avez perdu votre fils ?
LE MINISTRE
Non mon savon. C’est un savon Cadum. De marque Cadum.
LE PASSANT
Vous l’avez peut-être égaré dans votre bain.
LE MINISTRE
Impossible. Il ne sait pas nager. Savon, savon, où es-tu ?
LE PASSANT
Pourtant un savon dans une rue devrait pouvoir se retrouver facilement, ne serait-ce que grâce aux gens qui vont glisser dessus.
LE MINISTRE
La prochaine fois, je le mettrai en laisse.
LE PASSANT
Les chiens sont pires que les savons, ce sont des petits coquins.
LE MINISTRE
Qui vous parle de bêtes poilues ? C’est mon savon que je vais mettre en laisse si jamais je le retrouve.
LE PASSANT
Moi je n’ai jamais perdu de savon.
LE MINISTRE
Vous êtes un homme organisé.
LE PASSANT
Pas du tout, mais je ne me lave jamais par précaution. Je déteste la souffrance. Si je devais perdre un savon, c’est sûr que je ne m’en remettrai jamais.
LE MINISTRE
Vous êtes un clochard ?
LE PASSANT
Un passant. Un mec rejeté par la société qui préfère le hoquet au rôt.
LE MINISTRE
À cause du bruit ?
LE PASSANT
Du bruit et de la douleur. Le hoquet vous prend les tripes, vous les noue. En fin de journée vous obtenez un merveilleux bouquet de boyaux gras que n’importe quel boucher vous envierait.
LE MINISTRE
Moi je suis ministre. Je me lave tous les jours pour faire honneur à mes électrices.
LE PASSANT
Il n’y a que les gens sales qui se lavent.
LE MINISTRE
C’est une hypocrisie salissante que ce job. Mentir à la population dès l’aurore, quand le coq a à peine chauffé son gosier dans les plaines d’Artois, que les paysans affamés mangent à leurs petits déjeuners les pis de leurs vaches vieillissantes. Heureusement que nous avons de grands crus à boire.
LE PASSANT
Vous êtes alcoolique ?
LE MINISTRE
Quand personne ne me voit. Pour un élu du peuple, l’erreur est impardonnable.
LE PASSANT
J’ai été aussi il y a longtemps un élu. Élu garde-champêtre. Je vous raconte.
LE MINISTRE
Je suis ministre des affaires des autres, en aucun cas de la campagne.
LE PASSANT
Je suis né, j’ai grandi dans un village.
LE MINISTRE
Jusque là je vous suis de prés.
LE PASSANT
Un bois entourait mon beau village. Il était infecté de braconniers. Les samedis, ils vendaient sur le marché tellement de lièvres, de perdreaux, de perdrix, que le maire enragé et jaloux décida un jour dans un élan de dame frustrée, d’interdire le braconnage sur le territoire de la commune, et de nommer un garde-champêtre pour veiller à l’application stricte de sa volonté.
LE MINISTRE
Nous sommes de la même race, de ceux qui demandent aux autres de tourner dix fois leur langue dans la bouche avant de parler pour que nous puissions placer nos discours.
LE PASSANT
De la même race, pas exactement. Puisque malgré mon uniforme et mon zèle à servir la république de ma commune, j’ai été viré.
LE MINISTRE
Mon pauvre ami !
LE PASSANT
Le secret de la réussite c’est la politique, je le sais maintenant.
LE MINISTRE
Encore faut-il avoir une stratégie. La mienne est de faire de la politique au service du brouillard. Je donne un peu, pour cacher beaucoup. Mes électeurs ne se plaignent jamais. Quand je ne suis plus ministre, je redeviens député, et pour arrondir mes fins de mois, je garde mon poste de maire, et différents mandats par-ci par-là.
LE PASSANT
C’est normal, il faut bien se débrouiller avec tous ses impôts qui nous grignotent la couenne. Voilà cinq euros pour vous acheter un autre petit savon.
LE MINISTRE
Merci mon ami, Dieu vous le rendra.
LE PASSANT
Au revoir monsieur.
LE MINISTRE
Au revoir toi. Savon, savon, où es-tu ?
