Les personnages
LE PÈRE
LE FILS
Le père marche dans la rue, regarde des tickets, son fils à ses côtés.
LE FILS
Tu as encore perdu ?
LE PÈRE
Pas de chance au jeu, chanceux en amour.
LE FILS
Je suis fatigué, je veux un bonbon.
LE PÈRE
Il n’y a aucun rapport entre la fatigue et le bonbon.
LE FILS
Le rapport est que, si je suce un bonbon, je ne pense plus à la fatigue.
LE PÈRE
Moi aussi je suis fatigué, mais je ne veux pas sucer de bonbon. Pour ne plus penser à la fatigue je boirai bien un whisky.
LE FILS
À trois ans, je ne peux pas boire d’alcool. C’est interdit par la loi.
LE PÈRE
Que tu dis mon fils.
LE FILS
Je veux un bonbon.
LE PÈRE
Il est tard, je suis fatigué, je ne m’arrêterais pas chez un confiseur. Les caries après, c’est moi qui paie.
LE FILS
Je n’ai que des dents de lait qui vont tomber dans peu de temps. Les bonbons ça ne pourra pas être pire que l’âge ingrat, l’adolescence, les réseaux sociaux et la mobylette.
LE PÈRE
J’ai promis à ta mère de t’amener pour quinze heures.
LE FILS
Je n’aime pas le nouveau mari de maman.
LE PÈRE
Moi non plus. Comme je n’aime plus ta mère, c’est égal.
LE FILS
Papa, je voudrais m’asseoir, je suis fatigué.
LE PÈRE
Pas plus de cinq minutes. Il sort le journal de sa poche. « Pierre d’enclume » ! Pourquoi il a appelé son cheval « Pierre d’enclume ». Il aurait pu l’appeler « Zéphire ».
LE FILS
Maman aussi aime les courses.
LE PÈRE
Je sais. Sur ce banc.
L’enfant et le fils s’asseyent sur un banc public.
LE PÈRE
Papa, pourquoi tu n’aimes plus maman ?
LE PÈRE
Sans doute parce que nous n’avons pas vieilli à la même vitesse. Elle, plus vite que moi.
LE FILS
Moi je vieillis à quelle vitesse ?
LE PÈRE
À la vitesse supersonique.
LE FILS
Tu m’aimeras encore quand je serais vieux ?
LE PÈRE
Tu m’aimeras encore quand je ne serais plus là ?
LE FILS
Tu vas partir ?
LE PÈRE
Un jour.
LE FILS
Quand ?
LE PÈRE
Dans quinze ans, dix jours, huit heures, quinze minutes et trente secondes.
LE FILS
Donc le dix-huit mai, deux mille trente-cinq, à neuf heures vingt-cinq minutes et trente secondes, tu partiras.
LE PÈRE
Comment tu as fait pour calculer si vite ?
LE FILS
Je suis génial. C’est maman qui le dit. Je sais aussi prédire l’avenir sans compter.
LE PÈRE
Je ne te comprends pas. Tu n’as que trois ans, tu as tous ces dons.
LE FILS
Papa, tu n’as jamais trouvé génial que ton fils parle à trois ans.
LE PÈRE
Je n’y ai jamais pensé.
LE FILS
Il n’y a que maman qui y pense. Depuis deux semaines je lui trouve les chevaux gagnants. Jusqu’à aujourd’hui elle n’a joué que des petites sommes, aujourd’hui c’est le gros lot.
LE PÈRE
La salope ! Je veux dire, la maligne.
LE FILS
J’aimerai toujours les bonbons.
LE PÈRE
Si je ne t’ai pas déposé à quinze heures au pied de sa porte ta mère va me faire un procès. Il faut donc se remettre en route. Avant tout je voudrais connaître les gagnants dans la troisième, la quatrième et la cinquième, dans l’ordre. Aussi je voudrais que tu ne dises pas les bons numéros à ta mère.
LE FIS
Pourquoi ?
LE PÈRE
Ce serait son con de deuxième mec qui en profiterait. Tu l’aimes toi, son deuxième mec.
LE FILS
Je suis encore fatigué.
LE PÈRE
À la confiserie tu trouveras les bons bonbons que tu veux. Nous irons demain. Mais avant…
LE FILS
Dans la troisième « Corsage volatile », dans la quatrième « Rôt d’une nuit » et dans la cinquième « Pet fourré ».
LE PÈRE, il sort de sa poche un paquet de bonbons.
Tu les mérites bien.
LE FILS
Tu m’as fait marcher.
LE PÈRE
Pas un mot à ta mère.
